Culture

Et un biopic sur Brel, c'est pour quand?

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] La vie de Brel mériterait un film. Mais qui serait assez fou pour se lancer dans une entreprise aussi impossible?

Jacques Brel dans les coulisses de l'Olympia, le 7 octobre 1966 à Paris. | AFP
Jacques Brel dans les coulisses de l'Olympia, le 7 octobre 1966 à Paris. | AFP

Après Freddy Mercury et Elton John, ce sera au tour de Boy George d'être l'objet d'un biopic. On est content pour lui. Manquerait plus qu'un sur Morrissey, et la boucle serait bouclée.

Côté français, on se demande ce que nos cinéastes attendent pour s'attaquer à Brel. On a eu droit à des réussites diverses avec Piaf, Gainsbourg, Dalida... mais toujours rien sur le Grand Jacques. Pourtant, s'il y a bien un chanteur dont la vie menée tambour battant est un roman, un film, une épopée, c'est celle de Brel.

La naissance à Bruxelles, la guerre bien vite, les premiers essais, la montée à Paris, les échecs, les rebuffades, les invitations à rentrer en Belgique, les débuts timides, l'Abbé Brel, l'envolée, le succès, les Olympia, la vie à cent à l'heure, les tournées, les disques, la gloire, la décennie flamboyante, la décision de tout arrêter, le début d'une autre vie, l'avion, le bateau, le cinéma, la comédie musicale, le départ, les Marquises, le cancer, le dernier album, la mort à 49 ans par arrêt de l'arbitre.

On n'en a jamais fini avec Brel. Mort, il est plus vivant que n'importe quel chanteur actuel, et dix films ne suffiront pas à épuiser le récit de sa vie. Brel n'avait pas le temps. Pour échapper à l'angoisse du temps qui passe, aux heures immobiles, à la routine du quotidien qui ankylose et tue à petit feu, il a dévoré la vie. Avec excès et sans se ménager. Sans tricher. Sans rien calculer. Sans s'épargner. Pour mieux nous étourdir. Dans cette générosité de l'âme qui se donne à l'autre sans rien attendre en retour, si ce n'est de l'amour, encore de l'amour, toujours de l'amour.

Mais qui serait assez fou pour prétendre jouer Brel? Qui aurait l'audace de l'incarner sur un écran? Qui pourrait être à la hauteur de ce personnage dont la moindre goutte de sueur trahissait à la fois l'angoisse de vivre et l'envie d'en découdre avec l'existence? Qui saura se dépouiller comme lui, le montrer tel qu'il fut, fort et fragile à la fois, tendre et intraitable, féroce et gentil, intrépide et sauvage, entier et généreux, un brin misanthrope mais fidèle en amitié, désespéré mais si vivant que ses chansons accompagneront encore longtemps les hommes et les femmes dans leur recherche d'absolu, de tendresse et de beauté?

L'homme est trop vaste pour être fixé sur une pellicule. Il faudrait mille films pour parvenir à le saisir tout entier. Même l'imiter, ne serait-ce que l'imiter, personne n'a jamais vraiment su le faire. Comme s'il n'appartenait pas à ce monde. Comme s'il intimidait de trop. Comme s'il demeurait insaisissable.

Il est des personnes dont la vie ne peut se résumer, tant elle déborde de partout. Elle se déroule ici et maintenant, là et ailleurs, elle ne prend jamais la peine de s'arrêter, et quand enfin elle semble marquer le pas, c'est pour mieux recommencer sous d'autres hémisphères, au bout du monde, là où personne n'aura l'idée de venir la troubler.

Filmer Brel. Filmer sa peur, quand il vomissait avant de monter sur scène. Filmer ses dents, son visage chevalin, ses cheveux détrempés de sueur, ses bras qui s'ouvraient grand devant lui pour mieux nous embrasser et nous consoler, ses doigts qui accusaient et montraient la laideur du monde, la petitesse des gens, l'argent qui bouffe le cœur, la bêtise qui détruit tout.

Filmer cette grande carcasse aux jambes interminables qui soir après soir, d'une ville à l'autre, d'un port à un autre port, conjurait aux personnes présentes dans la salle de vivre debout, d'oser être ce qu'elles étaient, pour ne pas avoir de regrets.

Le filmer dans des bars où il buvait et parlait, parlait et buvait, consumait la nuit dans la fumée de ses cigarettes avant de s'endormir au petit matin, ivre de bière et de fatigue. Le filmer dans sa voiture avec Jojo comme chauffeur, quand ils traversaient la France comme deux voyageurs de commerce, parlant des filles et de la mort, des femmes infidèles et des hommes menteurs, de Dieu et de ses sortilèges.

Le filmer seul sur son voilier, en partance vers des ailleurs impossibles. Le filmer aux Marquises loin du commerce des hommes, enfin peut-être heureux, voyant la mort s'approcher, danser au loin, l'inviter à le rejoindre…Voilà, j'arrive, j'arrive.

Oui, il y aurait un beau film à réaliser sur Brel.

Pourvu qu'il n'existe jamais.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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