Société / Monde

Voyage à Baarle (et en Absurdie), puzzle géant situé à cheval entre les Pays-Bas et la Belgique

Temps de lecture : 7 min

Déchirées par la frontière belgo-néerlandaise, deux villes voisines essayent tant bien que mal de vivre ensemble.

La démarcation entre les deux pays traverse toute la ville de part en part, jusqu'à l'intérieur des habitations. | Patrick Rasenberg / Flickr
La démarcation entre les deux pays traverse toute la ville de part en part, jusqu'à l'intérieur des habitations. | Patrick Rasenberg / Flickr

Il est 9h45 ce vendredi 17 mai et le vent flandrien transperce ma veste printanière bien trop légère sans parvenir malheureusement à souffler sur les cumulus qui s'accumulent dans ma boîte crânienne. La raison de cette perturbation? Un voyage matinal interminable de deux heures trente. Au menu: un métro bruxellois, deux trains de la SNCB et un bus de la compagnie flamande De Lijn pour achever ce périple de cent petits kilomètres. La galère.

En tapotant sur le clavier fendillé de mon Wiko d'entrée de gamme, j'ai un doute: dois-je chercher de mes doigts fébriles la mairie de Baarle-Nassau ou celle de Baarle-Hertog? Suis-je actuellement aux Pays-Bas ou au Plat Pays? Qui suis-je? Où vais-je? Un simple terrien en détresse le long de la frontière la plus complexe de l'Union européenne (UE).

L'entrée dans Baarle-Nassau (Pays-Bas) et Baarle-Hertog (Belgique). | Jacques Besnard

Deux villes, trente enclaves

Après avoir vérifié l'info dans mes mails et sur le web me voici, en principe, en train de déambuler dans la petite ville de Baarle-Hertog sur le territoire belge. Enfin, la Belgique, c'est vite dit car quand on se promène dans les rues de Baarle, puzzle géant composé de deux communes (Baarle-Hertog comprend 2.700 âmes, Baarle-Nassau aux Pays-Bas 6.800), il faut sans cesse regarder à terre pour savoir où l'on est. La première ne compte pas moins de vingt-deux enclaves sur le territoire néerlandais quand la seconde comprend huit bouts de terre encerclés par le territoire belge.

Un joyeux bordel hérité du Moyen Âge et de la concession de terres de Baarle par le duc du Brabant à un seigneur de Breda. On parle alors de Baerle-duc («hertog» signifiant duc en néerlandais) et de Baarle-Breda.

La première entité passe sous le giron de Turnhout vers 1360, la seconde change de nom en 1403 lorsque le comte Engelbert de Nassau devient le propriétaire des terres. Rien ni personne ne parviendra à les unifier. En 1843, le traité de Maastricht fixe les frontières entre la Belgique et les Pays-Bas mais il a fallu attendre 1995 pour que les limites entre les deux villes soient définitivement scellées.

Depuis, des croix peinturées et des punaises en acier plantées dans l'asphalte matérialisent les frontières des deux villes qui coupent certains domiciles et magasins ou les terrasses de plusieurs bars. Même une partie du bâtiment de la mairie de Baarle-Hertog est située aux Pays-Bas. Une particularité qui fait d'ailleurs bien rire le maire Frans de Bont, tout amusé de montrer la salle communale. «Ici, on est en Belgique et là, aux Pays-Bas», explique-t-il en simulant une partie de Twister. «Tu peux marcher dans une rue et traverser dix fois la frontière», rigole, de son côté, Gitte Tilburgs, directrice de la communication de Baarle-Hertog.

Gitte Tilburgs est en Belgique, Frans de Bont se trouve aux Pays-Bas. | Jacques Besnard

La règle de la porte d'entrée

Pour mieux s'y retrouver quand les bâtiments sont traversés par une frontière, les deux communes appliquent la règle de la porte d'entrée. Son emplacement détermine le pays de domiciliation d'une maison. Cela a pu créer quelques imbroglios, notamment en 1995 lorsqu'une dame belge de 86 ans a appris qu'elle avait toujours vécu aux Pays-Bas. Imaginez une seconde votre grand-mère «changer de camp» après si longtemps. «Elle voulait habiter en Belgique alors le maire lui a dit que la solution était de déplacer la porte d'entrée. Ils l'ont mise à gauche», se gausse devant une porte bordeaux Willem van Gool, président de l'office du tourisme de Baarle .

