Médias / Culture

«Avengers» et «Game of Thrones», des œuvres jumelles

Temps de lecture : 6 min

En mai 2019, le public a dit adieu aux deux sagas qui dominaient la pop culture depuis près de dix ans. La postérité continuera sans doute à les associer.

Ok, on veut bien reconnaître que les moyens de transport divergent. | Captures d'écran via YouTube
Ok, on veut bien reconnaître que les moyens de transport divergent. | Captures d'écran via YouTube

Attention: cet article dévoile des éléments-clés de l'intrigue de la série Game of Thrones et de celle des films Avengers.

En ce printemps 2019, deux rouleaux compresseurs culturels ont tiré leur révérence: la saga Avengers et la série Game of Thrones. Véritables monuments de l'industrie américaine, ces deux œuvres (chacune morcelées en plusieurs tomes, saisons ou épisodes), bien qu'apparemment très éloignées, entretiennent une gémellité de fond et de forme des plus contemporaines.

Succès inédit

Inaugurée en 2008 par Iron Man, la saga en vingt-deux films mise sur pied par Marvel (et Disney) atteint son point stratégique quatre ans plus tard avec la sortie d'Avengers (2012). Le deuxième volet (L'Ère d'Ultron) et le dyptique de fin (Infinity War et Endgame) ont aggloméré et structuré le magma narratif distillé au cours des longs-métrages précédents et suivants qui mettaient en scène les principaux protagonistes (Captain America, Thor, Ant-Man…) pour accoucher du projet cinématographique le plus rentable de l'histoire: plus de 21 milliards de dollars de recettes à l'échelle mondiale pour l'intégralité du Marvel Cinematic Universe (MCU), dont plus de 7,5 milliards de dollars pour la seule tétralogie Avengers.

Dans le même temps, la chaîne américaine HBO a engrangé un succès tout aussi spectaculaire avec sa série fantasy-médiévaliste Game of Thrones, entamée en 2011. Si l'univers du cinéma américain compte en millions voire en milliards de dollars, l'industrie du petit écran fait ses calculs en nombre de personnes scotchées devant leur écran, auxquelles s'ajoutent le public des nouvelles plateformes de diffusion, légales ou non. Là encore, on peut sortir le Guinness Book.

La première saison totalisait une bonne moyenne de 9,3 millions de personnes par épisode aux États-Unis et les audiences n'ont depuis cessé de grimper: 11,6 millions en moyenne par épisode pour la saison 2, 14,4 pour la troisième, 19,1 pour la quatrième. Quant à la huitième et dernière saison, elle explose les compteurs, avec 17,4 millions de personnes pour le premier épisode et plus de 19 millions pour le grand final de la série (dont 13,6 millions devant leur poste de télé, à l'ancienne).

À ce visionnage linéaire, en direct à la télévision et via les autres diffuseurs, il faut additionner le replay et surtout le piratage. Selon la société MUSO, spécialisée dans l'analyse de données, la saison 7 aurait cumulé plus d'un milliard de vues, tandis que le premier épisode de la saison 8 aurait été téléchargé plus de 55 millions de fois en vingt-quatre heures –principalement en Inde et en Chine, où le programme est censuré.

Depuis 2015, HBO tentait d'endiguer le phénomène du piratage en négociant avec ses partenaires étrangers des diffusions simultanées (en France, la saison huit était visionnable sur OCS durant la nuit, à l'heure américaine), mais cela n'a pas suffi.

En soixante-treize épisodes, Game of Thrones est devenu tout à la fois un phénomène de société, un objet pop culturel incontournable et un succès industriel majeur pour son diffuseur –tout comme Avengers pour Marvel.

Enjeux féministes

Au-delà des records financiers enregistrés par les deux sagas, une autre ressemblance, narrative celle-ci, les unit: Game of Thrones et Avengers ont pleinement intégré les enjeux féministes qui travaillent actuellement les sociétés occidentales.

Avant #MeToo et la libération de la parole des femmes, la série de HBO avait déjà ancré les rôles féminins dans les espaces de pouvoir. Le personnage de Daenerys Targaryen, mère des dragons, chef de guerre et stratège, brigue le fameux trône de fer et incarne –du moins jusqu'à la saison 8– un soft power traversé par les idées de justice et d'égalité, prenant ainsi le contrepied de ses rivaux masculins, empêtrés dans un bras de fer viriliste.

Idem du côté de Winterfell, où Arya Stark, devenue combattante émérite, donne le coup de grâce au Roi de la Nuit. Sa sœur Sansa fait quant à elle sécession et hérite du titre de reine du Nord.

