Monde / Culture

Mahmood, le chanteur italien dont le succès dérange Salvini

Temps de lecture : 6 min

Deuxième à l'Eurovision, l'artiste d’origine égyptienne a conduit la Ligue à proposer un projet de loi pour limiter les chansons étrangères afin de «préserver l'identité culturelle italienne».

L'Italien Mahmood chante «Soldi» pendant les répétitions à la veille de l'Eurovision 2019 à Tel Aviv le 17 mai 2019. | Jack Guez / AFP
L'Italien Mahmood chante «Soldi» pendant les répétitions à la veille de l'Eurovision 2019 à Tel Aviv le 17 mai 2019. | Jack Guez / AFP

Sa performance à l'Eurovision a déjà été vue plus de neuf millions de fois sur Youtube. Habillé d'une chemise rouge aux motifs dorés, le candidat italien Mahmood enflamme la salle avec son interprétation de «Soldi» lors de la finale de la compétition. À chaque refrain, le public tape en rythme pour soutenir le jeune chanteur de 26 ans.

Il décroche finalement la deuxième place, juste derrière Duncan Laurence, le candidat néerlandais. Face à l'euphorie que suscite le jeune chanteur, difficile d'imaginer qu'il y a quelques mois encore sa victoire pour réprésenter l'Italie à l'Eurovision était contestée.

Une ascendance égyptienne qui dérange

À l'issue du Festival de Sanremo, compétition qui détermine quel artiste italien chantera à l'Eurovison, le pays était divisé sur la victoire du jeune chanteur. Son adversaire Ultimo avait reçu trois fois plus de voix du public, mais le vote d'un jury professionnel composé de journalistes a fait basculer les résultats à la surprise générale. Il n'en fallait pas plus pour remettre en cause la légitimité du jeune chanteur à représenter son pays, alors que son profil et son style musical atypiques ne plaisaient déjà pas à tout le monde.

Mahmood lors d'une séance de dédicace à Rome. | Juliette Mansour

Si Mahmood ou Alessandro Mahmoud de son vrai nom est né à Milan d'une mère italienne, son père est égyptien. Le jeune chanteur, révélé en 2012 en participant à X Factor, réinvente la musique italienne à sa façon. Sa chanson «Soldi» (argent), dont il est l'un des trois compositeurs, est inspiré de ses origines égyptiennes. Le morceau présenté à l'Eurovision est un mélange de trap, de pop et de rap sur un rythme électro et des sonorités orientales. Une chanson unique et inclassable dans le paysage musical italien actuel. Même le thème de «Soldi», qui raconte l'absence de son père dans une famille déchirée par des problèmes d'argent, détonne face aux ballades romantiques traditionnelles de son adversaire Ultimo.

Le morceau –qui comporte quelques mots d'arabes–, le nom et les origines de l'artiste sont violemment critiqués sur les réseaux sociaux en Italie par une frange xénophobe de la population. Le ministre de l'Intérieur et chef de l'extrême droite italienne, Matteo Salvini, commente lui-même sur Twitter le soir de la finale de Sanremo: «Mahmood... Bof... La plus belle chanson italienne?!? Moi j'aurais choisi Ultimo, et vous, vous en pensez quoi?»

Il explique qu'il aurait préféré voir «davantage d'auteurs-compositeurs italiens dans la sélection de Sanremo Un commentaire qui fait réagir Mahmood: il rappelle qu'il est «Italien à 100%» et que ses quelques mots en arabe ne sont que le souvenir d'une phrase que son père lui répétait quand il était enfant, car lui ne parle pas l'arabe. L'artiste précise que sa chanson raconte une histoire plutôt que de faire valoir un argument politique, mais la polémique ne désenfle pas.

Une polémique instrumentalisée par la Ligue

Rapidement, le 17 février, un projet de loi d'un député de la Ligue est déposé en réaction à la sélection de Mahmood. Il vise à imposer des quotas de musiques italiennes aux radios du pays. «La victoire de Mahmood [...] témoigne que les grands lobbies et les intérêts politiques valent mieux que la musique, explique le parlementaire à l'origine du projet, Alessandro Morelli, président à la Commission des transports de la Chambre et ex-directeur de radio. Je préfère aider les artistes et les producteurs de notre pays.»

Il espère que «cette proposition ouvrira un large débat sur la créativité italienne et en particulier sur nos jeunes». Son objectif? Qu'une chanson sur trois retransmises sur les ondes italiennes soit d'un auteur italien. Et que 10% de ce quota seraient par ailleurs réservés aux jeunes artistes et aux personnes qui les produisent. Une façon pour le député de «laisser une place à la promotion de nos talents [...] alors que la musique représente en Italie un pilier important de notre culture».

L'effet des quotas sur l'engouement pour les musiques nationales reste encore à prouver.

Un projet de loi créé selon la Ligue en réaction à la polémique «qui n'a aucun sens» pour Giulia Papello, critique musicale: les chansons de Mahmood, qui a la nationalité italienne, seraient incluses dans ces quotas si le projet était adopté.