Cette porte d'entrée était à droite et aux Pays-Bas jusqu'en 1995. | Jacques Besnard

Quid des édifices dont la porte est située pile au niveau de la frontière? «Dans ce cas, les habitants peuvent choisir le pays où ils souhaitent vivre», précise mon guide.

Les résidents de cette maison ont semble-t-il eu du mal à se décider puisqu'elle a deux adresses. Le 2 pour la Belgique et le 19 pour la poste néerlandaise. «S'ils écrivent en Belgique, ils utilisent leur adresse belge et l'adresse néerlandaise dans le cas contraire. Les facteurs sont au courant de cette situation», assure mon accompagnateur.

Dans cette maison, on entre par le pays de son choix. Frappez au numéro 2 ou au 19. | Jacques Besnard

Cette règle de la porte d'entrée peut aussi créer des situations totalement absurdes. Willem van Gool s'arrête quelques minutes plus tard devant la façade d'un immeuble flanqué de deux portes. Une aux Pays-Bas, l'autre en Belgique.

Détenteur d'un passeport néerlandais, résident à Baarle-Hertog, le propriétaire souhaitait faire des travaux dans le bâtiment d'origine. La porte d'entrée se trouvant aux Pays-Bas, il a sollicité la mairie néerlandaise pour réaménager le bâtiment. Impossible.

Malin, il a résolu le problème en installant tout simplement une deuxième porte d'entrée, adjacente à la première mais de l'autre côté de la frontière. Pratique.

Contrebande et secret bancaire

Pendant longtemps, avant la liberté de circulation établie entre les deux pays, la région a d'ailleurs été connue pour être la reine de la combine et du marché noir. On trouve même une statue qui rappelle la spécialité de Baarle. Après la guerre, «la contrebande a prospéré et presque tout le monde y a participé», est-il écrit sur le site commun aux deux villes.

Sucre, gin, lait, beurre, bétail, etc. étaient, apparemment, passés en sous-main notamment à travers les bois. Les personnes qui faisaient transiter les produits enfilaient des sabots spéciaux qui laissaient des traces à l'envers dans la terre pour mener les autorités douanières sur une fausse piste quand les femmes à bicyclette planquaient des mottes de beurre sous leurs habits.

Le bâtiment le plus mystérieux de la ville reste une ancienne banque: la Femis. L'établissement promettait la confidentialité financière des titulaires de comptes, ce qui empêchait pratiquement de remonter aux origines de l'argent. En outre, son emplacement aurait permis d'éviter les contrôles fiscaux. Les employé·es déplaçaient les papiers de l'autre côté de la frontière lorsque l'inspection des impôts débarquait. Les autochtones rivalisaient de subterfuges pour les tromper.

La banque a fini par faire faillite en 1991 et l'enquête a ensuite démontré que l'institution travaillait, notamment, avec l'un des plus importants gang de trafiquant·es de cannabis des Pays-Bas.

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«Le meilleur des deux pays»

On aura compris que vivre ici, comme dans d'autres zones frontalières, permet bien souvent de profiter des bons plans. «Les gens choisissent la solution la plus bénéfique, pour l'argent, les enfants. Il y a des difficultés à vivre ici mais il y a aussi de nombreux avantages», confirme le maire belge.

L'essence, par exemple, est moins chère en Belgique. Pas étonnant de voir que quatre stations-service se sont implantées à Baarle-Hertog pour une seule aux Pays-Bas. Idem pour la cigarette (dix bureaux de tabacs belges pour un néerlandais) et les feux d'artifice. «Tu peux en acheter toute l'année ici alors qu'en Hollande la vente est autorisée trois jours par an. On a cinq magasins spécialisés à Baarle-Hertog», explique le maire.

