Culture

Scorsese et DiCaprio perdus sur Shutter Island

Dana Stevens, mis à jour le 25.02.2010 à 7 h 24

Le nouveau film de Martin Scorsese laisse froid.

Dès les premières images de Shutter Island, on sent qu'il y a un problème. Teddy Daniels (Leonardo DiCaprio) et Chuck Aule (Mark Ruffalo), deux agents fédéraux en route vers une île inhospitalière située le long des côtes du Massachusetts, ont l'air d'avoir été transférés d'un film de 2010 dans l'univers factice d'une série B des années 1950.

Lorsqu'ils arrivent sur l'île, qui abrite un hôpital de haute sécurité réservé aux fous dangereux, les décors font penser à une parodie de film gothique. Tout y est, les hautes falaises déchirées battues par les vagues, le phare isolé où sont commises d'indicibles horreurs, le fort aux murs épais et humides qui enferment des patients hurlants et des gardiens sinistres. Les deux agents commencent leur enquête (une patiente, Rachel Solando (Emily Mortimer), a mystérieusement disparu de sa cellule), mais le spectateur ne sait pas s'il doit se préparer à voir un thriller psychologique du genre Silence des agneaux, ou une critique des mauvais traitements infligés aux déséquilibrés, plus proche de la La Fosse aux serpents.

«Quand est-ce qu'on mange?»

L'instabilité posée par ce premier acte est bien sûr totalement délibérée, ce qui ne veut pas dire qu'elle fonctionne. Teddy Daniels se demande bien ce que c'est que cet endroit et ce que manigancent les responsables de l'asile. Le public, lui, se demande bien ce que c'est que ce film et ce que manigance Martin Scorsese. Différence notable, cependant, Teddy devra découvrir, au risque de sa santé mentale, les sombres secrets de cette île maudite, tandis que nous, nous devrons trouver l'énergie pour nous intéresser au film jusqu'à la fin. Shutter Island est un puzzle ambitieux et parfois passionnant aussi bien sur le plan esthétique qu'intellectuel, mais force est de constater qu'il laisse froid. C'est un film inerte, malgré les images effrayantes et les électrochocs qu'il inflige sans vergogne à son public: victimes de Dachau congelées, nazis mourants, tueuse d'enfant à la beauté hypnotique, tombes abandonnées sur lesquelles hurle le vent, etc. Les morceaux de bravoure s'enchaînent et s'accumulent et on se dit «Eh ben dis donc!», mais, arrivé à mi-parcours, on commence plutôt à se dire, «Quand est-ce qu'on mange?»

Il est impossible de raconter davantage l'histoire sans révéler les multiples coups de théâtre d'un film qui ne repose que sur ça. Le scénario, adapté par Laeta Kalogridis du roman de Dennis Lehane, construit une spirale qui n'est pas sans rappeler celle de Vertigo. Au centre de cette spirale, dans l'œil du cyclone, se cache un secret lié à l'épouse de Teddy, Dolores (Michelle Williams), morte il y a longtemps. Censée être fulgurante, cette révélation tient malheureusement du Grand Guignol le plus embarrassant.

Je ne suis pas certaine d'être d'accord avec Elbert Ventura, pour qui Scorsese serait devenu un suppôt de l'establishment se contentant de s'amuser sans prendre aucun risque. (En revanche, je suis d'accord sur le fait que ses films sont de moins en moins bons. Je n'ai pas été réellement conquise par un Scorsese depuis Les Affranchis). Cependant, même s'il n'est pas évident de savoir où va Shutter Island ni ce qu'il essaie de nous dire, c'est un film réalisé par un artiste passionnément engagé dans son travail. Et il ne s'agit pas non plus d'un exercice de style creux. Scorsese veut poser les grandes questions, comme on s'en aperçoit au cours d'un dialogue, certes un peu lourd, entre Teddy et un responsable de l'asile: «Les repères moraux n'ont aucune valeur. La seule chose qui compte, c'est de savoir si ma violence peut écraser la vôtre.»

Cinéphilie

Shutter Island fait clairement le choix du pastiche, mais le résultat est moins intéressant à l'écran que sur le papier. Pour peu qu'on soit un tantinet cinéphile, les références s'entassent. Shock Corridor de Samuel Fuller. La poésie un peu fauchée des chefs-d'œuvre produits par Val Lewton (Scorsese se réclame souvent de ces deux hommes). Mais il y a aussi John Frankenheimer, Alfred Hitchcock et, dans les séquences oniriques, David Lynch. Les choix musicaux forment eux aussi un patchwork parfois déroutant. Au lieu de faire composer une musique original, Scorsese a demandé à Robbie Robertson, de The Band (avec qui il collabore souvent sur les musiques de ses films), de créer une bande originale en rassemblant des morceaux écrits tout au long du 20e siècle, de Marcel Duchamp (vous avez bien lu) à Morton Feldman, en passant par Brian Eno. Le problème ne vient pas de cette diversité de sources et d'influences, mais plutôt du fait qu'on n'arrive pas à comprendre ce que signifie cet amoncellement de citations.

Dans les seconds rôles, on trouve de bonnes surprises. Ben Kingsley interprète un directeur d'asile aux motivations ambiguës. Max Von Sydow est un ancien psychiatre nazi. Jackie Earle Haley joue un prisonnier tourmenté mais étrangement lucide. Et, dans une prestation qu'on aimerait plus longue, Elias Koteas (grimé en Robert De Niro) interprète le rôle d'un type qui... Non, je ne vous dis rien. Mais le fait qu'on se réjouisse de voir apparaître un acteur déguisé en De Niro en dit long sur la performance de la vedette du film.

Leonardo DiCaprio a un certain talent, mais j'aimerais qu'on m'explique pourquoi il est devenu la muse de Martin Scorsese. De plus, les rôles que le réalisateur lui propose sont justement ceux qui ne lui conviennent pas : le dur à cuire torturé qui remonte son col de veste pour se protéger du souffle glacé de la bise solitaire. Désolé, mais derrière les tics vaguement inspirés de Robert Mitchum et l'accent de Boston soigneusement travaillé (un reste de son rôle dans Les Infiltrés, en 2006), DiCaprio ressemble toujours à un adolescent au visage poupin. Le petit gars tantôt maussade, tantôt insouciant, qui fait tout pour qu'on l'aime (pour moi, ses meilleurs rôles étaient dans Gilbert Grape et Attrape-moi si tu peux). Si vous voulez une idée du problème, regardez la photo qui ouvre cet article et qu'on aurait pu intituler «Leo en fait trop». Tous ses traits semblent glisser vers le milieu de son visage et ils restent là, crispés en une expression qui manque totalement de naturel. Dans le dossier de presse du film, Patricia Clarkson, qui fait une brève apparition dans une caverne, chante les louanges de DiCaprio. «C'est formidable de travailler avec lui. A chaque prise, il se donne à 2000 %.» Si Marty choisit à nouveau Leo pour son prochain film, il ferait bien de le prendre à part pour lui expliquer que 2000 %, c'est au moins vingt fois trop.

Dana Stevens

Traduit par Sylvestre Meininger

Image de une: Dicaprio dans Shutter Island, DR.

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