Politique / Monde

La cuisante défaite de Valls à Barcelone

Temps de lecture : 5 min

Le candidat aux élections municipales à Barcelone a raté son pari: seuls 13,20% de l'électorat ont voté pour lui ce 26 mai.

L'ancien Premier ministre français et candidat à l'élection municipale de Barcelone Manuel Valls répond aux journalistes après le scrutin. | Lluis Gene / AFP
L'ancien Premier ministre français et candidat à l'élection municipale de Barcelone Manuel Valls répond aux journalistes après le scrutin. | Lluis Gene / AFP

Se souvenant qu'il avait prédit la mort du Parti socialiste (PS), Manuel Valls s'est récemment vanté de n'être «pas mauvais en pronostic». La prédiction selon laquelle il allait gagner la mairie de Barcelone ne s'est, elle, pas réalisée. Sa liste, Barcelona pel Canvi («Barcelone pour le changement»), n'a décroché que six des quarante-et-un sièges du conseil municipal.

«En direct, les réactions au scrutin.»

L'ancien Premier ministre français est arrivé quatrième des élections, remportées par le candidat de la Gauche républicaine de Catalogne, Ernest Maragall.

À l'annonce de sa candidature, fin septembre 2018, un effet Valls s'était pourtant emparé de la presse catalane. Sa capacité à marquer l'agenda politique semblait percutante, boostait la pré-campagne. Elle s'est diluée au fil des semaines, jusqu'à devenir minime dans la dernière ligne droite.

Problème d'intégration

Manuel Valls est arrivé en Catalogne avec un désavantage évident: près de quarante ans de militantisme en France. «Pour un peuple méditerranéen, il va être difficile d'accepter la possibilité d'avoir un maire qui n'est pas de la ville», prévenait alors Sònia Galtié, entrepreneure de la gauche indépendantiste. «Il a brisé sa carrière politique et ne connaît pas les problèmes de la ville», lançait pour sa part la maire Ada Colau. Des étiquettes d'arriviste, d'illégitime, dont il a été difficile de se défaire.

Conscient de cela, l'ancien député de l'Essonne a multiplié les gestes pour mettre en avant son identité barcelonaise. Il a travaillé son catalan; associé sa campagne au panot de flor, un emblème de la ville; s'est abondamment montré dans les quartiers; a revendiqué ses racines catalanes dans le prologue de l'ouvrage Anatomía del procés («Anatomie du procès»); s'est raconté dans un livre intitulé Barcelona, vuelvo a casa («Barcelone, je rentre à la maison»).

Manuel Valls a mis les pieds à Barcelone de façon belliqueuse.

Ses adversaires, eux, ont fouillé dans son passé français, y trouvant des éléments pour l'affaiblir (l'affaire Leonarda Dibrani, les sondages montrant son impopularité). Les éditions Saldonar ont traduit en catalan Contre Valls, livre coécrit par Noël Mamère et Patrick Farbiaz, en y ajoutant une partie dédiée à «l'opération Barcelone». Il y est décrit comme «un petit Napoléon», «un caméléon opportuniste», «le candidat des riches espagnolistes», «un démocrate illibéral». Un bon résumé des critiques qui lui ont été adressées.

Il fallait s'attendre à de telles charges, car Manuel Valls a mis les pieds à Barcelone de façon belliqueuse. Il n'était pas encore installé qu'il avait déjà désigné ses ennemis: «Les populistes» (la branche catalane de Podemos dont est issue la maire sortante, Ada Colau) et «les séparatistes» (les indépendantistes catalans). Sans savoir que, huit mois plus tard, ils seraient les deux grands vainqueurs du scrutin.

Isolé et à droite

Face à eux, Manuel Valls a plaidé pour l'union d'un bloc «constitutionnaliste» qui réunirait tous les défenseurs de l'unité de l'Espagne: le Parti populaire (droite conservatrice), Ciudadanos (libéraux) et les socialistes. Persuadé que son prestige et ses capacités oratoires allaient faire la différence, il a cherché à mettre tout le monde derrière sa bannière. Seul Ciudadanos l'a suivi dans sa démarche.

Problème: radicalement anti-indépendantiste, la formation Ciudadanos est de plus en plus identifiée à droite par les Espagnol·es. Ses positions sont difficilement conciliantes avec le catalanisme modéré et l'autonomisme qui imprègnent une partie de la société barcelonaise. Dans une ville où neuf des dix dernières élections avaient consacré un maire de gauche (et désormais dix des onze dernières), Manuel Valls ne pouvait se limiter à ce soutien.

