Médias / Culture

«Dans plusieurs années, les spectateurs de “Game of Thrones” seront satisfaits de la fin»

Temps de lecture : 12 min

Le créateur de «Battlestar Galactica», Ronald D. Moore, a quelques conseils à donner aux auteurs de «Game of Thrones».

«J’ai le sentiment que tout était cohérent par rapport à ce qui avait été mis en place.» | Capture d'écran
«J’ai le sentiment que tout était cohérent par rapport à ce qui avait été mis en place.» | Capture d'écran

L'épisode final de Game of Thrones s'est achevé avec un Tyrion Lannister poussant les seigneurs de Westeros à prendre la décision la plus conséquente de toute la série. Est-ce la bonne? Tyrion n'en est pas certain lui-même: «Redemandez-le moi dans dix ans.»

Dix ans, c'est précisément le temps qui s'est écoulé depuis la diffusion de l'épisode final d'une série de genre très appréciée, dont la conclusion avait révolté certain·es de ses fans les plus passionné·es. Quelques mois plus tard, le magazine i09, de Gizmodo, se demandait carrément si la fin de Battlestar Galactica n'était pas la pire de toute l'histoire de la science-fiction. Avec le temps, la fin de Battlestar Galactica a fini par être mieux acceptée, mais elle reste sujette à controverse.

Qu'est-ce que cela fait de travailler des années sur un projet et d'écrire une fin qui pousse les gens à demander votre tête? Nous avons demandé à Ronald D. Moore, producteur de Battlestar Galactica et scénariste de la fin tant décriée, comment il se sent dix ans plus tard et s'il aurait des conseils à donner à David Benioff et D.B. Weiss, les créateurs de Game of Thrones, pour les aider à affronter la tempête.

Entretien avec Ronald D. Moore

Sam Adams: David Benioff et D.B. Weiss, les créateurs de la série Game of Thrones, avaient affirmé que le jour de la diffusion de l'épisode final, ils prévoyaient d'être «complètement ivres et très loin d'internet». Où étiez-vous lors de la diffusion du dernier épisode de Battlestar Galactica?

Ronald D. Moore: Je crois que j'étais tout simplement chez moi. Je veux dire, à l'époque où l'épisode final de Battlestar a été diffusé, Twitter existait sans doute déjà, mais, dans mon souvenir, ça n'avait pas l'importance que ça a aujourd'hui. On commençait tout juste à parler des réseaux sociaux. J'allais donc plutôt voir les sites de fans et les blogs, juste pour me faire une idée de la réaction du public. J'ai écrit les épisodes finaux de trois séries, puisque j'avais déjà écrit celui de Star Trek: La nouvelle génération et que j'avais participé à celui de Deep Space Nine (j'étais parmi les scénaristes).

«On n'organise pas de vote pour savoir ce que veulent ou pensent les fans»

C'était à chaque fois des expériences très différentes en ce qui concerne les réactions et la participation du public, et même par rapport aux moments où l'on recevait les retours sur les épisodes. Pour Battlestar, cela a été la première fois que j'ai pu suivre les réactions des gens plus ou moins en temps réel. Ce n'était pas comme avec Twitter, où l'on a ces réactions quasiment en direct, minute par minute, mais on pouvait commencer à voir les spectateurs répondre dans l'heure ou la demi-heure. Les gens profitaient de la pause publicitaire pour aller poster des commentaires sur des forums ici et là.

Battlestar Galactica n'a donc pas été votre rodéo d'essai. Vous retenez encore votre respiration avant de découvrir ce que pensent les gens? Vous ressentez quoi dans ces moments-là?

Oui, c'est un peu ça. On reste là et on attend de voir ce que les spectateurs disent. On ouvre le rideau, on montre ce que l'on a à montrer et on espère qu'ils vont applaudir, qu'ils vont rire aux bons moments, pleurer quand on veut qu'ils pleurent, etc. C'est comme un soir d'ouverture. On attend de voir ce qui va se passer.

J'ai regardé tous les épisodes de Battlestar rapidement à la suite, peu de temps après la fin de la série. Je n'avais rien lu dessus avant d'avoir fini. Aussi, ce ne fut qu'après avoir vu l'épisode final (que j'avais bien aimé) que j'ai découvert sur internet à quel point il avait rendu furieuses certaines personnes. Vous vous attendiez à une réaction aussi forte?

Un peu, oui. Nous suivions ce qui se disait en général au sujet de la série sur différents forums et sites de fans. Dès le début, il y avait eu une controverse au sein de la communauté des fans. Un groupe détestait le fait même qu'il s'agisse d'une série dérivée de l'originale et n'embarqua jamais vraiment dans notre histoire. C'était donc plus ou moins prévu d'avance.

