Culture

«Parasite» et l'art du chaos

Temps de lecture : 4 min

Couronné de la Palme d'or, le film de Bong Joon-ho associe drame, burlesque et fantastique pour évoquer avec une vigueur élégante et dérangeante un monde d'injustice et d'inégalités.

La mise en scène joue avec brio sur l'utilisation des espaces comme ressources dramatiques. | Capture d'écran via YouTube
La mise en scène joue avec brio sur l'utilisation des espaces comme ressources dramatiques. | Capture d'écran via YouTube

Tout auréolé des feux de sa Palme d'or, Parasite arrive sur les écrans. Rarement récompense suprême au Festival de Cannes aura semblé aussi incontestable.

Elle consacre du même mouvement un film à la fois jouissif et ambitieux, un cinéaste remarquable, la Corée du Sud devenue pays de cocagne cinématographique, grâce au talent de ses artistes mais aussi à l'existence de l'un des meilleurs systèmes de soutien public au cinéma, et même un continent, l'Asie, qui ne cesse d'affirmer sa fécondité –ce que traduit la succession des deux Palmes d'or, après le très réussi Une affaire de famille du Japonais Kore-eda en 2018.

Il ne faudrait pourtant pas que toutes ces excellentes raisons générales fassent disparaître les qualités singulières du film, qui atteint à une sorte d'état de grâce dans la combinaison des multiples ingrédients qu'il mobilise.

Des bas-fonds à la ville haute

Dans les bas-fonds de la grande ville contemporaine vit une famille si pauvre qu'elle n'a pas de nom de famille. À bout de ressources, privés même de l'essentiel (la connexion à internet), ses quatre membres –papa, maman, la fille, le fils– entrevoient une issue en devenant chacun quelqu'un d'autre et en parvenant successivement à s'introduire dans une autre famille.

Ki-taek, le père de la famille pauvre (Kong Sang-ho) dans son gourbis. | Via Les Jokers

Cette famille-là a un nom, les Park. Elle ne vit pas dans un gourbis en sous-sol, mais dans une sublime maison d'architecte de la ville haute. Papa, maman, la fille, le fils vont durant toute la première phase du film adopter à leur service chacun un membre de la première famille, sous un nom fictif et dans une fonction usurpée: chauffeur pour monsieur, gouvernante pour madame, professeur d'anglais pour le garçon et de dessin pour la fille.

Sur ce schéma de conte ironique qui n'évacue rien de la violence des inégalités sociales sans surcharger ses protagonistes (les pauvres ne sont pas affreux, sales et méchants, ni d'ailleurs gentils; les riches ne sont pas caricaturés), délicatesse qui distingue le film de Bong des comédies italiennes à la Dino Risi, Parasite développe une succession de situations qui ne cessent d'enrichir le motif général, sans se soumettre à une logique démonstrative ni à une unité de ton.

Sens graphique et sensualité

Ce mélange, très difficile à tenir sur la durée et qui accueillera en chemin deux autres personnages surnuméraires et des dimensions burlesques, violentes ou fantastiques, est le véritable carburant du cinéma de l'auteur de The Host.

Si la construction narrative est d'une grande habileté, c'est bien la mise en scène qui rend si vivant, amusant, terrifiant et mystérieux l'enchaînement des péripéties.

Cette mise en scène joue avec brio sur l'utilisation des espaces comme ressources dramatiques. L'architecture des deux maisons, le sous-sol minable et le manoir postmoderne, fournissent en particulier tout un arsenal de tensions narratives et visuelles.

La désorganisation des espaces, même très harmonieux et très solidement établis. | Via Les Jokers

Bong Joon-ho excelle tout autant à donner un sens à des mouvements –en particulier avec la scène de l'orage torrentiel et la traduction des inégalités matérialisée par l'écoulement de l'eau. Les multiples jeux sur la verticalité font écho à l'importance du mouvement horizontal vers l'avant des personnages dans Snowpiercer.

Cette fois, la division des espaces et l'impossibilité de maintenir chacun à sa place –impossibilité qui mène à l'horreur– est bien le ressort dramatique de ce film, qui mobilise surtout les puissances sensorielles pour rendre perceptible une situation intenable.

Cette situation naît de la partition du monde, enrobée de non-dits et de conventions, d'autant plus lourde de calamités qu'elle est intériorisée par tout le monde, riches comme pauvres. La gourmandise, le désir sexuel, les formes plastiques, les jeux d'enfants, les odeurs deviendront des enjeux de différenciation, d'affrontement, de catastrophe.

Aux confins de la maîtrise et de la déconnade

Mais le film ne se résume pas à son dispositif, dramatique et spatial. Loin de se contenter de laisser jouer les ressorts de la mécanique qu'il a mise en place, Bong Joon-ho en déjoue les prémisses.

Comme ses personnages, il exagère, il bifurque, il musarde. Son art tient pour beaucoup à sa capacité de dérégler sa propre machine scénaristique pour en faire bénéficier la mise en scène, et le film dans son ensemble.

Là se joue la véritable réussite de Parasite, aux confins de la maîtrise et de la déconnade. L'étrange pierre verte qui circule sans raison compréhensible à travers tout le film est comme la matérialisation de ce bloc d'opacité au cœur du film.

Ce singulier équilibrisme bénéficie aussi de la puissance déstabilisatrice de membres du casting –ceux qui, très heureusement, ne jouent pas le jeu de la seule interprétation de leur personnage mais y introduisent une folie, qui est aussi un étrange et très significatif marqueur social et générationnel.

Ce sont les parents dans la famille pauvre, les enfants dans la famille riche et le couple improbable composé de l'ancienne gouvernante et de son mari paria, tous et toutes dans une tonalité particulière, qui bousculent par leur gestuelle le déroulement d'un scénario déjà riche de rebondissements.

À des titres divers, ces gens-là ne savent pas comment tenir leur rôle dans le monde: les plus âgés ont perdu leurs repères, les plus jeunes ne les ont jamais eu, ils sont en porte-à-faux avec le déroulement du récit et les codes sociaux.

De là naîtra cette forme particulière de chaos que, non sans humour, les personnages ne cessent de définir à l'écran, dans le mouvement de balancier entre l'inanité d'avoir un plan et la calamité de n'en avoir pas.

Bong Joon-ho, lui, sait comment faire un film qui est à la fois la mise en œuvre du plan réglé au cordeau et l'acception jubilatoire d'un dérèglement de toute planification.

Parasite

de Bong Joon-ho, avec Song Kang-ho, Lee Sun-kyun, Cho Yeo-jeong, Choi Woo-shik, Park So-dam, Lee Jung-eun, Chang Hyae-jin

Séances

Durée: 2h12. Sortie: 5 juin 2019.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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