Sciences / Société

Faut-il être alarmiste pour sensibiliser au changement climatique?

Temps de lecture : 8 min

Tous les gens un peu sérieux qui travaillent sur les questions climatiques se méfient du catastrophisme, souvent contre-productif. Fred Vargas a pris le risque, elle n'a pas eu tort.

Selon Fred Vargas, «si rien de décisif n'est mis en place d'ici 2030, c'est l'humanité tout entière qui disparaîtra.» | William Bossen via Unsplash
Selon Fred Vargas, «si rien de décisif n'est mis en place d'ici 2030, c'est l'humanité tout entière qui disparaîtra.» | William Bossen via Unsplash

L'écologie en général et la réflexion sur le climat en particulier sont dans l'air du temps: on le voit par les manifestations de jeunes partout à travers le monde, les résultats des élections européennes et la place prise par ces thématiques dans les rayons des librairies. Plusieurs ouvrages publiés récemment méritent d'être pris en considération, à des titres divers.

Le plus étonnant est sans doute celui de Fred Vargas, dont le titre affiche franchement la couleur: L'humanité en péril, carrément! On sait que la populaire écrivaine de polars a des convictions tranchées –son soutien sans faille au militant italien Cesare Battisti lui a d'ailleurs valu des reproches–, mais on pouvait avoir oublié qu'elle avait rédigé en 2008 un court texte sur l'écologie appelant à une troisième révolution.

Son passage sur le plateau de l'émission «La Grande librairie» le 1er mai 2019 n'a pas été une réussite. Tendue, trop soucieuse de faire passer son message, très répétitive, elle a même découragé le public qui lui était acquis au départ. C'est dommage, parce que son ouvrage mérite d'être lu, surtout par les personnes qui ne sont pas encore familières du problème.

«Un choix de mort ahurissant et follement inconscient»

Quelle est la raison d'être de ce livre? Fred Vargas part du principe que nous sommes globalement sous-informé·es et qu'il peut être utile qu'elle apporte sa contribution à notre information sur un sujet qui l'intéresse depuis de nombreuses années.

Elle a à la fois tort et raison. Tort, parce que l'information disponible sur le climat est maintenant abondante et que quiconque veut la chercher peut la trouver sans trop de difficultés –ce qui ne signifie pas que les États ou les entreprises communiquent toujours avec enthousiasme ni la plus complète sincérité sur le sujet.

Raison, parce que les ouvrages scientifiques ou économiques trop techniques peuvent décourager; il n'est donc pas inutile que des intermédiaires, journalistes ou écrivain·es, effectuent un travail de vulgarisation permettant à tout le monde de comprendre ce qui se passe, puisque l'ensemble de la société est concerné par le problème et que chacun·e d'entre nous a un rôle à jouer dans sa solution. De ce point de vue, le style Vargas est très efficace et ce livre remplit bien sa fonction.

Certaines personnes penseront qu'elle va trop loin. De fait, elle en fait beaucoup. Citons par exemple ses commentaires sur les insuffisance de l'Accord de Paris de 2015 et l'absence de tout progrès réel à la COP 24 de 2018: «Ce choix équivaut à accepter le risque –non “volontaire” mais implicite de la mort des trois quarts de l'humanité. Un choix de mort ahurissant et follement inconscient. Si rien de décisif n'est mis en place d'ici 2030, et si cette trajectoire d'inertie et de changements modérés se poursuit jusqu'en 2050, c'est l'humanité tout entière qui disparaîtra.»

Au palmarès du catastrophisme, Fred Vargas est assurée de prendre une très bonne place. Il est difficile de faire mieux.

«Nous sommes face, à court terme, à une modification profonde et nécessaire de nos modes de vie.»

Fred Vargas

Cela dit, il faut lui rendre justice. L'autrice explique de façon très claire et très détaillée pourquoi elle arrive à une telle conclusion, et elle donne toutes ses sources d'information. Celles et ceux qui contestent ses affirmations peuvent aller vérifier ce qu'elle avance et, à partir de là, se former leur propre jugement.

