Égalités / Culture

Céline Sciamma: «Il y a eu un sacrifice de lesbiennes dans toute l'histoire du cinéma»

Temps de lecture : 5 min

C'est une petite révolution de voir un film d'époque se consacrer entièrement à une romance lesbienne qui n'est ni sombre ni minimisée.

Adèle Haenel et Noémie Merlant dans Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. | SP Festival de Cannes
Adèle Haenel et Noémie Merlant dans Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. | SP Festival de Cannes

Attention: cet article dévoile des éléments du scénario de Portrait de la jeune fille en feu.

Au premier coup d'œil, Portrait de la jeune fille en feu, qui se déroule en 1770, opère dans des cadres narratifs familiers: l'artiste et sa muse, le drame romantique en costumes. Pourtant, Céline Sciamma, qui invoque La Leçon de piano, Titanic, Persona ou encore Mulholland Drive parmi ses influences, se les réapproprie avec brio et réussit à les transformer en quelque chose de nouveau, moderne et inévitable.

La filiation avec La Leçon de piano, l'unique film réalisé par une femme à avoir remporté la Palme d'or à Cannes, est évidente dès les premiers plans: une jeune femme, en costume d'époque, débarque sur une plage déserte. Le fait qu'elle se jette à l'eau pour sauver ses toiles indique tout de suite qu'elle est farouchement passionnée par son art, comme Ada et son piano dans le film de Jane Campion. Rencontrée lors du festival, Céline Sciamma confirme le lien entre les deux films: «Cette arrivée en bateau va clairement main dans la main avec La Leçon de piano. Et il y avait cette idée de commencer le film là où Jane Campion s'était arrêtée, peut-être.»

Avec son dernier long-métrage, la réalisatrice de Tomboy et Naissance des pieuvres nous emmène vers quelque chose d'inédit. Au lieu de l'intensité virile incarnée par le personnage archi-masculin de Harvey Keitel dans La Leçon de piano, on a droit à un récit d'une puissance toute féminine. Une peintre, Marianne (incarnée avec une intensité folle par Noémie Merlant), est engagée pour réaliser le portrait d'Héloïse (Adèle Haenel, sublime), et les deux femmes développent progressivement des sentiments amoureux. Un ou deux personnages masculins apparaîtront brièvement à l'écran, l'espace de quelques secondes, mais le film appartient totalement aux femmes, comme l'a montré cette image très forte de la conférence de presse 100% féminine, où étaient réunies la réalisatrice, les actrices, la productrice et la chef-opératrice du film. Une bouffée d'air frais dans un milieu cannois encore très masculin.

Histoire d'amour queer

D'autant plus qu'il s'agit d'une histoire d'amour queer, écrite et réalisée par une femme queer. Les films sur un artiste et sa muse sont généralement réservés à un duo homme-femme, et même lorsque la protagoniste principale est une lesbienne, ce n'est pas toujours une réussite. La Danseuse avait créé la polémique à sa sortie, inventant une relation hétéro à son héroïne Loïe Fuller, artiste américaine queer qui a révolutionné la danse moderne au XIXe siècle. Sa relation avec Gabrielle Bloch, sa plus proche collaboratrice, était éclipsée dans le film. C'est donc une petite révolution de voir un film d'époque se consacrer entièrement à une romance lesbienne qui n'est ni sombre ni minimisée.

Si les femmes sont encore trop rares au cinéma, les lesbiennes le sont encore plus. Quand elles existent, leurs histoires sont parfois empreintes de male gaze (comme dans La Vie d'Adèle de Kechiche et ses scènes de sexe très performatives), ou dépeintes comme tragiques, ce que nous confirme Céline Sciamma elle-même: «C'est sûr qu'il y a eu un sacrifice de lesbiennes dans toute l'histoire du cinéma, des lesbiennes qui tombaient des fenêtres ou sautaient des ponts, une dynamique suicidaire on va dire. Mais ce n'est pas du tout le cas ici.» Certes, la relation entre Héloïse et Marianne est vouée à l'échec. Mais leur histoire est lumineuse, profondément romantique. «Ce n'est pas une vision sombre d'une histoire d'amour lesbienne, indique la cinéaste. On s'inscrit plutôt dans le geste romanesque.»

