Total: la majorité en panne sèche (MàJ)
En faisant de «la défense de l'emploi» chez le pétrolier son cheval de bataille pour les régionales, l'UMP utilise des recettes populistes.
- -
La CGT et Solidaires (Sud) appellent les salariés de Total à manifester devant le siège du groupe le 8 mars, date du comité qui doit décider de l'avenir de la raffinerie de Dunkerque, menacée depuis des mois de fermeture. Les salariés des cinq autres raffineries françaises de Total ont voté cette semaine la reprise du travail, après avoir reçu l'engagement de la direction de ne fermer aucune de ces raffineries dans les cinq ans. L'engagement ne porte pas sur la raffinerie de Dunkerque (Nord), dont la possible fermeture est l'origine de la grève. Les pouvoirs publics jouent dans cette affaire un jeu ambigü.
C'est entendu: les élections régionales 2010 coûteront bonbon à la compagnie Total. Qui l'eût deviné? Voilà un groupe internationalisé dont tous les profits viennent de l'étranger, dont les enjeux sont géo-stratosphériques: l'Iran, le rapport du monde arabe avec l'Occident, le développement asiatique, l'environnement. Le sort du Nord ou de Rhône-Alpes ne devrait pas l'affecter outre mesure. Et bien si! La majorité présidentielle risque une déconfiture complète dans quelques jours dans toutes les régions, une déculottée «totale». Elle fait feu de tout bois populiste. La «défense de l'emploi» dans un groupe «qui gagne 8 milliards»: voilà du bon bonbon électoral.
Donc, une note salée pour le groupe pétrolier qui va devoir conserver cinq ans ses autres raffineries en France, alors qu'il aurait aimé s'en dégager d'au moins une de plus. N'en doutez pas, Total qui perd un milliard dans cette activité, va devoir se dégager ailleurs en Europe, sans doute aux dépens des Britanniques de la raffinerie de Lindsey.
La paralysie gouvernementale
Mais, au-delà, comment faut-il prendre cette histoire? Tragédie industrielle ou comédie électorale? On est tenté de répondre par la deuxième hypothèse. Les élections ne sont jamais une bonne période pour annoncer des restructurations. Total le savait, bien entendu, mais il s'est fait piéger par le gouvernement qui lui a fait reculer puis ré-avancer son annonce. La classe politique affecte immédiatement dans ces périodes des positions théâtrales: «Je vais arrêter ça!» Et cette fois, les acteurs «ont fait gros»: occupation des tréteaux de campagne, lâcher du pittbull Frédéric Lefebvre, drapé du ministre Christian Estrosi et finalement convocations à l'Elysée. La menace de pénurie d'essence justifiait la prise en main par l'Etat.
Donc une comédie. Total va payer, il a de quoi, les élections vont passer et les promesses seront oubliées. Du déjà vu, déjà trop vu. Rien de neuf.
Sans doute. Mais nous sommes en 2010. Le monde change à une allure vertigineuse: le grand basculement vers l'Asie, l'effacement européen, le climat... La crise devrait nous pousser vers l'avenir, nous forcer à accélérer les investissements dans «la connaissance», dans la biotech, dans les services Internet. Pendant que Total occupait les unes, le débat sur les nanotechnologies n'a pu avoir lieu.
Et voilà le gouvernement paralysé, qui ne sait s'il va pouvoir encourager la recherche dans ces matériaux d'avenir! Nous voilà en train de nous repasser le vieux film des industries lourdes surcapacitaires et déficitaires en Europe. Nous revoilà dans les années 1980, dans la crise des mines et de la sidérurgie! Fallait-il fermer les mines du Nord et les hauts-fourneaux de Lorraine? Faut-il fermer la raffinerie de Dunkerque alors qu'on consomme de moins en moins d'essence? La France n'a-t-elle rien appris?
Les ratés de la défense de l'emploi
Au passage, l'incurie politicienne dévoile toujours de graves faiblesses. A les entendre, on s'effraie aujourd'hui de voir que la politique de stocks de carburants semble très fragile et curieusement organisée: on ne sait si «on tient» dix ou vingt jours (et encore pas dans toutes les régions) et on se trouve à la merci d'une poignée de syndicalistes...
Heureusement que l'URSS n'est plus là et que la CGT n'est plus son bras armé, mais on imagine le Général de Gaulle découvrant une telle faiblesse du dispositif stratégique français: en dix minutes, la tête de cet Estrosi aurait volé! En 1995, les trains étaient bloqués, merci Chirac; les voitures le sont en 2010, merci Sarkozy. La France avance...
