Égalités / Société

Cessons de parler d'impuissance pour désigner un trouble de l'érection

Temps de lecture : 5 min

Le vocabulaire utilisé pour parler de la sexualité convoque un imaginaire qu'il serait grand temps de renouveler.

On ne dira pas d'une femme qu'elle est impuissante mais, par exemple, qu'elle est frigide –ce qui lui fait par ailleurs porter davantage la responsabilité. | Annie Spratt via Unsplash
On ne dira pas d'une femme qu'elle est impuissante mais, par exemple, qu'elle est frigide –ce qui lui fait par ailleurs porter davantage la responsabilité. | Annie Spratt via Unsplash

C'est un terme connu de tout le monde et entré dans le langage courant: pour parler de dysfonction érectile ou de trouble de l'érection, on utilise le mot «impuissance». Cette définition, bien plus resserrée qu'un «manque de force physique ou morale pour agir», l'a même, dans les esprits, emporté sur ce sens général premier.

La preuve: c'est au vocable «sexualité» que les étudiant·es qui ont bien voulu se prêter au jeu de Laurence Brunet-Hunault, maîtresse de conférences en linguistique et sémiologie à l'université de La Rochelle, l'ont systématiquement rattaché en dehors de tout contexte d'énonciation.

Sauf que l'usage de ce substantif ne fait pas simplement appel de manière anodine à la sexualité. Comme le résume avec un sens certain de la formule une étudiante, le nom «impuissance» ou sa déclinaison adjective «impuissant» vient bien révéler que «le pouvoir du phallus est celui qui fait l'homme».

Désuétude

Il est intéressant en effet de constater que cette appellation vise uniquement les hommes. C'est du moins ce qu'on peut lire sur le site du Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL): «Impuissance sexuelle ou, absol., impuissance. Incapacité, pour un homme, de pratiquer normalement l'acte sexuel, et qui est due généralement à des troubles psychologiques.»

À ceci près que, en poursuivant la lecture, on s'aperçoit que des dictionnaires médicaux l'emploient aussi pour les femmes: «Incapacité de pratiquer l'acte sexuel chez l'homme aussi bien que chez la femme» (Méd. Biol. t. 2 1971). C'est aussi ce que l'on trouve dans le dictionnaire du moyen français (1330-1500): «Quant impuissance de habiter est allegimé ou a cause de frigidité ou de malefice ou deffection de membre viril ou d'artation en la femme» (Sacr. mar., c.1477-1481, 78).

Une vision englobante, dirons-nous, qui n'a donc plus cours de nos jours. On ne dira pas d'une femme qu'elle est impuissante mais, par exemple, qu'elle est frigide –ce qui lui fait par ailleurs porter davantage la responsabilité, la faute, tandis que l'impuissance est quelque chose qui dépasse l'individu et auquel il ne peut rien.

Domination phallique

La désignation de la gent masculine par ce qualificatif fait sens. Déjà, en latin, détaille Laurence Brunet-Hunault, «potestas et potentia, les deux mots qui signifient puissance, ont pour synonyme vis, soit la force, la vigueur et l'énergie, toutes qualité associées généralement au masculin».

Rien d'étonnant: «Ce sont les hommes qui sont censés détenir le pouvoir dans une société relativement phallique», pointe la spécialiste de l'imaginaire linguistique, qui signale aussi que le mot potentia est souvent associé au pouvoir et à la souveraineté.

Si seuls les hommes accèdent à la puissance, ils sont aussi les seuls à pouvoir en être dépossédés par le préfixe privatif «im». C'est pour cela que, apprend-on toujours sur le site du CNRTL, «le fait d'être impuissant est considéré, dans les cultures qui valorisent la virilité de l'homme, comme une tare, une anomalie honteuse, inavouable, […] ce que confirme son utilisation comme insulte: “Elle me traita même de flibustier, et d'impuissant” (Maupass., Contes et nouv., t. 1, Cas de MmeLuneau, 1883, p. 107)».

«On imagine l'acte sexuel comme une domination.»

Maria Candea, sociolinguiste et fondatrice de la revue GLAD!