J'ai toujours estimé que cela doit rester tant que possible en dehors du bureau des scénaristes. Je l'ai dit plusieurs fois: «Ce n'est pas une démocratie.» On n'organise pas de vote pour savoir ce que veulent ou pensent les fans. Mais en commençant la dernière saison, nous étions pleinement conscients que certaines personnes allaient l'adorer et que d'autres allaient la détester. Il suffisait de décider de n'en avoir rien à faire. Nous faisions de notre mieux et c'était tout ce qu'on nous demandait: essayer de servir du mieux possible les personnages et apporter une conclusion à l'histoire d'une manière que nous estimions satisfaisante.

Quand vous avez commencé à voir que les réactions allaient dans les deux sens, avez-vous été surpris par leur véhémence?

Oui, j'ai été un peu surpris par la véhémence générale. J'étais moi-même fan de Star Trek avant de travailler dessus. Cela faisait donc longtemps que je connaissais cet univers. Il y a toujours eu un côté mauvaise langue dans les cercles de fans. C'est propre aux vrais croyants. Il y a toujours certains fans qui, quoi que l'on fasse, se disent: «Je sais mieux que les créateurs de la série!»

«Lorsque l'histoire s'écarte de leurs fantasmes, ils peuvent le prendre de manière très personnelle et passionnée»

Mais on espère toujours que les choses aillent au mieux, donc, quand l'épisode final sort, on a envie que tout le monde l'aime. Même si la partie rationnelle de votre cerveau se dit «Bon, ça ne va pas plaire à tout le monde», ça fait toujours mal de s'apercevoir que c'est vraiment le cas et qu'ils sont très en colère. C'est difficile de ne pas le ressentir. Mais, vous savez, quand je regarde l'épisode, je me dis que, moi, je l'adore, qu'il est très bon. Et tant pis s'ils ne l'aiment pas.

Y a-t-il quelque chose de particulier à la fiction de genre pour provoquer des réactions si extrêmes chez les fans? L'un des premiers commentaires que j'ai pu lire en cherchant des réactions en ligne était un billet de blog qui qualifiait le dernier épisode de Battlestar de «pire fin de l'histoire de la science-fiction à l'écran». À ce niveau, c'est presque un compliment.

Oui, on est numéro 1! Je ne sais pas si c'est spécifique au public des fictions de genre. En revanche, on peut peut-être dire que c'est dans la fiction de genre qu'il y a le plus de fans hardcore et c'est peut-être de là que ça vient. Je ne sais pas comment sont les fans de New York, police judiciaire ou de NCIS. Je suis certain qu'il y en a, mais pour les fictions de genre, c'est sûr que c'est quelque chose que les personnes prennent très à cœur, avec beaucoup de passion et de manière très personnelle. Il suffit d'aller dans les salons et les rassemblements de fans pour voir que les gens sont vraiment fans de tous ces personnages. Et ils le prennent de manière très personnelle, ils se voient dedans. Ils projettent dessus leurs propres fantasmes, leurs envies, et lorsque l'histoire s'en écarte pour les mener dans des endroits qui ne leur conviennent pas, ils peuvent le prendre de manière très, très personnelle et très passionnée.

Chez les fans, il y a certaines personnes qui expriment leur passion par la haine. Quand je travaillais sur Star Trek, je me souviens être allé en ligne un jour, au tout début, genre période AOL, et il y avait un fan qui avait écrit une critique à propos de l'un des épisodes que j'avais scénarisés. Ça commençait par «J'ai regardé cet épisode trois fois et c'était pire à chaque fois». Je me suis dit OK! Tu es totalement fan, tu adores ça, mais tu as besoin de l'exprimer avec cette espèce de rage anxieuse. Et c'est ça aussi d'être fan –«Je déteste Star Wars, je le sais, je les ai tous vus douze fois!» C'est juste une psychologie un peu particulière et sans doute une manière d'exprimer sa dévotion.

Alors, vous avez suivi les réactions à l'épisode final de Game of Thrones?

Un peu, oui. J'ai lu quelques critiques dans les magazines et j'ai un peu regardé les réactions. C'était plus ou moins prévisible. Quand j'ai vu l'épisode, je me suis dit que les gens allaient détester. Ils étaient prêts à s'énerver dessus de plusieurs manières et même à aimer le fait d'être en colère. Donc, ça ne m'a pas surpris.

Personnellement, je l'ai trouvé très bien, cet épisode. Et vous pouvez me citer. En tant que spectateur, j'ai été très satisfait. J'ai trouvé que c'était une fin parfaite pour tous ces personnages, que ça avait un sens par rapport à tout ce qu'ils avaient fait. Lorsque vous écrivez l'épisode final d'une série, vous commencez à y penser au moins un an auparavant. Au minimum, la saison finale est dominée par l'idée de la fin: comment faire évoluer les personnages et l'histoire pour arriver à ce point précis? Tout ce qui s'est passé dans le dernier épisode de Game of Thrones a été pensé et débattu. Tout s'inscrit dans l'univers de George Martin. Tout a été soigneusement mis en place. J'ai le sentiment que tout était cohérent par rapport à ce qui avait été mis en place précédemment.

