Monde / Culture

Le Québec reconvertit ses églises délaissées par les fidèles

Temps de lecture : 6 min

Bibliothèque, salle de fitness ou fromagerie, les villages québécois donnent une seconde vie à leurs lieux de culte.

En Gaspésie, une église anglicane promise à la démolition a été transormée en distillerie par La société secrète. | Fred Péron
En Gaspésie, une église anglicane promise à la démolition a été transormée en distillerie par La société secrète. | Fred Péron

Dans le petit village de Saint-Valérien (800 âmes), la messe mensuelle ne réunissait plus qu'une trentaine de personnes. Mais depuis quelques mois, la fréquentation de l'église a bondi, car on peut désormais y faire bien plus que réciter des prières.

La nef est devenue une salle polyvalente, permettant d'organiser aussi bien des réunions que des fêtes. Une cuisine respectant toutes les normes de salubrité y est accolée, et les agriculteurs néoruraux qui pullulent dans la région peuvent venir l'utiliser pour préparer des aliments vendus ensuite au marché de Rimouski, la ville voisine. Au sous-sol, on trouve le local des jeunes, une salle de fitness et un vestiaire donnant sur une patinoire extérieure. Toute personne peut réserver un de ces espaces à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit et entrer grâce à un code secret.

Une grande consultation a été menée pour connaître les besoins de la population et deux ans ont été nécessaires pour mener à bien ce projet de conversion. Puisque le gouvernement ne propose (encore) aucun fonds pour la transformation des églises, il a fallu écrémer toutes les subventions disponibles afin de réunir les 2,7 millions de dollars canadiens nécessaires (1,8 million d'euros).

L'autel a été isolé par une porte coulissante, qui peut être ouverte afin de continuer à célébrer baptêmes, mariages ou funérailles. La gestion du bâtiment désacralisé a été confiée à un organisme à but non lucratif spécialement créé, réunissant toutes les associations déjà existantes de Saint-Valérien. L'église a été en quelque sorte remise au milieu du village.

La salle polyvalente de l'église de Saint-Valérien. | Centre communautaire de Saint-Valérien

Quarante fermeture d'églises par an

Au Québec, ce ne sont pas les incendies qui font le plus peur aux églises: c'est un abandon progressif, à mesure que le bassin de fidèles s'amenuise. Dans cette terre conquise au nom de la croix et dont un grand nombre de villages portent des noms de saint ou de sainte, les personnes croyantes sont devenues si peu nombreuses que les conseils de fabrique (comités qui s'occupent de l'administration des églises) ont toutes les misères du monde à récolter assez d'argent pour les entretenir.

Les murs de bois ou de pierre des bâtiments religieux sont souvent mal adaptés aux rigueurs de l'hiver canadien et causent des factures colossales de chauffage. À Saint-Valérien, elle oscillait entre 15 et 20.000 dollars canadiens par an (10 à 13.000 euros). Lors des rénovations, le vieux chauffage au mazout a été remplacé par des granulés de bois fournis par une entreprise locale.

En 2003, le Conseil du patrimoine religieux avait dénombré 2.751 lieux de culte au Québec (seuls ceux construits avant 1975 sont ici considérés, il s'agit donc d'églises et de vingt-cinq synagogues).

Lors d'un nouveau bilan dressé à la fin de l'année 2018, cet organisme a constaté que 20% d'entre eux, soit plus de 600, avaient subi une mutation. Dans 15% des cas, il s'agit d'un changement de culte. La tendance s'accélère: depuis 2011, c'est une moyenne de quarante églises qui ferment leurs portes chaque année dans la province canadienne.

«L'église est un bâtiment vaste qui coûte cher à entretenir, mais en même temps il offre des usages qu'aucun autre bâtiment ne permet dans une communauté», résume Olivier Brière, coordonnateur de la Corporation de développement socioéconomique de Saint-Camille, un village plus petit que Saint-Valérien (500 habitant·es) mais réputé pour son dynamisme.

Son projet est ambitieux: «On a professionnalisé l'activité d'accueil de groupes: notre église est devenue un centre de congrès en milieu rural.» Une bonne manière de fédérer les forces vives de cette localité de la région de l'Estrie, selon Olivier Brière, qu'il s'agisse du traiteur, de la salle de spectacle qui loue des équipements scéniques ou des services d'hébergement.

Le centre de congrès de Saint-Camille. | Sylvain Laroche

Un peu plus loin, à Saint-Adrien, c'est un particulier qui a racheté l'église et entend la transformer en un centre de création multimédia nommé Projet 1606: des espaces de coworking et des studios fermés seront aménagés. Le but est de répondre à une demande grandissante de la communauté créative urbaine pour des séjours en milieu rural, sources d'inspiration.

La maison de Dieu se transforme parfois en maison pour le commun des mortels, lorsque des logements sont aménagés à même l'église. Ici, un projet en cours de construction à Rimouski avec vue sur le Saint-Laurent, mené par un entrepreneur local, Jeannot Dubé.

