Égalités / Culture

Vous ne savez pas ce qu'est le «male gaze»? Il suffit de voir le film de Kechiche

Temps de lecture : 8 min

«Mektoub My Love: Intermezzo» pousse à l'extrême ce phénomène auquel nous sommes déjà soumis·es constamment, que ce soit au cinéma, à la télé ou dans les pubs.

Image tirée de «Mektoub My Love: Intermezzo» d'Abdellatif Kechiche. | Service de presse
Image tirée de «Mektoub My Love: Intermezzo» d'Abdellatif Kechiche. | Service de presse

Des fesses, des fesses, des fesses. Des gros culs, des petits culs, des moyens culs. Des culs à la plage, des culs en boîte, des culs aux toilettes. Mektoub My Love: Intermezzo est très clairement un film de cul(s).

D'une durée de trois heures vingt-huit minutes, le film d'Abdellatif Kechiche présenté à Cannes est la suite de Mektoub My Love: Canto Uno, sorti en 2018. Cette saga librement adaptée d'un livre de François Bégaudeau nous plonge à Sète lors de l'été 1994, aux côtés d'une bande de jeunes qui se draguent, se chopent et se jalousent, entre sorties à la plage et virées en boîte de nuit.

Avec leur intrigue plutôt minimaliste, ces films offrent une expérience avant tout sensorielle, où le temps s'étire dans des scènes très (parfois trop) longues, décousues et répétitives, où l'on regarde simplement les personnages discuter ou danser.

Le premier opus avait déjà été vivement critiqué par une partie de la critique pour son regard lubrique et objectifiant: on y trouvait effectivement de très nombreux plans sur les fesses des actrices, ou sur les seins des actrices, ou sur les actrices en train de se frotter l'une contre l'autre. Les personnages masculins, eux, n'avaient pas reçu le même traitement.

«Voyeur», «arrogance masturbatoire»… Le film semblait encore plus créer le malaise que La Vie d'Adèle, récompensé par une Palme d'or mais empreint de controverse lorsque les actrices du film avaient raconté leurs expériences de tournage. Dans une tribune publiée lors de l'affaire Me Too, Léa Seydoux en reparlait encore: «[Abdellatif Kechiche] rejouait les scènes [de sexe] encore et encore dans une sorte de stupeur. C'était vraiment dégoûtant.»

Mektoub My Love: Canto Uno semblait persévérer dans cette lignée. Il nous imposait même le regard de Kechiche de manière encore plus frontale, si bien que certaines personnes l'avaient surnommé à sa sortie «Male gaze: le film». La deuxième partie, présentée au festival de Cannes 2019, aurait pu porter le même nom.

Regard masculin dominant

Le male gaze, ou «regard masculin» en français, est un concept théorisé par Laura Mulvey en 1973. En gros, il signifie que le regard dominant dans la pop culture est celui d'un homme hétérosexuel.

Ce sont les scènes où la caméra descend le long du corps d'une femme et s'arrête sur certaines parties de son anatomie, sans que cela ne serve vraiment l'intrigue. Ce sont ces scènes de cinéma innombrables, et auxquelles on ne fait même plus attention, dans lesquelles les femmes sont objectifiées, présentées principalement comme des objets de désir, ramenées à leur corps, filmées en tenues sexy, alors que les hommes ne le sont jamais –ou presque. Ce sont les James Bond Girls. Ce sont les plans fétichistes de Quentin Tarantino sur les pieds de ses actrices. Ce sont tous ces films et toutes ces scènes qui semblent suggérer que le désir n'appartient qu'aux hommes hétéros.

Le male gaze, ce sont aussi les très nombreux plans comme celui-ci dans Mektoub my love: Canto Uno:

Capture d'écran

Par opposition, voici comment l'homme de la scène, Amin, est filmé:

Capture d'écran

Dans le deuxième volet, Amin est également filmé avec une pudeur surprenante quand on l'oppose à la façon dont les femmes sont dépeintes. À la fin du film, on le voit au lit avec une jeune fille, complètement nue et allongée au-dessus du drap, tandis que lui se cache habilement en dessous.

Amin est introduit comme le héros de la saga. En ce sens, il peut paraître normal que le point de vue adopté dans le film soit le sien, et que ce soit son désir à lui qui s'exprime dans la manière dont les femmes sont filmées.

Dès la deuxième scène du film, le regard masculin devient d'ailleurs littéral, puisqu'on voit Amin espionner Ophélie alors qu'elle est nue, en train de coucher avec un autre homme. Mais ce point de vue masculin perdure durant tout le film: même dans des scènes où Ophélie est seule et non observée, la caméra continue de s'attarder sur ses fesses. Il devient rapidement clair qu'il s'agit à la fois du regard d'Amin et de celui de Kechiche lui-même.

Surenchère épuisante

Présenté à la fin du festival de Cannes 2019, le deuxième volet de cette saga –ou intermezzo– semble s'être emparé de ces critiques pour y répondre de la manière la plus violente et trollesque possible. Désormais, il ne s'agit plus de quelques plans dérangeants: il s'agit de l'intégralité du film.

Dès les premières secondes, on assiste à un mouvement de caméra qui descend lentement en gros plan sur le corps nu d'une jeune femme en train de poser pour Amin, qui la prend en photo. Puis s'enchaînent des scènes à la plage où presque chaque angle, chaque plan met en avant le postérieur des héroïnes –on ne verra évidemment aucune fesse masculine en trois heures trente de film. Encore une fois, les hommes, eux aussi en maillot de bain, sont plutôt filmés à distance et ne sont pas du tout érotisés.