Bien que son destin soit funeste (tous ses enfants sont morts et elle est condamnée à aimer son frère jumeau), Cersei, personnage cruel et sans pitié, reste assise sur le trône tant convoité durant deux saisons.

Alors que le royaume de Westeros repose tout de même sur des traditions patriarcales, la valeureuse combattante Brienne de Torth fait exploser les codes en devenant chevalier, une dignité jusqu'alors réservée aux hommes.

À travers ces personnages, Game of Thrones a pleinement embrassé les réflexions sur la représentation des femmes à l'écran, leur offrant un rôle politique majeur et une identité forte, où pouvoir et féminité se conjuguent –un formidable support de projection pour les jeunes spectatrices.

De leur côté, les quatre longs-métrages Avengers ont eux aussi intégré l'appétence au changement qui chahute Hollywood depuis quelque temps. La notion de girl power, autrefois démocratisée par les Spice Girls, n'a jamais été aussi bien illustrée que lors de la bataille au Wakanda du dernier volet de la tétralogie. La Guêpe, Nebula, Gamora, la Veuve noire, Valkyrie, Pepper Potts: toutes les femmes de l'univers Marvel s'avancent menaçantes vers l'ennemi Thanos.

Si, évidemment, la révolution féministe ne peut se dérouler uniquement dans les fictions, Avengers et Game of Thrones ont le mérite de placer des femmes au centre de leur narration. Ces œuvres ne mettent pas en scène des clichés de veuves éplorées ou de femmes fortes, mais bien des personnalités complexes échappant à toute classification simpliste –un kaléidoscope de féminités, jeunes ou âgées, toutes ethnies confondues, car les représentations imaginaires participent à l'édification d'un nouvel ordre genré.

Comment s'émanciper et s'accomplir quand l'humanité est systématiquement sauvée par des hommes? Les créations de HBO et de Marvel répondent en inaugurant une nouvelle dynamique narrative où la gent féminine fait enfin jeu égal avec les puissances masculines.

Complexité scénaristique

L'arrivée d'internet a profondément modifié notre rapport au monde et nos modes de communication. Discuter en direct avec une connaissance à l'autre bout du monde, jongler entre plusieurs applications, tweeter, instagrammer, suivre une série sur Netflix en consultant ses mails: les nouvelles technologies ont sans aucun doute déverrouillé des fonctions neuronales jusqu'alors peu usitées.

Devenu multitâches, débarrassé de toute notion de distance géographique, l'homo interneticus pense de moins en moins de façon linéaire et envisage plutôt sa relation au monde de manière rhizomique. Dès lors, les scénaristes peuvent se permettre toutes les audaces dans leurs récits: les internautes que nous sommes sauront s'adapter.

La multiplication des lieux et la simultanéité des événements atteignent des sommets dans Game of Thrones tout comme dans Avengers. Le public peut digérer plusieurs arcs narratifs se déroulant dans divers endroits: les manigances à King's Landing, la marche guerrière vers Pentos, les menaces au-delà du Mur, les conflits des Fer-nés sont autant de récits enchâssés dans une méta-histoire, qui nous obligent à une gymnastique en passe de devenir un automatisme.

Dans les deux derniers volets d'Avengers, les parti pris scénaristiques vont dans le même sens. Les protagonistes se regroupent en petites équipes, chacune envoyée sur une planète spécifique et chargée d'une mission particulière.

Tandis que Thor, Rocket et Groot se rendent sur Nidavellir pour mettre la main sur une arme surpuissante, le reste des gardiens de la galaxie mettent le cap sur Knowhere. En parallèle, on suit des péripéties à New York et en Écosse. Cette fragmentation géographique –qui se double d'une diffraction temporelle dans Endgame– aurait sans doute semé son public il y a vingt ou trente ans.

Notre disposition contemporaine à émietter notre concentration en divers espaces virtuels offre un nouveau champ d'investigation aux fictions télévisées ou cinématographiques. Une occasion que les auteurs de Game of Thrones et Avengers ont saisi pour tisser un canevas d'intrigues intriquées et élaborer une cartographie en arborescence, inscrivant pleinement leurs œuvres respectives dans la contemporanéité.

Bien qu'issus de genres différents (space opera contre heroic fantasy) aux références esthétiques très éloignées, les sagas Game of Thrones et Avengers font montre d'une modernité indéniable dans les thèmes qu'elles abordent, les moyens employés pour y amener leur public et la fascination qu'elles suscitent.

Qu'elles évoquent les dangers menaçant la démocratie et la tentation autocratique (Game of Thrones) ou les risques écologiques qui mettent en péril l'humanité (Avengers), les deux œuvres partagent en filigrane une filiation des plus étonnantes.

Ursula Michel Journaliste

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