Monde

L'Amérique de Trump lorgne les années 1930 (et ça fait froid dans le dos)

Temps de lecture : 5 min

Leonard Leo, l’homme qui murmure à l’oreille de Trump, aimerait replonger l’Amérique dans l’époque d’avant le New Deal. Au temps où il valait mieux être un homme blanc.

Leonard Leo a notamment influencé le président Donald Trump pour nommer Brett Kavanaugh (au fond à droite) à la Cour Suprême.  Washington DC le 8 octobre 2018. | Brendan Smialowski / AFP
Leonard Leo a notamment influencé le président Donald Trump pour nommer Brett Kavanaugh (au fond à droite) à la Cour Suprême.  Washington DC le 8 octobre 2018. | Brendan Smialowski / AFP

Une semaine avant l'élection présidentielle de 1980, vers la fin de son unique débat contre Jimmy Carter, Ronald Reagan a regardé droit vers la caméra et prié la population américaine de se demander: «Votre situation est-elle meilleure qu’il y a quatre ans?» Il est fort probable que ce soit cette question qui ait mis un terme à la présidence de Carter.

À la mi-mai, le Washington Post a publié le portrait de Leonard Leo, vice-président exécutif de la Federalist society [organisation conservatrice et libertarienne adepte d’une interprétation strictement textuelle de la Constitution américaine, très influente à Washington], en partie tourné vers un discours qu’il a fait à l’intention du réseau conservateur Council for national policy.

Lors de cette intervention, l’homme a prédit avec enthousiasme que la Cour suprême américaine ne tarderait pas à revenir au «gouvernement constitutionnel limité» de l’époque pré-New Deal. En d’autres termes, Leonard Leo estime que l’interprétation de la Constitution par la Cour suprême était bien meilleure il y a quatre-vingt-cinq ans qu’aujourd’hui.

«Je crois que nous sommes à l’orée d’un moment exaltant pour notre République», a-t-il annoncé lors d’une réunion à huis clos en février dernier, dont le Washington Post a obtenu un enregistrement audio. «C’est vraiment, à mon avis, au moins pour ce qui est de l’histoire récente, un retour à l'adhésion au gouvernement constitutionnel limité dans notre pays. Je ne crois pas que cela se soit produit depuis, je dirais, avant la période du New Deal.»

Influent inconnu

S’il est inconnu de l’Américain·e lambda, Leonard Leo est pourtant l'un des avocats les plus influents du pays, souligne le Washington Post. Leader de longue date de la Federalist society, Leo est écouté par Donald Trump pour tout ce qui concerne la nomination des juges et c’est principalement lui qui a établi la liste des candidats à la Cour suprême soumise par le président.

Deux de ses choix personnels, Brett Kavanaugh et Neil Gorsuch, ont été nommés à la plus haute juridiction du pays depuis l’arrivée au pouvoir de Trump.

Quand Leonard Leo dit qu’il veut revenir à une Constitution pré-New Deal, vous feriez donc bien d’écouter. Et d’être sur vos gardes.

Ségrégation ethnocratique

Comme il le sait pertinemment, dans les années 1930 le droit constitutionnel était très différent de celui d’aujourd’hui. Pour résumer, il était bien pourri.

Dans les années 1930, les tribunaux étaient entièrement complices de la persistance d’un système de gouvernement par une véritable ethnocratie, ouvertement dirigée au bénéfice des hommes blancs. Dans vingt-et-un États, les écoles publiques appliquaient légalement la ségrégation raciale. Les écoles où les élèves étaient «séparés mais égaux» avaient été confortées dans leur bon droit par la Cour suprême en 1927, dans le cadre d’une décision unanime permettant au Mississippi de renvoyer une écolière sino-américaine de son école locale «blanche» parce qu’elle appartenait à la race «jaune». La proscription de la ségrégation est inscrite dans le droit des États-Unis. Personne n’oserait songer une minute à revenir à ces interprétations juridiques obsolètes, pensez-vous? Eh bien beaucoup des juges nommés par Trump ont ouvertement, scandaleusement, refusé de dire s’ils pensaient que l’arrêt Brown v. Board of Education qui a mis un terme à la ségrégation scolaire en 1954 était une décision correcte.

