Égalités / Monde

En Indonésie, les LGBT+ ne peuvent plus faire sans Grindr, malgré les risques

Temps de lecture : 7 min

Malgré une atmosphère propice à la radicalisation de l’homophobie, les applis de rencontre cartonnent chez les hommes gays… sous certaines conditions.

Un membre de la police de la charia indonésienne fouette un homme homosexuel à Banda Aceh (Indonésie) le 13 juillet 2018. | Chaideer Mahyuddin / AFP
Un membre de la police de la charia indonésienne fouette un homme homosexuel à Banda Aceh (Indonésie) le 13 juillet 2018. | Chaideer Mahyuddin / AFP

À Bali et Java (Indonésie)

«Je ne pouvais pas me permettre d'être gay à Java, d'où je suis originaire, et bien que ce soit juste en face, à quelques kilomètres de Bali en bateau, je fais en sorte de rentrer chez moi le moins possible», explique en nous coupant les cheveux d'un geste sûr, Agung, un coiffeur installé depuis plusieurs années à Sanur.

Paradoxalement, c'est lui qui, quelques minutes après m'avoir accueilli accompagné de mon mari dans son petit salon vide était allé à la pêche aux informations sans aucune crainte en essayant d'en savoir davantage sur le drôle de couple que nous formions… éventuellement. «Mon copain est mexicain», glisse-t-il très vite comme pour mettre à l'épreuve son gaydar en détendant l'atmosphère. On pouvait alors respirer et plaisanter.

Il est vrai que l'enclave balinaise, avec ses touristes et expatrié·es par millions, ses traditions hindoues, ses bars et hôtels officieusement gay-friendly, jouit d'une relative permissivité en ce qui concerne les mœurs. On peut facilement se voir proposer massages érotiques et rencontres d'un soir dans la rue sans que les passant·es semblent s'en émouvoir. Le «don't ask, don't tell» prévaut.

Pourtant, si à l'instar d'Agung les hommes se montrent entreprenants, le climat général s'est grandement détérioré ces dernières années, poussant les LGBT+ à la paranoïa. Ce qui est envisageable à Bali reste rare voire impossible dans les autres îles composant l'archipel. D'autant que parviennent de Sumatra ou du Brunei voisin des histoires et des images terrifiantes où les gays sont régulièrement condamnés à être fouettés (à Aceh), ou lapidés.

Pour protéger a minima ses membres face à la montée de l'homophobie d'État qui souffle sur le pays d'Asie du Sud-Est, l'application de rencontres gays Grindr, si elle n'est pas interdite en Indonésie, a pris les devants en supprimant par défaut toutes les photos de profil. Quand on arrive à Bali, on se retrouve dans un premier temps à chatter à l'aveugle, ce qui créé l'illusion d'un sas qui filtrerait les profils mal intentionnés, espions ou autres.

Un choix étonnant de la part de l'application qui souffre depuis des années d'une image déplorable concernant la protection des données personnelles. Comme le rappelle un article d'Adrien Naselli dans le dernier numéro de Têtu, «après avoir été rachetée par une boîte chinoise en 2016, [Grindr] vient de recevoir l'ordre du Comité pour l'investissement étranger aux États-Unis de revenir au bercail […] L'utilisation par des Chinois de millions de données personnelles concernant des Américains représenterait une menace pour la sécurité nationale». Cependant, d'autres sites à destination de la communauté LGBT+ à l'image de Scruff ou Hornet ne s'embarrassent pas de telles considérations en Indonésie. Les hommes (et quelques femmes) s'y protègent en mettant des photos de corps ou de paysages.

L'homophobie légalisée

Les raisons du succès de Grindr dans l'archipel sont évidentes: la rue n'est pas sûre pour les personnes aux sexualités alternatives. Pas besoin d'aller jusqu'à l'extrémité occidentale de l'île de Sumatra, où les LGBT+ sont persécuté·es par la charia (la loi islamique), pour trouver une recrudescence des discriminations. Dans le pays musulman le plus peuplé de la planète les radicaux poussent le gouvernement à se droitiser, accouchant d'une surenchère de déclarations toutes plus aberrantes les unes que les autres à l'encontre de la communauté.

L'acronyme LGBT+ est jeté en pâture, assigné à porter la responsabilité de tous les maux de la Terre et sert d'argument à des lois liberticides. Une tendance qui a commencé vers 2016: «Dans le passé, il n'y avait pas de poursuites à l'encontre des LGBT+, car la population avait tendance à fermer les yeux. Aujourd'hui, ils sont devenus des boucs émissaires parce que de nombreux hommes politiques conservateurs ont craché une rhétorique anti-LGBT+ pour gagner en popularité et en influence au sein des ultrareligieux», écrit Devi Asmarani, cocréatrice et rédactrice en chef du site féministe indonésien Magdalena.co. Elle parle de «panique morale» pour qualifier l'hystérie généralisée qui a officialisé et légalisé des comportements homophobes auparavant cantonnés aux familles ou aux voisins.

Depuis quelques années les forces de l'ordre sont parfois directement à l'œuvre quand il s'agit de débusquer homos, lesbiennes et personnes transgenres, pour les faire «rentrer dans le droit chemin». «Sincèrement, je dirais que c'est pire pour les trans de se balader dans la rue désormais, alors qu'on passait plutôt inaperçus jusqu'ici», nous confie Nurul, une femme transgenre rencontrée sur Grindr. Pourquoi, dans ce cas, prendre le risque de multiplier les rencontres via les réseaux sociaux? C'est que, même sans photo et avec des informations limitées ou erronées, le filtre est bel et bien réel.