C'est que, derrière, il y a toute une mystique de la force (éminemment masculine), que l'on retrouve ici et là dans le langage. On dit bien «bander», de la même façon que l'on bande ses muscles ou un arc. On parle aussi de «performance» sexuelle. On se passionne pour la taille du pénis. Et le coït est bien souvent réduit à la pénétration (idem pour le récit de la fécondation qui donne le beau rôle aux spermatozoïdes) comme s'il s'agissait d'un soldat qui, de sa lance, transperçait son adversaire et le faisait plier. Alors que l'on pourrait utiliser le mot «circlusion», comme l'évoque la sociologue Bini Adamczak dans un article de 2016, pour faire comprendre que ni le vagin ni l'anus ne sont des trous passifs.

Tous ces exemples soulignent à quel point, dans notre langage, «on imagine l'acte sexuel comme une domination», indique Maria Candea, maîtresse de conférences en sociolinguistique à l'université Sorbonne-Nouvelle et cofondatrice de GLAD! Revue sur le langage, le genre, les sexualités, qui relève également la polysémie encombrante de l'expression «baiser quelqu'un». «“Se faire baiser” est synonyme de “se faire avoir”, c'est avoir le mauvais rôle, être le perdant dans l'histoire.»

Imaginaires alternatifs

Si l'impuissance est perçue comme déshonorante et humiliante, c'est bien parce que l'homme, sans pénis vigoureusement dressé, sort de son rôle traditionnel de dominant. Domination qu'il exerce en ayant une descendance et donc en éjaculant, l'impuissance désignant dans certains dictionnaires, fait remarquer le CNRTL, «l'impossibilité, en pratiquant l'acte, d'engendrer un enfant».

Utiliser ce terme pour parler d'une érection délicate et subtile, c'est peu ou prou considérer que, sans pénétration, l'acte sexuel est inexistant (c'est bien ce qui est sous-entendu dans la définition citée plus haut: «Incapacité, pour un homme, de pratiquer normalement l'acte sexuel»), voire relier procréation et sexualité, l'érection faisant office de canon envoyant les spermatozoïdes jusqu'aux ovocytes (avec l'aide des contractions du vagin, faut-il le rappeler): en effet, sans la tumescence préalable du pénis, pas d'émission (finale?) de sperme.

«Les discours sur la sexualité sont hyper hétérocentrés et pénétrocentrés», constate avec regret Maria Candea, co-autrice de Le français est à nous! avec Laélia Véron. Résultat, «si l'on cherche à penser la sexualité autrement, à la réinventer, à u moment donné, on va butter sur le langage».

«Ce mot vient d'une autre époque, il est toxique et nous dérange.»

Maria Candea, sociolinguiste et fondatrice de la revue GLAD!

La sociolinguiste fait le parallèle avec les pornos féministes qui produisent des fantasmes différents et moins masculins. «Avec le langage, c'est pareil, on peut essayer de produire des imaginaires alternatifs.»

Attention, précise-t-elle, il ne s'agit pas de trouver un autre mot courant pour les troubles de l'érection ni de cesser d'employer «impuissance» dans ce sens-là juste pour le plaisir d'imposer un «politiquement correct» que personne ne défend. L'objectif est bien plutôt d'exprimer les changements de mentalités et d'ouvrir les imaginaires.

«Ce mot vient d'une autre époque, il est toxique et nous dérange», de la même manière qu'on a trouvé dérangeant de continuer à considérer qu'une «pharmacienne» serait la femme d'un pharmacien après que les femmes ont eu accès à l'exercice du métier.

Dans un monde où l'on commence à briser le tabou de la sexualité des personnes âgées ou en situation de handicap, où l'on amorce un décentrage par rapport à la pénétration, se questionner sur l'emploi du terme «impuissant» dans le champ de la sexualité et combler le retard du vocabulaire employé par rapport aux usages, c'est aussi permettre à tout un chacun de s'ouvrir à d'autres pratiques, avec des «demi-molles» et toutes les autres nuances d'érection.

Daphnée Leportois Journaliste

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