Rien appris? Entendre Frédéric Lefebvre, porte-parole du parti majoritaire de droite, dire «la CGT défend l'emploi» a quelque chose d'affligeant. Voilà des années que les économistes ont montré que la «défense» de l'emploi était une politique erronée qui avait maintenu un taux de chômage supérieur en France aux autres pays. Bloquer la sortie de l'emploi en «défense», c'est bloquer les entrées dans l'emploi. Les jeunes en font les frais dramatiquement!
Faut-il encourager Estrosi à relire les propos de campagne de Nicolas Sarkozy lui-même, qui, alors, semblait avoir compris qu'il fallait «défendre» non pas l'emploi existant mais les salariés, en les formant et leur redonnant un travail. D'où la fusion ANPE-Unedic dans «Pôle emploi». La CGT «défend l'emploi»? Non, elle défend «ses» emplois. Ceux des adultes mâles et blancs dont le taux de chômage est en France, effectivement, dans la moyenne européenne.
Recettes populistes
Tout cela est bien connu. Mais dès qu'une élection se pointe, les vieilles recettes populistes reprennent le dessus et au lieu de faire la pédagogie du changement et de l'adaptation, la France sarkozienne revient à la France chiraquienne.
Et le pire est que les Français savent que ces fausses «garanties» de l'emploi disparaîtront avec les trémolos de campagne. Ces discours de comédie renforcent la tragédie de la déconsidération politique.
Nicolas Sarkozy aime les usines: «C'est mon truc», dit-il. Très bien. Mais si cet épisode Total mis côte à côte avec celui des nanotechnologies, trace la ligne de sa «politique industrielle», alors il faut craindre le pire. Ce n'est pas avec les slogans fanés des années 1980, qu'on bâtira une industrie capable de rivaliser avec la Chine.
Eric Le Boucher
Image de une: Darren Staples / Reuters
À LIRE AUSSI: notre dossier Régionales 2010
Mis à jour le 27/02/2010 à 10h07












![[Le 20'12 #7] Dominique de Villepin: «Il faut une politique d'union nationale, sinon nous sommes perdus» [Le 20'12 #7] Dominique de Villepin: «Il faut une politique d'union nationale, sinon nous sommes perdus»](http://www.slate.fr/sites/default/files/imagecache/bloc-alaune/villepin_4_0.jpg)





























La CGT «défend l'emploi»? Non, elle défend «ses» emplois. Ceux des adultes mâles et blancs dont le taux de chômage est en France, effectivement, dans la moyenne européenne.
Vous y allez fort ! Qui a organisé et défendu les "sans-papiers" souvent d'origine africaine, ou les jeunes femmes vouées aux travail précaire à temps partiel ? Lefebvre et les caciques de l'UMP sans doute ?
Je sais bien qu'il est de bon ton dans les cercles économiques de vilipender les syndicats ouvriers, surtout ceux qui continuent à penser que la lutte de classes n'est pas une vieille lune, et que la mondialisation au profit des seuls dividendes des actionnaires n'est pas la meilleure façon de développer l'emploi en France. Mais quand même, vous y allez très fort... Les patrons font leur job, les syndicats remplissent leur rôle, c'est comme ça. Quant à l'opportunisme politique et à la gesticulation théâtrale du gouvernement, je suis surpris que ce comportement vous étonne et vous pousse à ces excès de langage auxquels vous ne nous aviez pas habitués. Remettez-vous : Total n'est pas en péril, et il est encore temps de débattre des nano-technologies ! Il n'y a pas d'élections tout le temps.
Au contraire, M. Le Boucher a parfaitement raison de pointer du doigt le fait que les syndicats ne sont devenus rien d'autre que des outils de luttes corporatistes d'arrière-garde, utilisés au seul profit de la minorité qui les contrôlent, à savoir des hommes blancs dans la cinquantaine.
Nous sommes bien placés pour le savoir ici, en Corse, alors que l'île est totalement coupée du monde depuis trois jours par une poignée d'excités de la CGT qui se sont arrogés le droit de bloquer tous les ports de l'île. Au nom du service public bien sûr!
J'ajouterais qu'étant donné la faible représentativité des syndicats français, il faudra bien poser un jour la vraie question qui fâche: ne pourrait-on pas purement et simplement se passer d'eux pour les "négociations"?