Vue d'artiste du projet de rénovation de l'église de Rimouski. | Page Facebook Les Immeubles JD

D'autres lectures que la Bible

Ailleurs, on préfère conserver l'ambiance feutrée des églises en les transformant en bibliothèques. Au centre-ville de Québec, l'ancienne église anglicane Saint-Matthew mérite le détour.

Un espace consacré aux enfants dans l'église de Saint-Matthew amenagée en bibliothèque. | Ville de Québec

À Asbestos, c'est une église beaucoup plus moderne (1967) qui est devenue la bibliothèque municipale. La luminosité offerte par l'édifice est idéale pour la lecture.

L'orgue et une fresque de chemin de croix de l'église ont été conservés dans la bibliothèque municipale d'Asbestos. | Ville d'Asbestos

Avec ses murs blancs, l'église de Neuville offre également une atmosphère apaisante. | Yvan Bédard / Photonature

Certaines églises sont devenus des restaurants, de différents standings. Dans le quartier populaire d'Hochelaga-Maisonneuve à Montréal, le Chic Resto Pop existe depuis plus de trente ans. Cette entreprise d'insertion sociale forme des personnes exclues du marché de l'emploi, qui servent des repas à très bas prix à une clientèle hétéroclite: à la retraite, étudiante et du voisinage en général.

La terrasse du Chic Resto pop, à Hochelaga-Maisonneuve. | Chic Resto Pop

Non loin de là, à Sainte-Élizabeth-de-Warwick, la Fromagerie du Presbytère tire son nom du bâtiment dans lequel elle est installée. En 2015, pour répondre à la croissance de l'entreprise, ses propriétaires acquièrent l'église voisine et la transforment en salle d'affinage pour le fromage.

La salle d'affinage de l'ancienne église de Sainte-Élizabeth-de-Warwick. | Fromagerie du Presbytère

L'ivresse des hauteurs

Tout au bout de la péninsule de Gaspésie, à quelques encablures de l'un des sites les plus majestueux du Canada, le Rocher Percé, une église anglicane en bois pourrissait depuis une dizaine d'années et était promise à la démolition. Il y trône désormais un alambic de cuivre de plus de 7 mètres de haut, qui sert à produire les spiritueux de la toute jeune distillerie La société secrète.

L'alambic de cuivre où est distillé le gin artisanal de La société secrète. | Steven Melanson

Les hauts plafonds des églises sont une de leurs principales qualités. Ils permettent par exemple à l'école de cirque de Québec de faire des acrobaties dans les airs.

Des trampolines dans l'ancienne église Saint-Esprit, au Vieux-Limoilou. | École de cirque de Québec

À Saint-Pacôme, on fait carrément pousser des légumes dans l'église. Une entreprise locale, Inno-3B, est en train d'y installer des tours d'agriculture verticale: elles sont constituées de plateaux éclairés par des LED, sur lesquels seront cultivées laitues, micropousses et autres légumes à feuilles.

Dégageant beaucoup de chaleur, les LED seront refroidies grâce à de l'eau qui sera ensuite injectée dans le système de chauffage du bâtiment, supprimant ainsi l'ancienne facture qui avoisinait 28.000 dollars canadiens (18.000 euros) par année.

Martin Brault, le président d'Inno-3B, raconte que sa rencontre avec le conseil de fabrique de Saint-Pacôme (en France, la loi de séparation de l'Église et de l'État de 1905 a supprimé ces entités, qui n'existent plus qu'en Alsace et en Lorraine) a été un «coup de foudre»: «Ils sont allés chercher super rapidement l'approbation des instances religieuses!» Pour désacraliser une église, il faut obligatoirement obtenir le feu vert de l'évêché.

Tous les projets ne se font pas aussi facilement: beaucoup rencontrent une forte opposition. «Certaines personnes ont un lien très intime avec le lieu, car elles y ont été baptisées et s'y sont mariées, explique Olivier Brière, de Saint-Camille. D'autres au contraire ne voient pas l'intérêt d'une municipalité à se lancer dans une telle aventure et préféreraient qu'on rase l'église!» Partout, la crainte que la bâtisse remodelée ne se transforme en un gouffre financier que les contribuables devront éponger est vive.

«Quelques têtes blanches dans notre conseil d'administration, ça nous aiderait à faire le pont entre les jeunes et les gens très attachés au caractère religieux de l'église», témoigne Mathieu Perron, membre de l'organisme à but non lucratif chargé de trouver une nouvelle vocation à l'église de Saint-Germain-de-Kamouraska.

Le projet sur lequel il travaille depuis cinq ans sort de l'ordinaire: un centre d'escalade intérieur, qui viendrait compléter à merveille les parois naturelles qui existent tout près.

Vue d'artiste du projet de Mathieu Perron pour l'église de Saint-Germain-de-Kamouraska. | Cabouroc

Mais toutes les églises n'ont pas le bonheur de connaître, tel le Christ, une résurrection: sur les quelque 600 lieux en mutation listés par le Conseil du patrimoine religieux, 16% étaient tout simplement fermés, sans projet de rénovation à court terme. Pire encore, 15% avaient été démolis, laissant un trou béant au milieu des villages. Cas récent, le joli bâtiment de briques de Saint-Edmond-de-Grantham n'a pas réussi à passer le dernier hiver.

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