Culture

L'humour très noir de «It Must Be Heaven» et les derniers feux du 72e Festival

Temps de lecture : 8 min

Le film d'Elia Suleiman conclut en beauté une sélection globalement de très bon niveau. L’occasion de revenir aussi sur quelques outsiders marquants, sans oublier les inquiétudes à propos d’un système français menacé de fragilisation.

Elia Suleiman, voyageur qui fera toujours l'objet de mesures de sécurité particulières/Le Pacte
Elia Suleiman, voyageur qui fera toujours l'objet de mesures de sécurité particulières/Le Pacte

Dix ans après Le Temps qu'il reste, revoici Elia Suleiman, principale figure du cinéma palestinien, et grand réalisateur contemporain.

Depuis la révélation de son premier long métrage, Chronique d'une disparition, Suleiman se bat pour être à la hauteur de cette double qualification, celle qui l'attache à son origine ô combien lourde de conséquences, et celle qui renvoie à la pratique ambitieuse et inventive de son art, sans assignation à une cause ou à une zone géopolitique.

Pour un Palestinien plus que pour tout autre peut-être, cette tension peut s'avérer un piège redoutable et on a craint au cours de la décennie écoulée que ce piège se soit refermé sur le cinéaste d'Intervention divine. It Must Be Heaven constitue, à cet égard aussi, la plus belle des réponses.

Qui connaît tant soit peu l'œuvre de cet auteur en retrouvera tous les ingrédients, à commencer par son propre personnage de clown quasi-muet, témoin éberlué des folies et des vilénies du monde – compris de celles de ses compatriotes de Nazareth, la ville arabe où il est né, où il a grandi, où nous avons pu faire connaissance de sa famille et de ses voisins lors des films précédents.

Le nouveau film repart de là, en une succession de scènes qui, disant à la fois l'absurde du monde contemporain, l'oppression israélienne, les fantasmes guerriers et machistes si bien partagés chez les Palestiniens, et les mesquineries de nos frères humains.

On est dans la réalité très concrète d'un pays où une grande partie de la population subit le joug violent et insidieux des maîtres du pouvoir. Et on est dans le monde tel qu'ont pu aider à le regarder Chaplin et Tati, Boulgakov et Ionesco.

La première demi-heure reprend ainsi le fil du portrait de la réalité de ceux qui subissent les choix des gouvernements israéliens, portrait d'une fureur dont on aurait tort de sous-estimer la vigueur sous ses apparences à la fois comiques, nonchalantes et navrées. La lenteur, le silence et l'humour sont, depuis 25 ans les armes qu'affûte inlassablement ce cinéaste.

Dans les esprits, la globalisation des murs

Mais il s'envole. Son personnage fait ce que lui-même a fait depuis longtemps déjà, il vient s'installer à Paris, où se situe le deuxième volet de ce film en trois actes et un épilogue. Dans les rues adjacentes du 2e arrondissement de la capitale française, ici défilent les corps sublimes des beautiful people d'une fashion week éternelle, là s'allonge la file des indigents qui attendent la gamelle des Restos du cœur. Après, ce sera New York, avant le retour à Nazareth.

Avec les mêmes ressources et une inventivité gracieuse et implacable, Elia Suleiman, Palestinien exilé –pléonasme? oui, mais il y a tant de formes à l'exil– déploie une fable nouvelle, qui concerne non plus sa région natale, mais l'état de notre monde. En tout cas du monde occidental, ici personnifié par deux métropoles.

Un monde défini par la prolifération des murs, murs de la honte et de la haine, parfois aussi concrets que celui érigé par Israël, mais souvent aussi, surtout, murs inétrieurs, qui définissent les mentalités, les perceptions de l'autre, les songes et les fantasmes.

Elia à New York, moins dépaysé qu'il ne l'espérait.| Capture d'écran de la bande-annonce

Il y aura ainsi une succession de gags élégants et narquois, où le Pierrot lunaire du malheur palestinien souvent observe, parfois se trouve pris dans un engrenage.

C'est un ballet de regards et de corps, c'est une géométrie rieuse à l'extrême limite de la tragédie, c'est un onirisme farfelu qui dit le vrai avec les ressources du fantastique: le vrai d'un monde gangrené par la violence, y compris policée et codée, un monde où le cool est un autre visage de l'oppression, où le soft est un autre nom de la terreur.