La violence du propos est d'abord destinée à provoquer une réaction, à nous inciter à agir. Son livre peut d'autant moins laisser indifférent qu'il n'est pas fondamentalement négatif. Fred Vargas ne nous dit pas que c'est fini pour nous, que ne nous pourrons pas nous en sortir; elle ouvre des portes, elle propose des solutions. Car, insiste-t-elle, rien n'est perdu si on change de cap très vite: «Nous sommes face, à court terme, à une modification profonde et nécessaire de nos modes de vie et de nos sociétés.»

Évidemment, ce discours est très politique et cet appel à une troisième révolution peut être considéré comme l'expression d'une opinion strictement personnelle. Beaucoup de spécialistes, qui estiment également que les décisions prises à l'échelle mondiale en matière climatique sont très insuffisantes et qu'un changement de cap significatif s'impose, ne signeraient pas pour autant un appel à la révolution!

«Guère d'autre solution que de recourir aux incitations»

C'est pourquoi il faut aussi lire Le climat après la fin du mois de Christian Gollier, directeur général de la prestigieuse École d'économie de Toulouse. Cet économiste internationalement reconnu, qui a lui-même travaillé sur certains des rapports du Groupe d'experts international sur l'évolution du climat (GIEC), juge très négativement le catastrophisme, «même éclairé»: «C'est une erreur de manipuler les croyances des gens pour les inciter à agir.»

La remarque pourrait-elle s'appliquer à Fred Vargas? Dans son cas, le terme de manipulation nous semble inapproprié; il faudrait plutôt parler de présentation passionnée des faits. Mais une chose est sûre: Christian Gollier ne partage pas sa vision du monde et ne croit pas qu'il faille faire une révolution pour relever le défi climatique.

«Ce serait une grave erreur de vouloir détruire l'économie de marché pour la destruction de l'environnement à laquelle elle est associée, dès lors qu'on n'explique pas comment cette révolution permettrait de créer un homme neuf, prosocial et altruiste par nature, assure-t-il. Il n'y a guère d'autre solution que de recourir aux incitations, et les prix en sont le facteur évident» –la révolution, non; la taxe carbone, oui!

Si les moyens d'action proposés sont sensiblement diférents, le jugement sur la situation actuelle est tout aussi critique chez Christian Gollier que chez Fred Vargas. Les accords sur le climat, dont celui de Paris, dont nos dirigeants sont si fiers? Des «accords sans ambition et sans crédibilité»; «Les scientifiques s'arrachent les cheveux face à cette inaction».

L'abandon des énergies fossiles, une occasion unique de relancer la croissance par le développement de nouvelles technologies? «Depuis longtemps, on ment au peuple en prétendant que la transition énergétique est une opportunité formidable qui va tous nous enrichir, créer des emplois, réduire notre facture d'énergie, nous rendre notre indépendance énergétique face aux pays du Golfe. [...] Le concept d'une transition énergétique heureuse est une utopie. Elle devra passer par un sacrifice –somme toute assez raisonnable si l'on s'y prend bien– de notre pouvoir d'achat dans les trente prochaines années.»

En cédant face aux «gilets jaunes», le gouvernement a fait passer le climat après la fin du mois. Mais il n'aura pas d'autre choix que de continuer à augmenter la taxe carbone.

«Il est déjà trop tard pour éviter une hausse de 2°C.»

Christian Gollier

Dans cet ouvrage qui exige un certain effort de concentration pour suivre et comprendre toutes les démonstrations, Christian Gollier explique pourquoi il n'y a pas d'autre solution que de fixer un prix du carbone et pourquoi ce prix du carbone doit être de 50 euros la tonne et augmenter de 4% par an, sachant que cela ne suffira peut-être pas et qu'il faut «se préparer à réagir dès 2030 si nos espérances ne se réalisent pas».