Il y a ce moment dans le premier épisode de la saison 8, où Jon et Dany s'embrassent et son dragon leur jette un regard bizarre, qui a beaucoup amusé les spectateurs sur le moment. Mais lorsque l'on regarde l'épisode final, on réalise que ce plan spécifique était là pour vendre le moment où Drogon voit Dany morte dans les bras de Jon et décide de ne pas le brûler vif.

Tout cela a très clairement été pensé à l'avance. Il est certain qu'ils se sont assurés, au moment du montage, de bien avoir ce plan, parce qu'ils savaient où l'histoire allait les mener par la suite.

Parmi les distinctions qui sont beaucoup apparues, l'une était la différence qu'il y a entre avoir une fin qui a été écrite à l'avance, ce qui était le cas pour Game of Thrones, et une fin qui évolue au fur et à mesure, ce qui est le cas de la plupart des séries télé. Avec Battlestar Galactica, certains des principaux éléments, comme savoir quels personnages étaient secrètement des Cylons, étaient des choses que vous avez décidées à mesure que le scénario progressait et non des choses que vous aviez prévues à l'avance. Est-ce un avantage?

Oh oui, ça l'était. C'est la grande différence qu'il y a entre écrire une adaptation et écrire un scénario original. Avec Battlestar, nous avions cette liberté. Du début de la dernière saison jusqu'à la fin, nous pouvions faire tout ce que nous voulions, même réécrire l'épisode final si nous le désirions. Le grand avantage que cela présente, c'est que si une meilleure idée surgit, on peut s'en servir façon «Oh mon Dieu, pourquoi n'y avais-je pas pensé plus tôt? Super, on fait ça!». C'est énorme. Le risque, en revanche, c'est que ces choix peuvent sembler arbitraires ou peuvent soudainement gâcher une histoire qui n'a pas été préparée assez minutieusement.

Vous avez dit que Battlestar Galactica s'était achevée au moment où les réseaux sociaux commençaient à prendre leur essor. Vous travaillez aujourd'hui sur Outlander, qui rassemble aussi beaucoup de fans, très engagés, et qui repose sur des livres que vous adaptez. Cette culture des réactions en ligne a changé durant ces dix dernières années?

C'est sûr que ça s'est amplifié. Il est quasiment inutile d'essayer de le comprendre aujourd'hui, car il y a littéralement des milliers et des milliers de messages, des milliers de conversations. Comment voulez-vous vraiment lire tout ça? Et même si on le pouvait, ce n'est qu'une fraction du grand public, donc à quoi bon? Un épisode est diffusé, vous lisez les premières réactions sur Twitter et cela peut être un baromètre plus ou moins fiable pour savoir si les gens, en général, l'ont trouvé plutôt bon ou mauvais. Mais, pour moi, ça s'arrête là. J'ai l'impression que c'est plus préjudiciable que bénéfique.

«Lorsqu'ils sont en train de discuter d'un épisode sur les réseaux, nous, nous sommes en train de travailler sur la saison d'après»

J'essaie de faire en sorte que ça reste le plus possible en dehors du bureau de mes scénaristes: on ne commence jamais un pitch, ni même une conversation autour du scénario, en disant «J'ai lu des réactions de fans sur Twitter et ils n'aiment pas ceci, ou ils aiment bien cela». Une fois encore, ce n'est pas une démocratie. Je m'en fous. C'est ce que nous pensons nous qui m'importe. Nous sommes payés pour avoir un esprit créatif, des idées créatives. Nous ne sommes pas payés pour faire des sondages et tenter de concilier ce que nous produisons avec les envies supposées de la twittosphère. J'en suis arrivé à un point où j'essaie vraiment de me tenir à distance de tout ça.

Les réactions sont tellement immédiates et tellement violentes… et les gens s'attendent à être entendus. Mais le fait est qu'il s'agit le plus souvent d'épisodes écrits et tournés un an avant leur diffusion. Ils ont cette impression étrange, façon «Eh bien, alors? Cela fait une semaine qu'on se plaint. Pourquoi ne faites-vous rien pour nous?»

Hier, j'étais à la post-production de la série sur laquelle je travaille actuellement quand quelqu'un a dit: «Il y a tout un article qui a été écrit autour d'une théorie répandue chez certains fans de Game of Thrones affirmant que le plan qui montre Jon Snow en train de caresser Fantôme dans l'épisode final aurait été rajouté après tournage parce que les gens n'avaient pas aimé qu'il ne le caresse pas dans un épisode précédent. Ils auraient donc bricolé ça avec des effets spéciaux uniquement pour faire plaisir aux gens.» C'est n'importe quoi!

