Médias / Monde

La série «Chernobyl», métaphore de la déliquescence soviétique

Temps de lecture : 7 min

L'enquête sur les causes et les responsabilités ressemble de plus en plus à un fiasco et pourtant, comme le montre la série de HBO, le plus grand scandale est ailleurs.

Capture d'écran de la bande-annonce via YouTube.
Capture d'écran de la bande-annonce via YouTube.

Le 26 avril 1986, l'explosion du réacteur n°4 de la centrale nucléaire Lénine (plus connue sous le nom de Tchernobyl) a déclenché une catastrophe sanitaire d'une envergure colossale.

Depuis le 6 mai 2019, soit plus de trente ans après les faits, une mini-série, produite par HBO et Sky UK et sobrement titrée Chernobyl, revient sur la chronologie de cet accident mais démontre surtout combien il reflète l'érosion et la future décomposition de l'ex-URSS.

Un décrochage technologique

Dès les années 1960, la course à la technologie bat son plein entre les États-Unis et l'URSS. Conscients que la suprématie dans les domaines de la recherche et de l'armement permettrait d'asseoir une puissance internationale incontestable, les deux grands États se livrent une bataille impitoyable dont l'énergie nucléaire (civile et militaire) est une pierre angulaire. Dès lors, la mise en service de la centrale de Tchernobyl en 1977 participe de cette course à l'échalote. Quand elle explose en partie neuf ans plus tard, on cherche à comprendre les causes de ce terrifiant accident: incompétence des équipes? Manque d'expertise des concepteurs?

Alors même que l'URSS est en perte de vitesse vis-à-vis de son ennemi de l'ouest (l'effondrement du prix du pétrole et le coût exorbitant de la course à l'armement durant les années 1970 et 1980 mettent son économie à genou), le président américain Ronald Reagan lance en 1983 un ambitieux programme visant à élaborer un bouclier spatial impénétrable. Mais malgré cette annonce, considérée par les Russes comme une nouvelle provocation, l'URSS n'a plus les moyens de contre-attaquer.

C'est dans cette configuration qu'à 1h23 le 26 avril, le réacteur de Tchernobyl explose engendrant la fusion de son cœur. Derrière le récit chronologique des événements et des conséquences directes sur la population, le projet de la série HBO est plus vaste: interroger les diverses versions qui tentent d'expliquer l'accident et mettre en lumière les éventuels dysfonctionnements.

La série ne fait pas mystère de ses conclusions. En cinq épisodes (le dernier sera diffusé lundi 3 juin), Chernobyl fait le procès d'une administration qui a sciemment sous-évalué les risques, hâté la mise en service de la centrale en dépit des alertes et négligé son entretien. Les finances exsangues du Kremlin et la volonté tenace de tenir tête à l'ouest coûte que coûte (Tchernobyl a été mise en exploitation alors que toutes les vérifications n'avaient pas été achevées selon Nicolas Werth, un historien spécialiste de l'Union soviétique) expliquent en partie la tragédie qui frappe cette province ukrainienne.

Les premières minutes de l'épisode 1, qui nous invite dans la salle de contrôle de la centrale quelques secondes après l'explosion, montrent bien le niveau d'amateurisme qui prévaut. Protocoles de sécurité non respectés, déni de l'explosion et donc des mesures de sûreté à prendre… L'accident qui frappe Tchernobyl n'est pas tant un malheureux hasard qu'une conclusion presque attendue face à l'incompétence des uns et l'aveuglement des autres.

L'acharnement et l'obstination d'Anatoli Diatlov, le vice-ingénieur en chef de la centrale en charge des tests à l'origine de la catastrophe (qui sera condamné à dix ans de prison pour «gestion criminelle d'une situation potentiellement explosive»), sont symboliques du refus soviétique de perdre du terrain dans la Guerre froide avec l'Occident. Plutôt que d'accepter la réalité (abandonner la rivalité est/ouest pour sauver leur économie de l'agonie ou affronter le désastre industriel d'une centrale nucléaire en feu), l'URSS et Diatlov campent sur des positions intenables qui ne peuvent que s'achever dramatiquement. Cette comparaison implicite irrigue la série, montrant que les choix d'État ont conduit au pire et que ce pire n'est que le reflet d'un État moribond.