L'essentiel de sa campagne s'est faite sur des marqueurs de droite, en particulier –on ne se refait pas– l'ordre et la sécurité.

Pour pallier ces manques, il s'est mis en quête d'appuis venant de gauche. Recherche finalement plus ou moins infructueuse. L'ancien maire d'Évry a bien tenté de mettre quelques coups de barre à gauche, citant Hommage à la Catalogne (George Orwell) parmi ses lectures, promettant de faire de Barcelone la nouvelle «capitale écologique de l'Europe».

Cependant, l'essentiel de sa campagne s'est faite sur des marqueurs de droite, en particulier –on ne se refait pas– l'ordre et la sécurité. Les principales propositions qui sont ressorties de sa candidature concernaient l'augmentation des effectifs de police, la fermeté absolue face à l'indépendantisme catalan et la lutte contre les vendeurs ambulants.

Erreur de stratégie

Dans sa tentative barcelonaise, il a aussi été pénalisé par ses propres alliés. En Andalousie, le parti Ciudadanos a pactisé avec la droite (Parti populaire) mais surtout l'extrême droite (Vox) pour faire chuter les socialistes. Un «plutôt l'extrême droite que la gauche» qui a amené Manuel Valls à manifester contre le président socialiste Pedro Sánchez, dans les mêmes cortèges que le leadership de l'extrême droite espagnole.

Pour l'électorat barcelonais, la situation est devenue incompréhensible: comment Manuel Valls pouvait-il chercher l'appui des socialistes à Barcelone, tout en protestant contre ce parti à Madrid? Depuis, il a corrigé le tir et s'est éloigné de la direction de Ciudadanos, lui demandant notamment de ne pas s'allier avec Vox. Mais le mal était fait.

Le malaise de la situation a touché jusqu'à Lliures, petit parti de centre droit qui avait décidé de soutenir la candidature de l'ancien Premier ministre français. Lorsqu'il allé manifester à Madrid, Lliures s'est désolidarisé de l'événement, fustigeant «une erreur [qui] ne favorisera que Vox et mettra encore plus d'huile sur le feu».

Fin de route dans l'ombre

Un mois avant le scrutin municipal, les élections générales espagnoles du 28 avril ont consacré la victoire de Pedro Sánchez. Par répercussion, l'effet Sánchez a boosté les socialistes sur l'ensemble du territoire. À Barcelone, le candidat du Parti des socialistes de Catalogne (PSC), Jaume Collboni, a retrouvé du protagonisme. Ce qui a handicapé Manuel Valls, qui lui disputait une partie de son électorat.

En fin de campagne, l'attention portée à Manuel Valls n'était plus que secondaire. Lui qui disait, dans le livre Valls à l'intérieur, que «le jeu médiatique a une fonction d'existence», est presque sorti des écrans radars de la presse.

«Si je perds, je m'épanouirai autrement. Je siégerai au conseil municipal. Je suis inquiet de ce qui va se passer ici.»

Manuel Valls, ancien Premier ministre français et ancien candidat aux municipales espagnoles

Les sondages lui prédisaient la quatrième place; jusqu'au bout, il a assuré qu'il allait «créer la surprise». De surprise, il n'y a point eu.

La mairie de Barcelone a été remportée par Ernest Maragall (gauche indépendantiste), devant Ada Colau (gauche Podemos) et Jaume Collboni (gauche socialiste). La disposition du conseil municipal devrait reléguer Manuel Valls dans les rangs de l'opposition. «Quoi qu'il arrive, je reste ici, avait-il promis. Si je perds, je m'épanouirai autrement. Je siégerai au conseil municipal. Je m'exprimerai car je suis inquiet de ce qui va se passer ici.»

Manuel Valls vote pour les élections européennes, régionales et locales le 26 mai 2019 à Barcelone. | Lluis Gene / AFP

Il assure que sa carrière politique dans les partis est terminée. Son implication dans le débat national, elle, devrait continuer encore un long moment. À 56 ans –vingt de moins que le vainqueur des élections–, Manuel Valls a du temps devant lui. Si l'on considère qu'il est venu en Catalogne avec pour motif de vouloir faire reculer les indépendantistes, beaucoup de travail l'attend encore.

Car aujourd'hui, les indépendantistes ne cessent de progresser dans les urnes. Ils sont majoritaires au parlement de Catalogne, ont envoyé vingt-deux député·es au congrès espagnol, viennent de faire élire cinq eurodéputé·es et de remporter la mairie de Barcelone. À l'inverse, là encore, de ce qu'avait prédit Manuel Valls.

Daryl Ramadier

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