Société / Économie

Marie Kondo est responsable d'un afflux de dons dont personne ne veut

Temps de lecture : 5 min

Dans «L'art du rangement», se débarrasser de ses possessions est une vertu. Mais si nous savions où terminent nos vêtements, nous verrions peut-être les choses autrement.

Dans «L'art du rangement», Marie Kondo incite ses client·es à se séparer de leurs vêtements superflus. | Capture écran via Netflix
Dans «L'art du rangement», Marie Kondo incite ses client·es à se séparer de leurs vêtements superflus. | Capture écran via Netflix

À chaque épisode de L'art du rangement, l'émission à succès de Netflix animée par l'experte lifestyle Marie Kondo, les vêtements sont les premières victimes de la purge.

Sous les yeux de millions de personnes, ses client·es commencent par entasser une montagne de fringues sur leur lit, avant de prendre le temps de se demander si chacune d'entre elles leur «apporte de la joie» et, lorsque ce n'est pas le cas, de la remercier avant de la jeter.

Chaque diffusion de cette émission coïncide avec des pics de dons de vêtements dans des friperies de tout le pays, certaines boutiques signalant même de longues queues de gens venus apporter par valises entières leurs fonds de placard passés de mode.

Direction la poubelle

Depuis plus d'un siècle, les organisations caritatives associent don de ses possessions et noblesse d'intentions, et voici aujourd'hui que Marie Kondo puise à son tour dans ce vieux mythe américain si valorisé: elle transforme le fait de jeter des trucs inutiles en vertu, ou au moins en étape nécessaire de la réinvention personnelle.

Le problème est que la plupart des vêtements que nous donnons ne réalisent jamais le moindre noble objectif; ils finissent tout simplement à la poubelle. Les habits forment l'une des catégories qui grossissent le plus vite dans les décharges aux États-Unis.

Presque 12 millions de tonnes de vêtements et de chaussures sont jetées chaque année, plus du double d'il y a vingt ans. Et tout porte à croire que L'art du rangement aggrave le problème, m'a confirmé Adele Meyer, directrice exécutive de l'Association of Resale Professionals.

Les vêtements que les gens donnent ne sont pas «nécessairement des choses vendables», explique cette dernière; les associations «ne peuvent pas remplacer les fermetures Éclair, les boutons manquants, ni repasser les vêtements».

Des membres de son réseau d'associations paient pour envoyer des habits à la décharge, raconte-t-elle. D'autres ont reçu tellement de dons qu'ils ont dû en refuser ou demander à leur personnel de faire des heures supplémentaires pour trier des piles d'articles démodés ou de piètre qualité.

Perte de valeur

Pendant la majeure partie de l'histoire de l'humanité, les vêtements de seconde main ont été dotés d'une certaine valeur –réalité bouleversée par l'avènement de la fast fashion. Les raisons sont assez simples: beaucoup de vêtements neufs sont moins chers que les vêtements d'occasion, ce qui rend ces derniers bien moins attractifs.

La population américaine consomme aujourd'hui plus de vingt milliards de vêtements chaque année, dont la plupart sont des basiques de qualité médiocre et de la fast fashion déjà bon marché à la base, donc quasiment sans aucune valeur en seconde main.

Dans une friperie de Reading, en Pennsylvanie, le 20 octobre 2011. | Spencer Platt / Getty Images / AFP

Les vêtements de valeur, comme les habits et les sacs à main de créateurs, peuvent encore espérer avoir une seconde vie. Mais le reste –la plupart du reste– se retrouve jeté dans un réseau mondial de vêtements usagés qui sait de moins en moins quoi en faire.

Pourtant, la couverture médiatique de L'art du rangement est majoritairement positive et un certain nombre d'associations caritatives applaudissent l'énorme augmentation de nos généreux dons. La plupart d'entre elles ne se plaignent pas de l'afflux de vêtements. Comme Marie Kondo (et le marché américain du recyclage), le business model de ces institutions dépend de plus en plus de gros volumes de consommation et d'élimination et, en un sens, leur sort est lié à la favorisation du gaspillage.

Mais même lors d'une année ordinaire, les associations caritatives ne réutilisent en moyenne qu'un cinquième de ce que nous donnons. Jusqu'à 80% des vêtements sont revendus à des recycleurs ou des exportateurs pour quelques sous et ne voient jamais les rayons des boutiques solidaires.