Cette dernière hypothèse n'est pas à exclure, car beaucoup de temps a été perdu: «Il est déjà trop tard pour éviter une hausse de 2°C, sans parler de l'objectif ridicule de 1,5 °C suggéré lors de la COP21 par certains chefs d'État détachés des réalités scientifiques ou tout simplement démagogues

Faute d'avoir ralenti assez tôt et assez fortement nos émissions de gaz à effet de serre, nous pourrions succomber à la tentation de recourir à des antidotes, c'est-à-dire à des procédés visant à faire chuter la température. Ainsi de la technique consistant à lâcher dans l'atmosphère des particules réfléchissantes, qui renverraient loin de la Terre une partie des rayonnements solaires, comme le font les nuages de particules provoqués par les éruptions volcaniques. Fred Vargas y voit des projets «hallucinants», et Christian Gollier n'est pas plus rassuré.

D'une part, le recours à de telles pratiques pourrait avoir des effets secondaires que l'on ne mesure pas encore vraiment. D'autre part, comment pourrait-on empêcher des pays puissants d'utiliser des procédés qui leur permettraient d'avoir un climat approprié au détriment d'autres pays?

«Au vu de la faiblesse et de l'inefficacité de la gouvernance mondiale relative à la mitigation climatique, estime Christian Gollier, on peut craindre que la gouvernane mondiale de l'adaptation climatique ne se passe pas mieux.»

Certains projets paraissent tout simplement délirants. Fred Vargas fait par exemple allusion à cette idée émise en 2016 de recongeler l'Arctique grâce à des pompes éoliennes, qui feraient remonter des profondeurs une eau froide gelant plus vite. Petit détail: il faudrait dix millions de pompes équipées d'éoliennes de six mètres de diamètre!

On pourrait croire que des idées folles de ce genre sont oubliées à peines émises. Eh bien non, la perspective d'un échec probable des politiques de lutte contre le réchauffement climatique les remet dans le débat public.

«L'humanité se s'est jamais si bien portée»

Face à tous ces périls, Bruno Durieux peut-il nous rassurer avec son Contre l'écologisme? Loin de là: son pamphlet contre l'écologie et les écologistes serait plutôt de nature à nous inquiéter.

L'auteur n'a pas tout à fait tort quand il affirme que certain·es, à gauche et à l'extrême gauche, voient d'abord dans la cause environnementale un nouveau biais pour s'attaquer au système en place. Il n'a pas tort non plus quand il constate que des personnalités entrent en écologie comme on entre en religion. Il a raison de rappeler que «l'humanité se s'est jamais si bien portée».

Mais l'ancien conseiller de Raymond Barre et ancien ministre dans les gouvernements Rocard, Cresson et Bérégovoy ne fait ainsi que confirmer ce que disait Fred Vargas dans son texte de 2008: «Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à l'eau, nos fumées dans l'air, nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout du monde, nous avons voyagé en tout sens [...]. Franchement, on s'est marrés. Franchement, on a bien profité. Et on aimerait bien continuer [...]

Bruno Durieux estime qu'on peut continuer, grâce à la croissance économique et au progrès technique. Mais ce polytechnicien, qui se flatte d'avoir une double formation scientifique et économique, qui dénonce «l'écologisme», son «ineptie» et son «déni de réalité», ne commet-il pas lui aussi un déni de réalité quand il refuse de prendre au sérieux les avertissements lancés par les scientifiques et les économistes du GIEC ou d'autres institutions?

Le prétendu équilibre qu'il affirme maintenir entre «le déni du réchauffement selon Trump» et «l'obsession du CO2 selon le GIEC» n'en est pas un: ou on prend au sérieux les rapports du GIEC et on agit en conséquence, ou on les considère comme une simple «obsession». Réduire l'écologie à une idéologie n'est pas très raisonnable.

Nous ne conseillerons pas à Bruno Durieux de lire Fred Vargas: elle représente tout ce qu'il déteste. Mais il pourrait lire avec profit Christian Gollier: il y verrait par exemple que celles et ceux qui contestent les conclusions de William Nordhaus, prix Nobel d'économie et grand spécialiste des interactions entre climat et économie, parce qu'elles conduisent à des scénarios trop optimistes et irréalistes, ne sont pas tous des gauchistes ou des imbéciles. On peut être contre l'écologie en tant que mouvement politique, on ne peut ignorer ce que disent les spécialistes du climat et de l'environnement.

Gérard Horny Journaliste

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