Politique

Après la présidentielle, les européennes provoquent un nouveau séisme politique

Temps de lecture : 5 min

Le Rassemblement national sort en tête du scrutin mais l’événement majeur est l’effondrement de la droite et l’installation du macronisme dans le paysage.

Jordan Bardella , tête de liste du Rassemblement national, arrivé premier du scrutin des élections européennes de 2019 | Bertrand Guay / AFP
Jordan Bardella , tête de liste du Rassemblement national, arrivé premier du scrutin des élections européennes de 2019 | Bertrand Guay / AFP

La tectonique des plaques, appelée autrefois dérive des continents, est une théorie scientifique connue en géologie et en sismologie. Elle explique les tremblements de terre et les tsunamis qu'ils peuvent provoquer par le frottement et la déformation de plaques formant une couche terrestre, la lithosphère.

La tectonique des plaques trouve aussi un débouché en politique. Successivement, deux consultations électorales –la présidentielle de 2017 et les européennes du 26 mai 2019– en ont apporté une éclairante démonstration. Elles ont totalement mis le paysage politique traditionnel cul par dessus tête.

La première avait permis l'émergence d'un acteur nouveau, Emmanuel Macron, élu inopinément président de la République sans parti, et la marginalisation abrupte du Parti socialiste; la seconde a, en quelque sorte, poursuivi ou achevé le travail, en réduisant considérablement la représentativité du parti Les Républicains. Ces deux formations formaient l'ossature de la vie politique française depuis plusieurs décennies, occupant le pouvoir en alternance.

Le poids des «gilets jaunes» dans le vote Bardella

Les élections européennes de samedi et dimanche, Outre-mer et en métropole, ont permis au Rassemblement national (RN) de rééditer sa performance de 2014: sortir vainqueur du scrutin. Avec un résultat qui tangente les 24% de suffrages exprimés, l'extrême droite devance la liste de La République en marche (LREM) d'environ un point. Le chef de l’État avait apporté un soutien appuyé à Nathalie Loiseau, cheffe de file de la liste de la majorité, en s'impliquant personnellement pour barrer la route aux amis de Jordan Bardella et de Marine Le Pen. De ce point de vue, Macron n'a pas réussi son pari.

Pour autant, le RN n'égale pas son score des européennes précédentes (24,86%) alors même que la participation en 2019 a considérablement augmenté par rapport à la consultation de 2014. Elle a dépassé 50% alors que cinq ans auparavant elle s'était établie à 42,4%. Les appels à un vote anti-Macron lancés par des «gilets jaunes» sur les réseaux sociaux pouvaient laisser supposer une poussée plus marquée de l'extrême droite liée au surcroît de participation.

En effet, si les deux listes estampillées «gilets jaunes» ont fait des scores anecdotiques, celle de Nicolas Dupont-Aignan, Debout la France, qui avait intégré un de leur leader, n'ayant pas beaucoup plus de réussite, un sondage Ifop publié deux jours avant le scrutin avait montré que 44% des personnes se réclamant de ce mouvement envisageaient de voter pour le RN contre seulement 4% pour LREM.

La stratégie gagnante de l'écologiste Jadot

En réalité et en première analyse, le regain de mobilisation du corps électoral n'a pas desservi le parti présidentiel car elle semble s'être surtout faite au profit d'un troisième larron, Europe Écologie-Les Verts (EELV). Le score obtenu par la liste écologiste de Yannick Jadot a constitué la première surprise de taille de ces européennes. Créditée de 7% à 8% dans les sondages d'intentions de vote où elle était au coude-à-coude avec la liste de La France insoumise (LFI), la liste écolo a fait un bon largement au-dessus de 10%.

Yannick Jadot, tête de liste EELV, le 26 mai 2019 à l'annonce des résultats | Stéphane de Sakutin / AFP

Certes, elle n'a pas atteint son meilleur résultat (16,28%) obtenu en 2009 mais elle dépasse nettement les 8,95% qu'elle avait réalisé en 2014. Les écologistes ont montré, une nouvelle fois, que le scrutin européen est une consultation qui leur réussi plutôt et cet engouement quinquennal a été renforcé, en 2019, par la polarisation sur les questions du dérèglement climatique et l'urgence de prendre des mesures au niveau mondial pour la préservation de la planète. Les marches répétées consacrées au climat ont probablement joué un rôle non négligeable en direction d'un électorat jeune qui s'est décidé à voter au dernier moment.