À partir de là, les pièces usées peuvent être envoyées à une entreprise dite de décyclage, où elles deviendront des chiffons ou du matériau d'isolement. Le reste est envoyé à l'étranger dans un ultime effort pour trouver quelqu'un qui les achètera et les portera.

Vous pourriez penser là encore que c'est une bonne chose, que c'est sans la moindre ambiguïté une bien meilleure idée que de jeter de vieilles fringues à la poubelle. Eh bien ce n'est pas si évident.

Décharges sauvages à Accra

Liz Ricketts, chercheuse sur la deuxième vie des vêtements, était au Ghana lorsque l'émission L'art du rangement a commencé à être diffusée sur Netflix. Il était encore trop tôt pour qu'elle puisse témoigner d'un effet KonMari sur les négociants de vêtements d'occasion du pays –il faut compter quatre à dix semaines, voire davantage, pour que les vêtements passent d'une association américaine à un port d'Afrique de l'Ouest.

Mais si le Ghana et une grande partie de l'Afrique subsaharienne absorbent depuis des dizaines d'années la plus grande partie de nos habits d'occasion les moins précieux, cette tendance est en train de changer. L'augmentation du volume de fripes, en particulier de tout ce qui est passé de mode ou très usé, n'est déjà pas bien vue, souligne Liz Ricketts: «Il y a un surplus inimaginable de vêtements d'occasion, et les négociants se plaignent qu'on les pousse à accepter des conteneurs et des balles de vêtements contre leur gré.»

«Vos vêtements finiront probablement dans des décharges sauvages qui sont aussi des lieux de vie.»

Liz Ricketts, chercheuse sur la deuxième vie des vêtements

Si dans le sillage du tourbillon KonMari, vous avez donné des fringues impeccables, fabriquées à partir de textiles respirants ou de marques mondialement tendance comme Adidas ou Nike, celles-ci ont une chance d'avoir une deuxième vie à Accra, la capitale du Ghana. Mais quid du reste, des millions de t-shirts floqués au nom d'assos pour lesquelles vous avez couru, de la veste à la fermeture éclair cassée, du jean pattes d'eph' planqué au fond de votre placard depuis 2007?

«Ils ont sans doute été envoyés dans une décharge déjà débordante, ou ont été brûlés, ou jetés dans le golfe de Guinée ou, plus probablement, finiront dans des décharges sauvages qui sont aussi des lieux de vie», déplore Liz Ricketts. Son ONG, la OR Foundation, a découvert qu'avec plus de 22.000 tonnes par an, les vieilles fringues importées étaient désormais la plus grande source unique de déchets à Accra.

Encore un effort

Si nous pouvions voir de nos propres yeux ce qu'il advient de nos anciens vêtements, nous serions sûrement plus enclin·es à envisager des options autres que simplement les mettre à la poubelle ou les empiler aux portes des associations caritatives.

Nous ferions peut-être plus d'efforts pour réutiliser, revendre et échanger des habits, et pour jeter et donner plus soigneusement le reste, afin de ne pas surcharger le système et les personnes qui ont pour tâche de gérer nos déchets. En d'autres termes, nous nettoierions nos maisons comme nous l'avons fait pendant des siècles: lentement, à regret et petit à petit.

S'il est possible de nous convaincre de faire un truc aussi pénible que nettoyer notre maison de la cave au grenier, on peut espérer qu'il soit aussi possible de nous persuader de changer nos habitudes de consommation –en ne désirant que des objets qui nous «donnent de la joie», pour commencer. Finalement, ce qui fera vraiment la différence, ce sera notre aptitude à enfin nous détourner de la fast fashion et à nous soucier du type de vêtements que nous achetons.

Il existe un concept japonais appelé mottainai, qui exprime le regret de s'être livré au gaspillage et qui revient à la mode ces dernières années. Le dégoût du gaspillage n'est pas l'apanage du Japon; c'est une valeur humaine largement partagée.

Beaucoup des participant·es à l'émission de Marie Kondo manifestent de l'angoisse à l'idée de «jeter» ce qu'ils possèdent. La gourou du rangement veut que nous dépassions ce sentiment, que nous embrassions sa méthode d'élimination instantanée.

Il ne faut pas tenir compte de cette préconisation: ressentir de la culpabilité devant nos déchets sert à nous rappeler la nature finie des ressources que nous consommons et à nous souvenir que ce que nous jetons a un impact conséquent, tant sur les autres que sur notre environnement.

Elizabeth Cline Journaliste américaine

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