Deuxième fait surprenant, le quota d'une chanson sur trois voulu par la Ligue est inférieur au nombre actuel de musiques italiennes passées sur les ondes nationales, proche d'une sur deux[1]. Un chiffre bien plus élevé qu'en France où des quotas similaires obligent pourtant les radios privées à diffuser au moins 40% de musique française depuis une loi de 1994. Une analyse des dix titres les plus diffusés sur les ondes des radios des deux pays en 2018 a également montré qu'un seul titre était chanté dans la langue nationale en France, contre cinq en Italie, un record. L'effet des quotas sur l'engouement pour les musiques nationales reste encore à prouver.

Coup d'éclat populiste

Si ce projet de loi peut sembler inutile au premier abord, il a été salué par de nombreux artistes et de nombreuses productions. Massimo Bonelli, producteur au sein de l'un des plus gros labels musicaux italiens, la Icompany, assure que c'est une «bonne idée». S'il ne soutient pas la Ligue, l'homme d'affaire estime que ces quotas encourageront la commercialisation des artistes nationaux. «Avant de produire un nouvel artiste, je me demande toujours comment je vais pouvoir le promouvoir. Si je sais qu'à la radio je peux avoir un meilleur démarrage, je vais beaucoup moins hésiter.» Autre argument, le caractère éphémère des modes musicales. «Ce n'est pas parce qu'aujourd'hui la musique italienne est à son apogée que ce sera encore le cas dans dix ans. Cela sera utile dans le futur, il faut se protéger.» Dans son spacieux bureau placardé d'affiches de ses artistes, Massimo Bonneli assume sans complexe: «Entre un qui chante en italien et un autre qui chante en anglais, je choisis celui qui chante en italien. L'identité culturelle, c'est quelque chose qu'il faut préserver.»

Ce besoin de retour aux traditions de plus en plus exprimé par la population italienne est le sujet d'étude du sociologue Franco Ferrarotti. «Il y a en ce moment un mouvement vers un besoin de reconnaissance de l'identité nationale très présent en politique, qui apparaît aussi dans la musique», reconnaît-t-il. Pour l'universitaire, cette polémique prend tout son sens dans le climat politique de ces dernières années, alors que l'Italie connaît un «renforcement culturel et musical vers les langues nationales et locales» qui est selon lui «une erreur». Pour le sociologue, ce projet de loi n'est qu'un coup d'éclat populiste. «Ce système de quotas imposé à la musique, regrette-t-il, détruira son sens universel par opportunisme politique.»

Chez les disquaires romains, ce sont les albums d'artistes italiens qui sont en tête des charts. | Juliette Mansour

Chez les disquaires romains, les albums italiens constamment en tête des charts semblent confirmer cette tendance. «La Ligue se sert de la montée d'une attitude protectionniste très présente en Italie aujourd'hui, pour faire passer de nombreuses mesures qui auraient vocation à protéger l'histoire de notre pays. C'est en fait un calcul politique», abonde Barbara Tomasino, journaliste à la Rai et critique musicale. De ces polémiques, elle a fait une chronique pour l'émission culturelle de la première chaîne de TV italienne «Il caffè di Rai 1». Dans la cafétéria de la Rai, après le tournage de l'émission, la journaliste ne cache pas sa colère. «C'est anti-libéral d'imposer des quotas à la radio. Ce serait mieux de dépenser de l'argent pour que les jeunes aient accès à plus de concerts et pour créer des programmes télévisés musicaux intéressants, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui.»

«Aujourd'hui le rap et la trap sont à la mode et on ne peut pas forcer les jeunes à écouter plus de musique italienne.»

Barbara Tomasino, journaliste et critique musicale

Elle l'assure, ce sont des artistes comme Mahmood qui montrent le visage de l'Italie actuelle. «Ils ont redonné un souffle à la musique italienne, grâce à un mélange des genres, affirme-t-elle. Si on s'en était tenu à Ultimo et à ses ballades traditionnelles, il n'y aurait pas eu cet engouement pour la musique italienne qui existe depuis 2015. Les jeunes se seraient tournés vers la musique internationale.»

Pour Barbara Tomasino, que le projet de loi passe ou non, la Ligue ne réussira jamais à dicter au peuple italien quelle musique écouter. «Les goûts et les styles changent. Aujourd'hui le rap et le trap sont à la mode et on ne peut pas forcer les jeunes à écouter des ballades, ni plus de musique italienne.» De leurs comptes Spotify ou depuis YouTube, les jeunes n'auront de toute façon que faire de ces quotas assure la critique musicale.

Devant le disquaire Laziale à Rome, des adolescent·es font la queue pour rencontrer Mahmood. | Juliette Mansour

Interrogé à la volée à la fin de l'une de ses séances de dédicace, le chanteur visé par ce projet de loi s'est contenté de hausser les épaules et de répondre du bout des lèvres: «Moi, je ne pense simplement pas que cette loi soit utile …» Le premier album de Mahmood, Gioventù bruciata, est classé numéro 1 en Italie. Lassé par les polémiques successives sur ses origines, son homosexualité et ses chansons, Mahmood explique qu'il aimerait à présent pouvoir «juste faire de la musique».

1 — Un sondage de EarOne, une entreprise qui surveille la diffusion de la radio, a montré que 45% des chansons diffusées sur les radios transalpines étaient déjà italiennes. Retourner à l'article

Juliette Mansour Journaliste

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