Égalités / Société

Dire «c'est pas moi, c'est ma femme» n'est pas forcément 100% machiste

Temps de lecture : 7 min

Étrangement, ce peut être aussi le signe d'une société et d'une conjugalité plus égalitaires.

Il est plus facile de dire «ma compagne ne va pas aimer si je bois trop» que «je n'ai pas envie de trop boire». | Phil Coffman via Unsplash
Il est plus facile de dire «ma compagne ne va pas aimer si je bois trop» que «je n'ai pas envie de trop boire». | Phil Coffman via Unsplash

«Désolé les mecs, faut que j'y aille, ma femme m'attend.» Variante: «Ah non, la tournée prochaine, ça sera sans moi, ma meuf veut que j'y aille mollo sur la boisson Ou encore: «Nan nan, c'est pas que j'aime pas la viande, hein, c'est ma copine, elle est à fond sur les droits des animaux, tu vois…» Autant de justifications dont vous avez peut-être été témoin et qui peuvent donner envie de rétorquer à l'individu de sexe masculin qui en est l'auteur que personne ne l'a délesté de son libre arbitre et qu'en réalité c'est lui qui choisit de rentrer tôt, de limiter son ébriété ou de manger moins de viande voire pas du tout; que son épouse, sa conjointe, sa copine approuve ce choix n'en fait pas pour autant l'horrible castratrice qu'il dépeint insidieusement par ces quelques mots.

Sauf que, dans un couple hétérosexuel, faire porter la responsabilité à sa femme de certains comportements perçus comme moins virils a beau avoir de notables relents machos, ce n'en est pas moins aussi et paradoxalement le signe d'une société plus ouverte et moins patriarcale où les couples se font, peu à peu, plus égalitaires. «La plupart des individus ne sont pas que dans la masculinité hégémonique: nous sommes un peu plus composites», plante le sociologue Jacques Marquet, membre du Centre interdisciplinaire de recherche sur les familles et les sexualités (Cirfase), à l'Université catholique de Louvain (UCL), en Belgique.

Pourtant, c'est vrai, des réflexions de la sorte ne sont pas anodines mais bien sexistes. On ne peut le nier. En les prononçant, on «renforce la différence femme-homme et le système de genre», souligne sa consœur Charlotte Debest, notamment chargée de cours à l'Université Paris-Est Créteil (Upec) dans le parcours «Genre et parcours sexués». Parce qu'elles confèrent à la femme un halo négatif: celle-ci incarnerait la figure de la mégère régnant sans pitié sur le foyer et la conjugalité.

Responsabilité hygiénique

C'est d'ailleurs pour cela que, même si l'homme admet qu'il se range aux décisions de sa femme, ce n'est pas en soi un renversement du patriarcat: «C'est très traditionnel. La femme “porte la culotte” mais reste socialement à la maison, il y a l'idée que c'est la reine du foyer et qu'elle coordonne ce qu'il s'y passe, du ménage aux horaires, ce qui permet aux autres membres d'être libres et de moins s'en soucier. C'est complètement dissymétrique.» À la femme donc les décisions de la maisonnée, du régime alimentaire aux horaires de sorties, autant de tâches et de postures perçues comme des contraintes et des atteintes à la bonne humeur comme à la liberté. S'efforcer de consommer moins voire pas d'alcool ou ne pas être un·e féru·e de viande est en effet encore vu de nos jours comme une restriction.

«L'État est toujours passé par les femmes pour que les hommes aient une hygiène de vie plus correcte»

Charlotte Debest, sociologue

Pour toutes ces raisons, dire «c'est pas moi, c'est Madame» reste finalement une excuse acceptable, quand bien même Monsieur reconnaît qu'il se comporte en petit garçon obéissant. «Dans un groupe où les références à la masculinité restent fortes, il est plus légitime de dire “c'est ma compagne qui…” que de dire “je n'ai pas envie de boire des pintes avec vous”», pointe Jacques Marquet.