Secrets et mensonges

Si les faiblesses technologiques et les manquements déontologiques peuvent expliquer l'accident, il faut chercher ailleurs les raisons d'une gestion calamiteuse de la catastrophe. «Plus on est faible, et plus on ment» disait l'écrivain allemand Jean-Paul Richter. Cette citation s'adapte on ne peut mieux à la situation soviétique en 1986. Chernobyl démontre avec une précision implacable les dysfonctionnements chroniques d'une société gangrénée par le secret, la paranoïa et le déni.

Alors que Valeri Legassov (Jared Harris), un scientifique spécialiste des réacteurs RBMK 1000 (celui qui équipe Tchernobyl et une quinzaine d'autres centrales en URSS) est dépêché sur place pour évaluer la situation, il est cornaqué par Boris Shcherbina (Stellan Skarsgård), le vice-président du Conseil des ministres. Aucune marge de manœuvre n'est laissée à la science, toujours soumise à l'agenda politique. Mais pas nécessairement la politique du premier secrétaire.

Ainsi, Gorbatchev lui-même n'a été averti de l'explosion la plus grave de l'histoire de l'humanité que le 27 avril. Et encore, il a dû faire appel au KGB pour obtenir des informations fiables. Car en URSS dans les années 1980, le cœur du pouvoir n'est pas au Kremlin mais à la direction d'un des services de renseignement parmi les plus redoutables au monde: le KGB. La série brille à mettre en scène la perversité du système soviétique, soumis au contrôle absolu de cette entité tentaculaire (police politique, espionnage et surveillance).

Dans les jours qui suivent le drame, une commission gouvernementale, présidée par Shcherbina et à laquelle participent entre autres Legassov et une physicienne russe, Ulana Khomyuk (personnage fictif, fruit du croisement de plusieurs protagonistes réels et interprété par Emily Watson), tente de comprendre la chronologie de la nuit du 26 avril. Mais tous les membres sont espionnés par le KGB, intimidés, mis sur écoute pour évaluer la dangerosité de leurs découvertes pour le régime soviétique. Khomyuk, qui interroge les personnes irradiées encore vivantes à peine quelques jours après l'accident, est arrêtée. Legassov, qui doit s'exprimer à Vienne devant les membres de l'AIEA (Agence internationale de l'énergie atomique) est tacitement menacé. L'enquête sur les causes et les responsabilités ressemble de plus en plus à un fiasco et pourtant, comme le montre la série, le plus grand scandale est ailleurs. Si museler une commission d'enquête n'est guère reluisant, taire à la population les dangers qu'elle encourt est criminel.

L'évacuation de Pripiat (ville-dortoir de près de 50.000 âmes, construite pour loger les employés de la centrale) n'est décidée que trente heures après l'explosion. Durant ce laps de temps, les résident·es ne sont pas ou trop peu averti·es, les mesures de protection insuffisantes. Les pompiers de Pripiat, appelés pour maîtriser l'incendie qui ravage la centrale durant la nuit du 26, n'ont eux non plus aucune idée de la dangerosité mortelle de leur intervention. Pour ancrer sa fiction télévisuelle dans la réalité de la tragédie, le showrunner Craig Mazin a d'ailleurs choisi de développer le destin de Vasily Ignatenko, jeune pompier de 25 ans devenu un héros national, et de son épouse enceinte.

Auto-tamponneuses abandonnées à Pripiat. | Justin Stahlman via Wikimedia Commons

Soumis à des radiations à un degré létal, Vasily décède quinze jours après l'explosion à Moscou, où il a été transféré. Mais comme on le découvre dans Chernobyl, mourir irradié est un calvaire inimaginable. Lyudmilla, sa veuve, expliquait en 1996 à une journaliste ukrainienne: «Chaque jour, j'étais face à une autre personne. Les deux derniers jours à l'hôpital, il crachait des morceaux de poumon et de foie. Il s'étouffait avec ses propres organes.» Quant à l'enfant de Lyudmilla, atteint d'une cirrhose du foie et d'une maladie cardiaque congénitale, il meurt quatre heures après être venu au monde. Mais l'URSS ne montre pas l'agonie de ses citoyen·nes, elle ne communique que sur la grandeur d'âme de ses camarades morts pour la mère-patrie, eux qui n'avaient aucune idée du sacrifice qu'ils s'apprêtaient à faire.