Je ne veux pas aborder la question de la représentativité syndicale en France, qui mériterait de trop longs développements, ni la spécificité corse qui nous entraînerait encore plus loin... Mais pour "la question qui fâche", je me permets de vous rappeler respectueusement que notre histoire a déjà connu ce que vous appelez de vos vœux : C'était la Charte du Travail, promulguée le 26 octobre 1941 par le gouvernement de Vichy, qui avait dissout les syndicats, interdit le droit de grève, et organisé les "corporations" pour favoriser la collaboration entre patrons et ouvriers.
Croyez bien que je ne cherche pas à vous fâcher en faisant ce rappel historique. Mais enfin, pardonnez-moi, on a déjà donné, si j'ose dire !
Oui il y a de la démagogie comme d'habitude. Peut etre un jour nos vieilles démocraties électives deviendront adultes...? Le gouvernement ne peut plus grand chose de positif pour l'économie mondialisée sinon peut etre faciliter la vie des entreprises tout en edictant des normes sociale et des regles de base (européennes d'ailleur?) pour favoriser la compétition (ce n'est pas de "l'idéologie libérale" ...c'est notre environnement). Total fait beaucoup de bénéfices dans le Monde qui sont beaucoup réinvestis dans le Monde. Les syndicats français jouent leurs "jeux de rôle" français. Ils savent bien , comme Total, qu'il y a trop de raffineries d'essence en France et dans le Monde et que les consommations sont et seront, entre autres, en Chine et Inde, pourtant ils menacent de tout bloquer...et ça marche. Total est un cas emblématique, du fait de sa taille et de ses bénéfices, mais pas représentatif du tissu économique français composé à 80 % de "sociétés de services' majoritairement des PME, dans lesquelles il n'y a pas de syndicats! Si les syndicats en sont la (ils défendent les plus protégés, fonctionnaires et grandes entreprises) c'est que l'ensemble des acteurs (Total, Syndicat, Régions, représentants de l'Etat, etc) attendent la crise ouverte pour se "parler", alors que l'on sait depuis des années qu'il va falloir restructurer l'outils de raffinage... et cela est généralisable à tous les secteurs dont certain sont potentiellement davantage porteurs d'avenir...vivement le retour des prospectivistes qui seraient entendus!
La fermeture de la raffinerie de Dunkerque ne repose-t-elle que sur la future baisse de la consommation d'essence et la demande excessive du diesel ? Pas certain.
.
La norme anti pollution européenne Euro 6 entrera en application, courant 2013. Les constructeurs devront la respecter et être prêt fin 2012 pour que leurs moteurs soient homologués. Cette norme aura un coût pour les constructeurs. Ils le répercuteront sur le prix des voitures diesel à partir de 2013 / 2014. Le moteur à essence redeviendra très probablement plus rentable pour les automobilistes qui roulent peu. Acheter diesel ne sera peut-être pas la panacée et si la fiscalité change, ce sera encore moins valable.
.
Total investi depuis 2009 avec Saoudi Aramco pour raffiner sur place à Djoubaïl, en Arabie Saoudite.
Or, si la demande d'essence devait augmenter en France du fait de cette nouvelle norme Euro 6, si les capacités de raffinage en France étaient trop faibles, Total importerait son essence en provenance de Djoubaïl. A quel coût pour l'automobiliste ? Donc double bénéfice en délocalisant la raffinerie et en alimentant le marché français depuis l'Arabie Saoudite.
.
Je reste convaincu que ces fermetures sont avant tout un moyen d'accroître les marges et non d'anticiper sur une baisse future de la demande.
De plus, la crise actuelle plus l'explosion des prix des carburants en 2008 ont logiquement réduit la demande ces dernières années. C'est donc temporaire.
.
Une fois la sortie de crise devenue réalité, la demande devrait quand même repartir.
Surprenant que pas un journaliste ni un syndicaliste n'ait abordé le sujet sous cet angle.
Je partage votre opinion sur le retour de l'essence grâce à Euro6.
Cependant, compte tenu de tous les efforts réalisés en Europe pour réduire la pollution et la consommation d'hydrocarbures (voitures, isolation résidentielle, isolation des bureaux, énergies renouvelables...), si la consommation d'hyrdrocarbures ne devait pas baisser année après année en Europe et en France, je serais très surpris.
Merci à M. Le Boucher de dénoncer cette pitrerie. Pour ce qui est des détails, on notera aussi que les "travailleurs" de Total qui sont menacés se verront tous proposé un autre emploi par Total. Nos politiques défendent encore ceux qui ont tous les droits pour eux. Et qui s'occupe des autres ? On a lâché 4 milliards d'€ aux restaurateurs, on n'a toujours rien prévu pour les 400 000 chômeurs en fin de droit cette année.