Dans les années 1930, un assortiment de tests d’alphabétisation discriminatoires, d’impôts locaux, d’obligations de prouver sa «bonne moralité» et de violence directe assuraient que moins de 1% de la population noire du Sud profond –où elle représentait plus d’un tiers des habitant·es– était inscrit sur les listes électorales. Ces tactiques d’intimidation avaient la bénédiction de la Cour suprême depuis des décennies, depuis une décision de 1903 dans laquelle le tribunal avait affirmé être impuissant devant les tentatives assumées de l’État d’Alabama «d’établir la suprématie blanche dans son État» en refusant le vote aux citoyen·nes noir·es. Ce genre de pratiques électorales discriminatoires n’ont été proscrites qu’en 1965 avec le Voting Rights Act, dont la clause la plus importante a été démolie il y a six ans dans une opinion émise par le juge président John Roberts (que Leo a également aidé à accéder à la Cour suprême).

Citoyennes de seconde zone

Dans les années 1930, le droit constitutionnel n’accordait pas l’égalité aux femmes. Elles pouvaient tout à fait légalement être exclues des jurys, avoir des horaires de travail différents et être moins payées que les hommes et risquaient parfois la prison quand elles avaient recours à la contraception. Il faudra attendre encore quarante ans avant que la Cour suprême n’interdise ne serait-ce qu’une seule loi discriminante à l’égard des femmes. Les juges Kavanaugh et Gorsuch –encore une fois, tous les deux recommandés par Leo– ont récemment contesté le blocage temporaire par la Cour suprême d’une loi de Louisiane qui aurait laissé, dans tout l’État, un seul et unique médecin en capacité de pratiquer des IVG.

Les pauvres sur la sellette

Dans la première moitié du XXe siècle, la police avait le droit d’obtenir des confessions des personnes arrêtées par la violence. Les prévenu·es pauvres ne pouvaient pas demander un avocat. Il était possible d’obtenir des preuves illégalement et de les utiliser dans le cadre des poursuites. En 1944, la Caroline du Sud exécuta un adolescent noir de 14 ans, George Stinney, pour le meurtre de deux fillettes blanches. Il fut interrogé seul, sans ses parents et sans avocat, et reconnu coupable par un jury uniquement composé de personnes blanches à l’issue d’un procès de deux heures et de dix minutes de délibérations. Il n’eut pas le droit de faire appel. Il fallut le faire asseoir sur des livres pour pouvoir lui poser le masque de la chaise électrique.

Ce n’est qu’en 2014, soixante-dix ans trop tard, qu’une juge a annulé la reconnaissance de culpabilité pour meurtre du gamin de 14 ans. L’affaire Stinney vous révèle tout ce que vous avez besoin de savoir sur la justice pénale de l’époque à laquelle Leonard Leo aspire à revenir.

Dans les années 1930, on pouvait s'attendre à mourir rapidement et dans la douleur.

Les années 1930 furent évidemment la décennie de la Grande dépression, où le taux de chômage atteignit 25% et la majorité de la population américaine vivait dans la pauvreté. Les décisions de la Cour suprême post-New Deal que Leonard Leo voudrait rejeter sont celles qui ont donné au gouvernement le pouvoir de promulguer des lois sur le salaire minimum, de créer une assurance chômage et la sécurité sociale, de fournir une assurance santé aux personnes âgées et sans moyens et de donner aux salarié·es le droit de négocier collectivement.

Dans les années 1930, les personnes qui étaient trop vieilles pour travailler et trop pauvres pour s’en dispenser pouvaient bien souvent s'attendre à mourir rapidement et dans la douleur. Voilà ce que représente le coût humain d’un «gouvernement limité».

Si c’est la ville scintillante à flanc de colline de Reagan que le peuple américain recherche, ce n’est pas dans le passé désormais lointain de l’Amérique qu'il la trouvera.

En tout cas, pas la majorité. Et si c’est ça que promet Leonard Leo, on ne peut qu’espérer qu’elle ne fera pas partie de l’avenir des États-Unis.

Jamal Green

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