La nourriture, en revanche, est moins onéreuse aux Pays-Bas. Ce sont donc les Belges qui traversent la frontière pour se ravitailler à moindres frais. Exception faite, évidemment, du magasin de bières coupé en deux par la frontière mais bien situé au Plat pays. Le propriétaire propose 600 bières et seulement un malheureux étal de cervoises hollandaises.

À ce propos, les jeunes rebelles bataves se voyant refuser une pinte par un honnête limonadier hollandais peuvent traverser la rue pour tremper leurs lèvres dans une bière d'un bar belge. La consommation de bière et de vin est autorisée dès l'âge de 16 ans chez les Belges alors qu'il faut être majeur·e chez les voisins néerlandais.

Beaucoup de parents hollandais inscrivent également leurs jeunes enfants dans les écoles maternelles belges. «Les enfants peuvent commencer plus tôt en Belgique qu'aux Pays-Bas. L'école étant moins chère qu'une inscription en crèche le choix est vite fait», confirme Gitte Tilburgs.

De même, les réseaux de téléphone belges et néerlandais sont disponibles et beaucoup de portables sont dotés d'une double SIM.

Dans le centre de Baarle-Hertog, le réseau de gaz est fourni par l'entreprise néerlandaise Enexis. En Hollande, pourtant, depuis l'an passé une loi interdit le raccordement au gaz du les nouvelles maisons et bâtiments neufs. «En Belgique, cette loi n'est pas applicable pour l'instant. Du coup, la compagnie de gaz hollandais peut fournir du gaz aux maisons belges mais pas aux domiciles hollandais. Comment voulez-vous expliquer cela aux gens? Ce n'est pas facile. Les locaux ne comprennent pas cette Europe», argumente Frans de Bont.

«Devenir un exemple»

La cohabitation entre les Belges et les Néerlandais n'a pas toujours été aisée. Willem van Gool, 68 ans et Néerlandais, se souvient des embrouilles avec les enfants belges.

«Quand j'étais en primaire, on se battait les uns contre les autres. On avait une chanson sur eux dont les paroles n'étaient pas très cool. Parfois, ça finissait en bagarre.»

Pour éviter les anicroches, le bourgmestre de l'époque a trouvé une première solution: décaler les horaires des écoles. «Comme ça on se croisait pas.»

Tout était séparé jusqu'à ce que les autorités aient l'idée de créer un mouvement de jeunesse belgo-néerlandais. «Cela a été une période très importante car non seulement les jeunes se mélangeaient, mais également les parents.»

«Les Hollandais parlent beaucoup durant les réunions, nous on est plus timides, mais on y arrive. On a envie de devenir un exemple»

Frans de Bont, maire de Baarle

Depuis, les liens se sont resserrés. Baarle-Hertog et Baarle-Nassau coopérèrent de plus en plus. Les deux conseils municipaux se réunissent plusieurs fois par an via le GOB (Organe commun Baarle) qui s'est réuni la première fois en 1998. Le but: gérer tant bien que mal les choses ensemble. «Cet organe n'a pas la personnalité juridique alors nous devons, de chaque côté, ratifier toute décision durant notre conseil municipal respectif», indique la directrice de la communication de Baarle-Hertog.

Le centre culturel et l'office du tourisme sont gérés mutuellement. Les deux polices sont séparées mais les agents sont assis côte à côte dans le même commissariat. Composée de trente pompiers (vint-deux Néerlandais·es et huit Belges), la caserne est devenue la première du genre en Europe. Une source de fierté pour le maire: «La caserne est à Baarle-Nassau donc on les paye pour cela. Cela nécessite beaucoup de discussions... On n'est pas toujours d'accord, les Hollandais parlent beaucoup durant les réunions, nous on est plus timides, il y a des frictions mais on y arrive. On a envie de devenir un exemple pour les autres.»

Jacques Besnard Journaliste

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