Cette troisième place décrochée par EELV consacre la stratégie d'autonomie qui avait été choisie par Jadot. Contrairement à la présidentielle de 2017, il ne s'était pas effacé derrière le candidat socialiste, Benoît Hamon, et il avait rejeté toute alliance avec le PS, courant ainsi le risque de diviser un peu plus la gauche mais se donnant, en même temps, la possibilité de tirer son épingle du jeu. Son pari politique a été gagnant. Avec ce résultat, il place sa formation en position de leader à gauche, sans l'enfermer dans ce courant, ce qui va sûrement mettre les autres formations de gauche dans l'embarras.

Effondrement de Bellamy, revers pour Wauquiez

Mais à bien peser les données issues des urnes, le parti qui est le plus dans l'embarras appartient à la droite: ce sont Les Républicains (LR). C'est la seconde surprise du scrutin. La liste conduite par François-Xavier Bellamy enregistre un véritable effondrement. Alors que les sondages d'intentions de vote lui donnaient de 12% à 14% avant le 26 mai, elle peine à franchir le seuil de 8%, soit un résultat catastrophique que la droite et une partie du centre n'avaient jamais enregistré aux européennes, ni dans aucune autre élection nationale.

François-Xavier Bellamy, tête de liste LR, après l'annonce des résultats | Jacques Demarthon / AFP

Ce sérieux revers place Laurent Wauquiez, président de LR, dans une situation très inconfortable, d'autant qu'il n'est pas parvenu à faire l'unanimité à droite depuis qu'il a pris les rênes d'un parti qui considère n'avoir qu'une seule figure tutélaire: Nicolas Sarkozy. Pour sa défense, Wauquiez pourra toujours faire valoir à ses détracteurs, parmi lesquels les fillonistes ne sont pas les moins présents, qu'il avait justement choisi explicitement en Bellamy un représentant de la ligne... Fillon de la présidentielle.

L'argumentation sera-t-elle suffisante pour contrer une fronde qui pourrait survenir? En tout état de cause, Bruno Retailleau, président du groupe LR du Sénat et filloniste pur jus, a déjà fait savoir qu'il fallait maintenant passer à la «refondation» de la droite. À deux ans de distance, la situation de la droite rappelle étrangement, par sa symétrie, celle de la gauche socialiste qui s'était faite atomiser lors de la présidentielle. L'évocation de la refondation peut laisser penser que le processus de parcellisation ne fait que commencer.

Sursaut de Glucksmann, rebuffade pour Aubry

Car il arrive à LR, ce qui s'est déjà produit au PS: perdre sur deux tableaux. En effet, les deux partis ont perdu les deux bouts de leur omelette électorale. Si le Parti socialiste s'est fait manger, d'un côté, par le parti macroniste, et de l'autre, par celui de Jean-Luc Mélenchon, le parti Les Républicains est atteint d'un mal identique. Une partie de son électorat a préféré le vote en faveur de LREM tandis qu'à l'autre bout, on a basculé dans le vote d'extrême droite.

La troisième surprise de la tectonique des plaques européennes est la contre-performance de Manon Aubry, tête de liste de La France insoumise (LFI), doublée du sauvetage du PS opéré par Raphaël Glucksmann, issu du mouvement Place publique, que le premier secrétaire socialiste, Olivier Faure, avait choisi comme chef de file. La combinaison des deux phénomènes est un coup dur pour Mélenchon qui se voyait en force incontournable pour faire «l'union du peuple», c'est-à-dire en clair le rassemblement de l'électorat de gauche autour de LFI.

Avec les 6% récoltés par Aubry, soit deux à trois points de moins que les sondages d'intentions de vote, le leader des insoumis voit sa stratégie mise à mal. D'autant que LFI se trouve rabaissée, à quelques dixièmes de point près, au même niveau que le PS, un parti que Mélenchon n'a cessé de considérer en voie de disparition. Le sursaut provoqué par Glucksmann, dont le choix avait été critiqué par quelques historiques socialistes, lui apporte un démenti. Certes, le phoenix ne renaît pas encore de ses cendres mais il est toujours vivant.

Olivier Biffaud Journaliste

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