Politique

On s'habitue à tout, même au Rassemblement national

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] D'un coup, l'extrême droite est devenue presque fréquentable. Son parfum de soufre a disparu.

Marine Le Pen a réussi son pari. Son parti ne fait plus peur. | Marco Verch via Flickr
Marine Le Pen a réussi son pari. Son parti ne fait plus peur. | Marco Verch via Flickr

C'est bien connu, on s'habitue à tout. À la vie qui s'en va, à la mort qui s'en vient, aux pluies d'été, à la monotonie des soirs d'hiver. Aux amours qui se délitent. À la pollution des villes. À la disparition du chant des oiseaux. Au son des canons. Aux fins de mois difficiles. Aux blessures impuissantes à cicatriser. À la présence du Rassemblement national à la première place des résultats des élections européennes.

Ce fut frappant dimanche soir. Personne ou presque ne s'est ému outre-mesure de voir le parti de Marine Le Pen triompher. Personne n'a cru bon de s'en alarmer ou de confier son inquiétude. Personne ne s'est offusqué d'avoir comme premier parti de France une organisation politique aux idées nauséabondes, en tout point contraire à l'idéal républicain. Personne n'a eu ce sursaut de l'âme qui voudrait que face à un parti composé de gens occupés à beugler «On est chez nous, on est chez nous», comme des canetons à l'heure de la becquée, on en vienne à dire son dégoût et sa désapprobation.

Non de tout cela, il n'en a été guère question. On a plus volontiers glosé sur le taux de participation, l'effondrement de la droite, le succès des écologistes, l'impasse des Insoumis, l'éclipse du Parti socialiste, les reports de voix, l'opposition entre la France des grandes métropoles et celle des petites villes. Banalité d'un soir d'élections qui aura pourtant vu arriver en tête un parti xénophobe, populiste et nationaliste versé dans la détestation de tout ce qui n'a pas les apparats de la bonne vieille terre de France.

Marine Le Pen a réussi son pari. Son parti ne fait plus peur. Ses électeurs sont devenus des électeurs comme les autres; on ne pense même plus à leur dire combien ils se fourvoient. Ce combat est dépassé. De peur de les froisser, on n'ose plus rien leur dire. Ils sont comme ces invités grossiers et bruyants qui prennent place autour de la table et à qui plus personne ne pense à reprocher leur conduite. On préfère se concentrer sur le contenu de son assiette que de les admonester. On baisse les yeux, on souffre en silence, on se tait. Après tout, ils sont ici chez eux.

Nous nous sommes habitués à l'extrême droite. Son parfum de soufre a disparu. D'un coup, elle est devenue presque fréquentable. Comme ces boutons de fièvre qui naissent au-dessus des lèvres et dont à force de les voir, on ne remarque même plus la présence. Ce n'est même plus de la résignation, c'est au-delà: de l'acceptation. De cette faiblesse de l'esprit qui finit par s'accoquiner avec ce qu'il peut exister de pire dans la nature humaine.

Nous avons baissé les bras. Nous avons renoncé à combattre un mouvement dont on se plaît à penser que de toute éternité il restera circonscrit peu ou prou à un quart de la population. «Plafond de verre», plastronne-t-on avec une imbécile et coupable suffisance. Le pays est solide sur ses fondamentaux; il ne cédera pas aux sirènes du populisme. Et pourtant c'est précisément quand on en arrive à tenir de pareils raisonnements, lorsqu'on baisse la garde, que prospèrent les partis qui ne s'embarrassent pas de marcher dans les clous de la république.

Il faut toujours garder son indignation intacte. Dans la vie de tous les jours comme dans la vie politique. Ne jamais accepter l'inacceptable. Ne jamais s'étourdir de ses propres succès. Ne jamais considérer pour acquis ce qui ne l'est pas. Ne jamais céder d'un seul centimètre sur la question des valeurs et du vivre-ensemble. Ne jamais admettre qu'on puisse différencier les vrais Français de ceux considérés comme des pièces rapportées. Ne jamais laisser s'installer les fantasmes d'une immigration de masse prête à égorger nos filles et nos compagnes. Ne jamais permettre à la haine de s'infuser dans le corps social et répandre son venin.

Ne jamais s'habituer. Un corps qui au premier assaut d'une maladie mortelle ne réagirait pas en mobilisant toutes ses énergies, le jour où la maladie se déclarera pour de bon, s'éteindra sans même avoir livré bataille. Il disparaîtra. Ainsi va la démocratie, fragile institution qui, pour perdurer face à la bêtise des hommes et à leur veulerie, exige une vigilance de tous les instants. Une seconde d'inattention, et voilà l'affreux visage du totalitarisme qui la bouscule pour mieux la renverser.

Non, ne jamais s'habituer.

Jamais.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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