Le film consacre ensuite un peu plus de deux heures à une soirée en boîte de nuit, où la caméra observe longuement les jeunes femmes –l'une d'entre elle a 18 ans– en train de twerker ou de se frotter à des barres en fer. Plusieurs plans, uniquement focalisés sur les fesses des actrices (qui portent des shorts très, très, très courts), durent de longues minutes.

Mektoub My Love: Intermezzo contient également une scène de cuni de treize minutes, qui là encore se focalise sur les fesses d'Ophélie.

Pour la blague, sachez qu'on a compté le nombre de plans de fesses dans le film: il y en avait 178. Dans un film de 208 minutes, on obtient presque une moyenne d'un cul par minute –jolie performance.

Le long-métrage, présenté à Cannes alors que le montage et l'étalonnage n'étaient pas encore terminés, constitue une proposition esthétique et narrative beaucoup plus radicale que le premier, en nous enfermant dans une expérience de boîte de nuit claustrophobe et poisseuse dont on ressort lessivé.

Une proposition peut-être plus honnête, aussi: ici, on ne peut plus s'abriter derrière une quelconque histoire, puisque le film est à 100% dédié au fétichisme du corps féminin –comme le réalisateur l'a lui-même exprimé en conférence de presse: «J'ai voulu montrer ce qui me fait vibrer, des corps.»

Pourquoi pas, mais cette surenchère de culs a clairement créé le malaise sur la Croisette, d'ailleurs aussi bien chez les hommes que chez les femmes, et parfois en dépit de l'admiration que le film peut susciter.

De nombreuses personnes présentes lors de la projection sont parties avant la fin du film; d'autres déplorent simplement la misogynie écrasante de ces images, qui tombe comme un cheveu sur la soupe dans une sélection cannoise qui nous a offert de superbes films et rôles féminins.

Gwennaelle Masle, rédactrice en chef du Mag du Ciné, se dit écœurée et «anéantie» par le film: «Contrairement au premier volet où l'on était envoûté par la vie et le désir criant du film, Intermezzo n'est qu'un vulgaire fantasme d'un homme frustré par sa jeunesse, qui au lieu de sublimer les femmes [...] les réduit au statut d'objets en se trouvant des excuses dans des dialogues, comme pour légitimer son regard pervers. C'est sale, abject [...], quoique l'on pense de cette sublimation des femmes, rien n'est fin et beau, tout est violent et écœurant.»

Si le film de Kechiche paraît si insupportable, voire humiliant pour les femmes, c'est parce qu'il est une exacerbation à l'extrême, presque caricaturale, de ce male gaze auquel nous sommes déjà soumis·es constamment, que ce soit au cinéma, à la télé ou dans les pubs.

Cette façon culturelle de montrer le corps des femmes comme un objet de désir infiltre également notre quotidien, puisque les corps des vraies femmes sont soumis à commentaire, assujettis à des lois et, si l'on en croit les images que l'on consomme, se doivent toujours d'être beaux, lisses et agréables à regarder.

Quand on n'est pas un homme hétérosexuel, être soumis·e à ce regard en permanence peut devenir lourd, oppressant. Un festivalier, qui n'a pas tenu à être nommé, l'a reconnu à la sortie de la projection: «Effectivement, si on remplaçait les femmes du film par des hommes, ça deviendrait une expérience assez pénible.»

D'autres regards possibles

Le problème n'est pas que ce regard –ou que le film de Kechiche– existe, mais qu'il soit le regard dominant, qui écrase tout le reste. Évidemment, on peut justifier l'objectification des femmes dans ces films par le fait que leur héros est masculin, et qu'il est lui-même attiré par ces femmes.

Mais le problème, c'est que l'inverse reste encore beaucoup trop rare: combien d'exemples de personnages masculins érotisés, dont la présence ne sert qu'à susciter un désir féminin dans un film où la femme serait plutôt définie par sa personnalité ou son travail?

Malgré son approche radicale, Mektoub My Love: Intermezzo s'inscrit en fait dans la même lignée que la majorité du cinéma d'hommes depuis la nuit des temps. Un regard violent qui réduit encore une fois les femmes à leur corps et les transforme en un simple objet de désir, de convoitise et de possession pour les hommes qui les entourent plutôt qu'à des êtres humains à part entière.

Heureusement, même si le cinéma reste une affaire d'hommes (seulement 24% de réalisateurs sont des réalisatrices, selon une étude du CNC), de plus en plus de films viennent offrir d'autres regards et questionner la façon dont nous racontons les histoires de femmes. Rien que dans la compétition cannoise de cette année, on en a d'ailleurs noté deux sublimes exemples: Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma et Sibyl de Justine Triet.

Hafsia Herzi, actrice fétiche de Kechiche jouant dans Mektoub My Love, a elle-même offert un contrepoint saisissant en présentant cette année son premier long-métrage à Cannes, Tu mérites un amour (sélectionné à la Semaine de la critique). Comme l'écrit la journaliste Iris Brey, «digne héritière de Kechiche, Herzi filme le cul des femmes de très près… mais aussi celui des hommes… et ce regard à égalité est porteur de sens».

Lorsqu'un seul regard est majoritaire et réduit 50% de la population à un simple objet de désir et de fantasme, c'est étouffant. Mais plus cette pluralité de regards deviendra la norme, et moins le film de Kechiche posera problème.

Anaïs Bordages Journaliste

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