Les masques, les signes, les déguisements, les logos arpègent la descente dans la médiocrité soumise, celle qui déjà a avalisé la violence. Le héros, incapable de répondre à la question qui veut, avec toute la bienveillance imbécile des médias, le crucifier encore un peu plus –«Are you a perfect stranger?» – voit repasser les cops grotesques de Mack Sennett, cette fois aux trousses d'une activiste palestinienne, pas plus futée qu'eux.

De retour chez lui, un arbre aura grandi, le monde aura tourné un peu, plutôt mal. Durant tout son voyage, le héros n'aura prononcé qu'une phrase. Mais qu'aurait-il pu dire?

Rarement le cinéma, avec une légèreté et une drôlerie qui sont moins la politesse du désespoir que son ultime munition, aura su aussi bien regarder dans les yeux une réalité qui, depuis ce que nous appelons le Moyen-Orient, se crispe et s'abime partout. Décidément, ils ne sont plus les seuls à danser sur un volcan.

Tenzo, Tlamess, Viendra le feu, L'Angle mort, quatre outsiders à ne surtout pas oublier

Alors que s'approche la fin du festival, il est temps de mentionner, parmi les quelque 50 films de Cannes qu'on a pu voir (sur 103 nouveaux longs métrages sélectionnés dans les diverses sections), au moins quatre autres titres mémorables et qui n'ont pas trouvé place dans les précédentes chroniques[1].

Des films qui, pour ne bénéficier ni des honneurs de la compétition, ni de «grands noms » dûment estampillés à leurs génériques, auront pourtant aussi marqué cette 72e édition du Festival.

Tenzo, le moine nourricier, dans le film de Katsuya Tomita | Survivance

Le plus modeste peut-être, et un des plus beaux, est un film d'à peine une heure du remarquable jeune réalisateur japonais Katsuya Tomita, déjà repéré grâce à deux films majeurs, Saudade et Bangkok Nites.

Avec Tenzo, présenté à la Semaine de la critique, il accompagne ici le quotidien de deux moines zen dans le Japon de l'après Fukushima. L'un de ces moines joue son propre rôle, le deuxième est interprété par un autre moine, les touches de fiction ne servent qu'à rendre plus sensibles les multiples manières très concrètes, voire triviales, dont des personnes se consacrent à rendre moins invivable l'existence de leurs contemporains.

Ils sont fragiles, marrants, sérieux, ces moines de terrain, ils inventent des plats délicieux, se rendent disponibles à ceux qui veulent se tuer, jouent avec les gosses ou explorent les ruines mortellement contaminées avec la même détermination. Ils n'échappent ni à l'angoisse, ni à la lassitude. L'un picole, l'autre se bat contre l'asthme de son enfant, on est les pieds sur terre, entièrement, même dans les scènes oniriques.

Autour d'eux, c'est toute une farandole de personnes, celles que d'ordinaire on ne filme jamais, une danse délicate et un peu fantomatique de récits que nul n'écoute, de gestes auxquels on ne prête pas attention, et qui se déploient avec une sorte de grâce tendue entre énergie vitale et présence du malheur.

Avec Tlamess (à la Quinzaine des réalisateurs), on retrouve cette fois le très étonnant réalisateur tunisien Ala Eddine Slim, découvert l'an dernier grâce à The Last of Us.

Souhir Amara, la nouvelle Ève de Tlamess | Exit Production

Dans la même veine, celle d'une robinsonnade fantasmagorique mais saturée de la présence réelle des corps et de la nature, Slim invente un nouveau conte inspiré, dans les franges de la grande ville moderne, de l'inégalité sociale et de la violence d'Etat.

Le récit lui-même est remarquable, mais c'est surtout la puissance d'émotion de chaque plan, la beauté sans mots de se qui éclot entre l'ermite de la forêt et la grande bourgeoise kidnappée, qui consacrent l'importance de son réalisateur, et de l'idée du cinéma animiste qu'il fait vivre.

Le terrible incendie qui ravage presque chaque année la Galice, personnage majeur de Viendra le feu | Pyramide

Dans la section «Un certain regard», Viendra le feu d'Oliver Laxe transporte par la liberté de son regard, autant que par la puissance de réalisation des scènes d'incendie, séquences infernalement réelles, peut-être sans précédent au cinéma.

Le cinéaste inspiré de Mimosas accompagne ici un homme ostracisé par son village après avoir été condamné pour incendie volontaire. Les folies et les abimes des humains entrent en interaction avec la violence de phénomènes «naturels», naturel signifiant moins que jamais que les hommes y seraient étrangers.

Précis dans la dimension documentaire et en même temps habité d'un souffle mythologique, le cinéma de Laxe confronte une échelle cosmique, et les frémissements, les peurs, l'intelligence courageuse –ici d'une jeune femme, là des pompiers– au cœur d'une tempête aux flammes multiples.

