France

Total: la majorité en panne sèche (MàJ)

Eric Le Boucher, mis à jour le 27.02.2010 à 10 h 07

En faisant de «la défense de l'emploi» chez le pétrolier son cheval de bataille pour les régionales, l'UMP utilise des recettes populistes.

La CGT et Solidaires (Sud) appellent les salariés de Total à manifester devant le siège du groupe le 8 mars, date du comité qui doit décider de l'avenir de la raffinerie de Dunkerque, menacée depuis des mois de fermeture. Les salariés des cinq autres raffineries françaises de Total ont voté cette semaine la reprise du travail, après avoir reçu l'engagement de la direction de ne fermer aucune de ces raffineries dans les cinq ans. L'engagement ne porte pas sur la raffinerie de Dunkerque (Nord), dont la possible fermeture est l'origine de la grève. Les pouvoirs publics jouent dans cette affaire un jeu ambigü.

C'est entendu: les élections régionales 2010 coûteront bonbon à la compagnie Total. Qui l'eût deviné? Voilà un groupe internationalisé dont tous les profits viennent de l'étranger, dont les enjeux sont géo-stratosphériques: l'Iran, le rapport du monde arabe avec l'Occident, le développement asiatique, l'environnement. Le sort du Nord ou de Rhône-Alpes ne devrait pas l'affecter outre mesure. Et bien si! La majorité présidentielle risque une déconfiture complète dans quelques jours dans toutes les régions, une déculottée «totale». Elle fait feu de tout bois populiste. La «défense de l'emploi» dans un groupe «qui gagne 8 milliards»: voilà du bon bonbon électoral.

Donc, une note salée pour le groupe pétrolier qui va devoir conserver cinq ans ses autres raffineries en France, alors qu'il aurait aimé s'en dégager d'au moins une de plus. N'en doutez pas, Total qui perd un milliard dans cette activité, va devoir se dégager ailleurs en Europe, sans doute aux dépens des Britanniques de la raffinerie de Lindsey.

La paralysie gouvernementale

Mais, au-delà, comment faut-il prendre cette histoire? Tragédie industrielle ou comédie électorale? On est tenté de répondre par la deuxième hypothèse. Les élections ne sont jamais une bonne période pour annoncer des restructurations. Total le savait, bien entendu, mais il s'est fait piéger par le gouvernement qui lui a fait reculer puis ré-avancer son annonce. La classe politique affecte immédiatement dans ces périodes des positions théâtrales: «Je vais arrêter ça!» Et cette fois, les acteurs «ont fait gros»: occupation des tréteaux de campagne, lâcher du pittbull Frédéric Lefebvre, drapé du ministre Christian Estrosi et finalement convocations à l'Elysée. La menace de pénurie d'essence justifiait la prise en main par l'Etat.

Donc une comédie. Total va payer, il a de quoi, les élections vont passer et les promesses seront oubliées. Du déjà vu, déjà trop vu. Rien de neuf.

Sans doute. Mais nous sommes en 2010. Le monde change à une allure vertigineuse: le grand basculement vers l'Asie, l'effacement européen, le climat... La crise devrait nous pousser vers l'avenir, nous forcer à accélérer les investissements dans «la connaissance», dans la biotech, dans les services Internet. Pendant que Total occupait les unes, le débat sur les nanotechnologies n'a pu avoir lieu.

Et voilà le gouvernement paralysé, qui ne sait s'il va pouvoir encourager la recherche dans ces matériaux d'avenir! Nous voilà en train de nous repasser le vieux film des industries lourdes surcapacitaires et déficitaires en Europe. Nous revoilà dans les années 1980, dans la crise des mines et de la sidérurgie! Fallait-il fermer les mines du Nord et les hauts-fourneaux de Lorraine? Faut-il fermer la raffinerie de Dunkerque alors qu'on consomme de moins en moins d'essence? La France n'a-t-elle rien appris?

Les ratés de la défense de l'emploi

Au passage, l'incurie politicienne dévoile toujours de graves faiblesses. A les entendre, on s'effraie aujourd'hui de voir que la politique de stocks de carburants semble très fragile et curieusement organisée: on ne sait si «on tient» dix ou vingt jours (et encore pas dans toutes les régions) et on se trouve à la merci d'une poignée de syndicalistes...

Heureusement que l'URSS n'est plus là et que la CGT n'est plus son bras armé, mais on imagine le Général de Gaulle découvrant une telle faiblesse du dispositif stratégique français: en dix minutes, la tête de cet Estrosi aurait volé! En 1995, les trains étaient bloqués, merci Chirac; les voitures le sont en 2010, merci Sarkozy. La France avance...

Rien appris? Entendre Frédéric Lefebvre, porte-parole du parti majoritaire de droite, dire «la CGT défend l'emploi» a quelque chose d'affligeant. Voilà des années que les économistes ont montré que la «défense» de l'emploi était une politique erronée qui avait maintenu un taux de chômage supérieur en France aux autres pays. Bloquer la sortie de l'emploi en «défense», c'est bloquer les entrées dans l'emploi. Les jeunes en font les frais dramatiquement!

Faut-il encourager Estrosi à relire les propos de campagne de Nicolas Sarkozy lui-même, qui, alors, semblait avoir compris qu'il fallait «défendre» non pas l'emploi existant mais les salariés, en les formant et leur redonnant un travail. D'où la fusion ANPE-Unedic dans «Pôle emploi». La CGT «défend l'emploi»? Non, elle défend «ses» emplois. Ceux des adultes mâles et blancs dont le taux de chômage est en France, effectivement, dans la moyenne européenne.

Recettes populistes

Tout cela est bien connu. Mais dès qu'une élection se pointe, les vieilles recettes populistes reprennent le dessus et au lieu de faire la pédagogie du changement et de l'adaptation, la France sarkozienne revient à la France chiraquienne.

Et le pire est que les Français savent que ces fausses «garanties» de l'emploi disparaîtront avec les trémolos de campagne. Ces discours de comédie renforcent la tragédie de la déconsidération politique.

Nicolas Sarkozy aime les usines: «C'est mon truc», dit-il. Très bien. Mais si cet épisode Total mis côte à côte avec celui des nanotechnologies, trace la ligne de sa «politique industrielle», alors il faut craindre le pire. Ce n'est pas avec les slogans fanés des années 1980, qu'on bâtira une industrie capable de rivaliser avec la Chine.

Eric Le Boucher

Image de une: Darren Staples / Reuters

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Cofondateur de Slate.fr
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