Après un démarrage plutôt feutré, qui voit le désir s'installer lentement entre les personnages, le récit gagne en amplitude dans sa deuxième partie et devient de plus en plus brûlant, de plus en plus bouleversant. Comme l'explique la réalisatrice, «j'avais envie que le film marche sur deux jambes: à la fois la chronique pas à pas d'un désir qui naît, et en même temps une autre temporalité, une amplitude plus proustienne et plus romanesque. Le film est construit comme Titanic quand on y pense, qui est aussi un film qui raconte un amour au présent, un amour qui n'ira pas plus loin, mais un amour émancipateur. Je n'ai jamais voulu choisir entre les deux.»

«Créer de nouvelles images excitantes»

Dans les scènes sensuelles aussi, Céline Sciamma s'éloigne des codes habituels et propose une vision nouvelle de la sexualité. «Il n'y a pas de scène informative, décrit-elle. Souvent, la sexualité au cinéma équivaut à une espèce de reproduction un peu symbolique, qui nous apprend que ça a eu lieu. Mais finalement ça a assez peu d'impact. Je n'avais pas envie de faire ça.» La cinéaste dit s'être plutôt intéressée à «l'excitation que peut provoquer une image inventive. Comment on crée de nouvelles images excitantes, c'est une question que je me suis beaucoup posée, le film y répond. J'espère que les gens y seront sensibles». Sans vouloir spoiler, on vous confirme que le pari est réussi.

Créer de nouvelles images, c'est tout le projet du film, qui parle aussi d'amitié, de solidarité féminine et «de la part amicale qu'il y a dans l'amour». Portrait de la jeune fille en feu est traversé par des scènes de sororité très fortes, notamment avec Sophie, qui joue la servante et amie des deux jeunes femmes. Il y a le moment où Marianne, en pleine nuit, commence à se tourner et retourner dans son lit. On s'attend presque à ce qu'il s'agisse d'une rêverie érotique… Mais on réalise rapidement que c'est parce qu'elle a ses règles.

Il y a cette scène sublime sur la plage, où un chœur de femmes se met à entonner un air a capella autour du feu. À ce moment précis, toutes les femmes sont unies par la musique et les flammes, deux motifs récurrents du film: «J'avais envie d'un chœur féminin, où d'un coup, il y a cette forme d'abolition des hiérarchies sociales. J'avais envie de faire un film sur l'égalité, de faire une histoire d'amour queer avec de l'égalité.»

Female gaze

Un des moments les plus forts du film vient lorsque Sophie annonce à Marianne qu'elle est enceinte, et qu'elle souhaite avorter. Sans que son choix soit discuté ou remis en question, Marianne et Héloïse viennent tout de suite en aide à la servante. Après la scène bouleversante et pleine de bienveillance de l'avortement, en vient une autre encore plus belle: alors que les trois femmes sont de retour au château, la nuit, Héloïse reproduit avec Sophie la position de l'avortement, tandis que Marianne se met à les peindre. Avec ce geste aussi artistique que politique, les trois héroïnes se réapproprient leur histoire et nous rappellent à quel point les représentations de la vie d'une femme manquent dans l'art. D'autant plus que le film, à plusieurs reprises, souligne la difficulté pour les artistes femmes à être reconnues pour leur œuvre.

Cette année à Cannes, on a malheureusement eu l'occasion de parler de male gaze, ce regard masculin gênant qui réduit les femmes à de simples objets de désir au cinéma. La démarche de Céline Sciamma paraît d'autant plus puissante, d'autant plus moderne, qu'elle a créé un film littéralement sur le regard féminin. Celui de Marianne qui, en tant que peintre, observe chaque centimètre du corps d'Héloïse pour mieux pouvoir la peindre. Et celui d'Héloïse, qui se prend au jeu et l'observe en retour. Avec son Portrait de la jeune fille en feu, récompensé à Cannes par le prix du scénario (on aurait préféré la Palme), Céline Sciamma nous offre une histoire d'amour monumentale et unique, qui nous apprend à rééduquer notre regard, à voir le cinéma et les femmes différemment.

Anaïs Bordages Journaliste

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