Enfin il faut saluer la beauté à la fois ludique et inquiète de L'Angle mort, un des plus beaux fleurons de la sélection ACID de cette année.

Le film de Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic accompagne les aventures d'un jeune homme victime d'une étrange malédiction: il devient par moment invisible.

Dominik (Jean-Christophe Folly), menacé d'invisibilité | Rouge Distribution

Autour de lui, et avec l'amour de deux jeunes femmes (Isabelle Carré et Golshifteh Farahani), se met en place une aventure fantastique étonnamment proche, sensible.

Il ne s'agit guère de se demander de quoi cette invisibilité serait l'éventuelle métaphore (les réponses sont multiples), mais d'accompagner ces rencontres, ces inquiétudes, ces questions d'existence qui sont aussi des questions de regard, de mise en scène, dans la vérité immédiate de leurs moments, dans la fluidité émouvante de leur succession.

Repérés depuis leurs merveilleux Dancing il y a plus de 15 ans, Mario Bernard et Trividic ne sont pas précisément des jeunots.

Faiblesse du renouveau français et inquiétude politique

L'ACID a aussi pour vocation de découvrir des nouveaux talents –ce que l'Association du Cinéma Indépendant pour sa Diversité a fait et bien fait cette année encore, mais avec un nombre inhabituellement réduit de films français, 4 sur 12.

Le phénomène n'est pas fortuit. On perçoit depuis quelques années une baisse d'intensité dans les propositions artistiques des nouveaux réalisateurs en France, même si toute généralisation serait abusive.

La présence en compétition officielle d'un film qu'on ne sait qualifier autrement qu'embarrassant, Sibyl de Justine Triet, signé d'une réalisatrice qui passe pour une figure de la nouvelle génération, en était hélas un autre signe.

Sans doute Les Misérables de Ladj Ly et Les héros ne meurent jamais d'Aude Léa Rapin auront permis de découvrir sur la Croisette deux premiers films intéressants –et on reconnaît n'avoir vu ni J'ai perdu mon corps de Jérémy Rapin, ni Tu mérites un amour de Hafsia Herzi. Mais sur le terrain du renouvellement le bilan global de cette 72e édition du Festival reste plus que décevant pour le cinéma français.

Il s'agit d'un signal particulièrement inquiétant, alors que les annonces concernant les politiques publiques laissent craindre l'aggravation de la situation pour les cinéastes, mais aussi les producteurs, les distributeurs et les exploitants les plus audacieux.

Cette année aurait pu être l'occasion d'une toute autre affirmation. Elle est celle du 60e anniversaire de la naissance de la Nouvelle Vague (découverte des 400 Coups de François Truffaut et de Hiroshima mon amour d'Alain Resnais, Festival de Cannes 1959). En des temps où on commémore tout et n'importe quoi, il est remarquable que nul n'y ait porté la moindre attention.

Mais 2019 marque aussi le 60e anniversaire de l'attribution de la tutelle du CNC au ministère de la culture, au détriment du ministère de l'industrie. L'ironie étant qu'on a désormais de plus en plus l'impression que le ministère de la culture est devenue une sous-direction du ministère de l'industrie.

En ce qui concerne le cinéma, les actuels pouvoirs publics, jusqu'au président de la République, s'appuyant notamment sur le récent rapport Boutonnat, privilégient ouvertement une approche industrielle et mercantile, au détriment de ses dimensions culturelles, mais aussi sociales et territoriales.

Ce qu'a vigoureusement rappelé le SRF (Société des réalisateurs deFilms) au début du Festival, avec un texte dont on regrette qu'il ait fallu l'intituler «...Et par ailleurs, le cinéma, c'est aussi un art». Sans écho perceptible jusqu'à présent chez ceux qui nous gouvernent.


[1] Pour mémoire, celles-ci ont pris en compte The Dead Don't Die, Le Daim, Le Miracle du Saint inconnu, La Femme de mon frère, Les Misérables, Bacurau, Atlantique, Kongo, Être vivant et le savoir, Sorry We Missed You, Douleur et gloire, Zombi Child, Jeanne, Les Siffleurs, Une grande fille, Take Me Somewhere Nice, Les héros ne meurent jamais, Le Jeune Ahmed, Une vie cachée, Portrait de la jeune fille en feu, Once Upon a Time… in Hollywood, Parasite, Roubaix une lumière, Matthias et Maxime, Séjour dans les monts Fuchun, Le Traître et Mektoub my love : Intermezzo.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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