Comme s'en désole Shcherbina dans l'épisode 4, «la position officielle du gouvernement c'est qu'une catastrophe nucléaire ne peut pas arriver en Union soviétique». L'humiliation que représenterait le fait d'assumer des erreurs et des manquements n'est pas envisageable en Union soviétique. Quitte à travestir la vérité, désinformer, mentir, menacer…

Un impact international

En faisant le pari de la chronique, précise et factuelle de la gestion de la catastrophe, Chernobyl n'en oublie pas pour autant de focaliser son scénario sur les principaux acteurs et/ou témoins de l'accident. Chaque séquence historique (forage d'un tunnel sous le réacteur, réunions au Kremlin, déblayage des toits de la centrale…) est ainsi contrebalancée par un passage plus fictionnel (bien que vraisemblable et souvent tiré d'éléments réels): le destin tragique du couple Ignatenko, l'absurdité morbide des équipes chargées d'éradiquer tous les animaux vivants à trente kilomètres autour de la centrale, etc.

Cet équilibre entre grande et petite histoire impressionne par sa maîtrise narrative et souligne le choix stratégique du scénariste Mazin de se focaliser sur l'URSS, l'Ukraine et plus précisément Pripiat et Tchernobyl. Alors même que la catastrophe a des répercussions dans toute l'Europe, la série opte pour un champ de vision réduit à sa dimension la plus essentielle, au noyau presque atomique du récit. Hormis un passage en Suède dans le premier épisode (le 28 avril, un haut niveau de radioactivité est détecté dans la centrale nucléaire de Forsmark qui identifie une fuite russe, information reprise dans la foulée par l'AFP), le reste du monde et de l'Europe n'existe pas.

Dans la réalité, c'est tout comme. Le rideau de fer sépare encore en 1986 l'est et l'ouest. Le mur de Berlin est toujours debout et l'URSS pas encore désintégrée en dizaines de petites entités. L'autarcie paranoïaque s'incarne avec justesse dans cette réduction géographique délibérée, dans ce hors-champ qu'on n'évoque pas. Bien que, depuis plusieurs années déjà, l'Europe et le G7 financent les travaux de consolidation du sarcophage emprisonnant la radioactivité, il n'en est jamais question dans Chernobyl. La portée internationale de l'événement, ses conséquences à l'échelle de l'humanité prennent corps à travers le regard des personnages soviétiques, démontrant implicitement qu'une sensibilité en vaut une autre, à l'est ou à l'ouest.

Reste aujourd'hui un grand sentiment de gâchis, que la série de HBO raconte parfaitement. Gâchis humain, environnemental, sur une durée qui nous dépasse, avec des conséquences qu'on ne maîtrise pas. Ce terrible moment de l'histoire soviétique apparaît ainsi comme une sorte de point de jonction entre un accident de parcours et une fatalité pour un régime politique cacochyme.

Ursula Michel Journaliste

Newsletters

Le créateur de la série «Chernobyl» a un message à faire passer

Le créateur de la série «Chernobyl» a un message à faire passer

La mini-série de HBO, imaginée par Craig Mazin, n'est ni antinucléaire, ni même anticommuniste.

Pourquoi on s'étonne de voir des personnes âgées s'embrasser

Pourquoi on s'étonne de voir des personnes âgées s'embrasser

Si l’embrassade du vétéran américain et de son amour de jeunesse a tant ému le public du «20-Heures», c’est parce que l'on perçoit les personnes âgées comme ayant déjà un pied dans la tombe.

Le Guardian et le Washington Post sont désormais bloqués en Chine

Le Guardian et le Washington Post sont désormais bloqués en Chine

Ils figuraient parmi les rares grands médias en anglais encore accessibles dans le pays de la «grande muraille numérique».

Newsletters