Quiconque sachant ne serait-ce qu'un peu comment fonctionne la production télévisuelle sait qu'il n'y a même pas la moindre chance que ce soit possible. Les gens ne se rendent pas compte du temps qu'il faut pour faire tout ça, des efforts que ça implique, du planning. Lorsqu'ils sont en train de discuter d'un épisode sur les réseaux, nous, nous sommes en train de travailler sur la saison d'après. Nous sommes en avance d'au moins un an sur eux. Il n'est absolument pas possible que ce qu'ils disent puisse influer sur ce qu'ils voient.

Rétrospectivement, on se rend compte que David Nutter, qui a réalisé l'épisode dans lequel Jon dit au revoir à Fantôme sans le caresser, a parfaitement su jouer l'idiot lorsqu'on lui en a parlé. Il a dit que les effets spéciaux coûtaient cher et qu'ils avaient déjà tout dépensé pour le géant, ce qui expliquait que Fantôme n'ait eu droit qu'à un signe de tête.

C'est drôle.

La télévision était auparavant un média d'épisodes. Même dans les séries dramatiques, les personnages changeaient rarement. Aujourd'hui, j'ai l'impression qu'avec le streaming, le binge-watching est devenu la norme. Ne pensez-vous pas que c'est parce que les séries ne se consomment plus aujourd'hui en plusieurs années ou semaines, mais plutôt parfois en quelques mois, voire quelques heures, que les épisodes finaux sont devenus plus importants qu'ils ne l'étaient auparavant?

Je crois que, d'une certaine manière, on y fait plus attention, oui. Parce que, comme vous l'avez très justement remarqué, il y a une tendance à sérialiser les histoires. Le public s'attend à ce qu'il y ait un épisode final, une fin, quelque chose qui rassemble tous les fils de l'intrigue et conclue l'histoire des personnages. Effectivement, ce n'était pas le cas auparavant. Si l'on regarde l'histoire de la télévision, les séries s'arrêtaient généralement comme ça, sans qu'il y ait vraiment de grand final. Il a pu y avoir un épisode final pour, par exemple, MASH, qui était une série extraordinaire à l'époque, mais c'est justement parce que c'était une série extraordinaire qu'elle a eu droit à un épisode final.

Aujourd'hui, votre série peut être annulée sans que l'on sache pourquoi (ce qui arrive souvent, peut-être même à la plupart des séries). Mais si vous avez une audience correcte et que le public apprend que la série va s'achever l'année d'après, il y aura immanquablement des attentes du style «Oh, et bien, il va falloir conclure tout cela proprement et je veux absolument savoir quelle sera la dernière scène, comment sera le grand adieu».

J'aimerais conclure sur ceci: au cas où ils auraient dessaoulé et décidé de se rapprocher à nouveau d'internet, est-ce que vous auriez un conseil pour David Benioff et Dan Weiss aujourd'hui?

Gardez la tête haute. Je pense qu'ils ont créé et produit l'une des plus grandes séries télévisées de tous les temps. Et ce sera ça dont on se souviendra. Je suis certain que les ronchonneries autour de l'épisode final vont se dissiper. Avec le temps, les gens vont y revenir. Dans plusieurs années, des spectateurs regarderont la série pour la première fois de leur vie et je ne pense pas qu'ils se diront «Oh, mon Dieu, ce n'est pas la fin que je voulais». Je crois qu'ils se diront plutôt que c'est une fin qui a du sens et qu'ils seront satisfaits. En tant que scénariste et créateur, c'est vraiment tout ce que l'on souhaite. On veut juste satisfaire le public, sentir que l'on a fait de notre mieux et réussi l'atterrissage, comme on dit. Et je pense qu'ils ont réussi. Ils ont vraiment fait du bon boulot.

Sam Adams  Sam Adams est rédacteur en chef de Slate.com.

Newsletters

Le Guardian et le Washington Post sont désormais bloqués en Chine

Le Guardian et le Washington Post sont désormais bloqués en Chine

Ils figuraient parmi les rares grands médias en anglais encore accessibles dans le pays de la «grande muraille numérique».

«Black Mirror» saison 5 veut nous faire la morale, merci mais non

«Black Mirror» saison 5 veut nous faire la morale, merci mais non

Trop prévisible, trop moralisatrice, cette nouvelle saison de la série Netflix est un échec cuisant.

«Mouche» prouve que «Fleabag» est inégalable

«Mouche» prouve que «Fleabag» est inégalable

La version française est une retranscription presque parfaite de la série d'origine, l'intensité en moins.

Newsletters