Depuis la réélection, le mois dernier, de Joko «Jokowi» Widodo, pourtant considéré comme modéré, l'atmosphère s'est tendue à Jakarta où des milliers de manifestant·es, d'abord pacifistes, se sont heurté·es aux forces de l'ordre pour aboutir à un bilan de huit morts. Comme souvent dans ces situations, les minorités trinquent: «Le président Jokowi a toujours maintenu que l'Indonésie était un modèle de modération et de tolérance mais il a régulièrement échoué quand il s'agissait de protéger les droits des minorités menacées, déplorait Human Right Watch, fin 2018. En fait, les gouvernements successifs ont échoué à contrer le harcèlement, les menaces et la violence que les militants islamistes font peser sur les minorités religieuses, ethniques et sexuelles.»

Il faut dire que pour assurer sa réélection, Jokowi s'était flanqué d'un colistier islamiste conservateur, Ma'ruf Amin. Pire: le ministre des Affaires religieuses n'est pas le seul à balancer des déclarations contradictoires concernant l'acceptation-répulsion des lesbiennes, gays, bisexuel·les et transgenres. Alors que le Parlement du pays a évoqué il y a quelques mois une loi criminalisant toute relation hors mariage (excluant de fait les LGBT+), le ministère de la Santé a récemment annoncé son souhait de publier un guide «médical» qui classifierait à nouveau l'homosexualité comme maladie mentale. Médias conservateurs et leaders religieux locaux diabolisent régulièrement la communauté, à renforts de séance d'exorcisme en direct à la télévision, de statistiques extravagantes ou de raids punitifs.

Sur Grindr on discute assez librement de ces sujets tout en sachant qu'ils sont également des appeaux à électorat. «Je préfère rencontrer des Occidentaux, en premier lieu pour améliorer mon anglais, mais aussi parce que je sais que je risque moins de me faire dénoncer», nous confie Pandu, qui avait envoyé sa photo dès le premier message échangé. «Rien ne change vraiment, surtout ici. À l'ouest, c'est plus compliqué», abonde Ari, un autre homme gay interrogé sur l'application. Sa famille, aisée, a déjà tenté de l'envoyer en thérapie de conversion aux États-Unis.

La drague est aussi frontale qu'à Paris

Lorsqu'on quitte Bali pour se rendre à Java, un VPN permettant de contourner la restriction géographique (et dans ce cas précis de faire apparaître les photos de profil) ne suffira pas: un message très clair s'affiche sur le téléphone de chaque utilisateur. «Si vous vivez dans un endroit où être LGBT+Q vous met en danger, voici quelques mesures importantes que vous pouvez prendre pour utiliser Grindr en toute sécurité», suivi d'une liste de conseils.

Cela n'empêche pourtant pas la drague d'être aussi frontale qu'à Paris, photos de sexe en érection et textos directs à l'appui se succédant à toute allure sur les téléphones. Même à l'écart du tourisme de masse, les besoins sont bien réels.

Pour Ahmad, utilisateur interrogé directement sur l'application, «il y a autant de gays en Indonésie que dans le reste du monde, même si certains hommes, plutôt jeunes, le font pour l'argent [les fameux «Money boys», très courants à Bali, ndla]. Ceci dit, «beaucoup d'entre nous rêvent de partir, notamment en Australie». L'immigration queer, phénomène réel qui est étudié en Europe, pousse les LGBT+ à fuir Brunei pour la Malaisie (par ailleurs furieuse, depuis quelques jours, que George Clonney ait osé comparer les politiques des deux contrées). L'homosexualité y est pourtant illégale et une descente de police en août dernier dans l'un des seuls clubs gays de Kuala Lumpur avait constitué une première en trente ans. Vingt hommes avaient été arrêtés.

En Malaisie et en Indonésie on regarde aussi du côté du Timor oriental, modèle de tolérance, de Hong Kong, de Taïwan (devenu il y a une semaine le premier pays asiatique à reconnaître les unions de même sexe) voire de Singapour. Les pays occidentaux ne sont pas la seule issue.

Si pendant la campagne présidentielle les instances religieuses ont poussé à la radicalisation, que les gouvernements locaux ont multiplié arrestations ciblées et discours haineux en faisant censurer au passage les œuvres considérées comme de la propagande, la société n'est pas aussi fermée que les traditionalistes voudraient le laisser croire. Comme partout, ce sont les voix les plus virulentes qui monopolisent la parole.

En 2016, une YouTubeuse canado-indonésienne installée à Jakarta, Sacha Stevenson, avait mené à ce sujet une série d'interviews dans la rue. Certaines réponses trahissent une fermeture d'esprit (souvent liée à la religion) mais les réactions n'étaient pas aussi tranchées que l'on pouvait s'y attendre.

«C'est pareil à chaque élection», confie Guntur, un militant gay rencontré à Surabaya. «On nous prend pour cible et ensuite on nous ignore.» En Indonésie, pour les personnes qui peuvent se permettre de choisir, la seconde option est en effet préférable.

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