Et ce, d'autant plus que de faire endosser la responsabilité à sa femme s'inscrit dans une tradition patriarcale, glisse Charlotte Debest: «L'État est toujours passé par les femmes pour que les hommes aient une hygiène de vie plus correcte. Des manuels de la bonne mère et de la bonne épouse aux campagnes de prévention sur le thème de l'alcool du XIXe et du XXe siècles, on a dévolu aux femmes un rôle presque institutionnalisé de protéger les hommes contre eux-mêmes, leurs “pulsions”, leur testostérone…»

Prévaut ainsi l'idée que «c'est à travers les mères et les compagnes que les hommes vont se discipliner» et que, par conséquent, lorsqu'ils faillissent, c'est, au fond, elles qui en sont coupables parce qu'elles n'ont pas su les en empêcher. Le même ressort est en jeu lorsque l'on justifie un viol par la tenue de la victime ou le fait qu'elle soit dehors seule à une heure avancée de la nuit plutôt que par le comportement de l'agresseur.

Canard viril

En arrière-plan, on retrouve aussi la conviction que les femmes seraient plus mûres et prévoyantes, tandis que les hommes seraient par nature téméraires. «Concrètement, les femmes ont appris à prendre soin d'autrui et à faire passer leurs désirs après ceux des autres», ajoute la sociologue spécialiste des normes et des reproductions sociales, alors que les comportements à risque des hommes sont davantage acceptés. C'est une question de socialisation genrée, depuis le plus jeune âge. Aux femmes le care, aux hommes l'entreprise, dans tous les sens du terme.

Son confrère mentionne un travail réalisé il y a vingt ans: avait été demandé à des élèves de 12 ans de faire une rédaction sur le thème «Ma vie lorsque j'aurai 20 ans». Les résultats parlaient d'eux-mêmes: «Toutes les filles évoquaient leur mari et leurs enfants. Seul un garçon parlait de sa femme, en disant “le matin, j'embrasserai ma femme et j'irai travailler”. À 12 ans, les garçons se projetaient dans des métiers tandis que les filles se projetaient dans des relations familiales.»

«L'argument du canard convoque un univers, un ensemble de référentiels compris par tout le monde»

Jacques Marquet, sociologue

Rappeler le rôle d'intendance des femmes tout en le présentant sous un jour critique et risible par son exagération peut aussi être un moyen de faire reconnaître sa virilité. «Cet argument ressoude le groupe, à qui il paraît drôle de dire que toutes les femmes sont des mégères. Ce peut être aussi un moyen d'affirmer son hétérosexualité, ce qui participe de la construction de la masculinité: l'homme réaffirme qu'il est en couple hétérosexuel et que sa conjointe fait des choses à la maison, ce qui le maintient dans sa position virile auprès de ses pairs», indique Charlotte Debest.

Dire que l'on est un canard parce que l'on se plie aux desiderata de sa femme sans discuter, et être moqué (gentiment) pour cela ne prend donc pas vraiment le patriarcat à rebrousse-poil mais emprunte plutôt à son répertoire classique et à ses traditions. Résultat: puisque c'est une justification connue et comprise de tous, sa mention va avoir pour effet de clore la conversation. «Cet argument convoque un univers, un ensemble de référentiels compris par tout le monde. Si on le prononce, on est dans le ton, personne ne va nous interroger, on n'est ainsi pas obligé d'entrer dans la discussion», abonde le sociologue spécialiste des relations amoureuses et du couple. Un peu comme de dire «j'ai quelqu'un d'autre» pour justifier une rupture conjugale, alors que les raisons sont souvent plus complexes et nébuleuses.

Négociation conjugale

En raison de sa simplicité caractéristique, cet argument a plus de chance de ressortir que d'autres. «Il est rare que, quand on nous demande de nous expliquer, l'on donne l'imbroglio de raisons qui s'enchevêtrent. Et puis on ne doit pas exclure que nous sommes beaucoup moins conscients des choses qui nous font agir», décrit Jacques Marquet. Décider de ne pas faire de folies à une soirée, ce n'est jamais un programme détaillé avec des cases et justifications du type «je reste 52 minutes parce que…» suivi de «je bois tant de centilitres parce que…» à cocher.

Très souvent, les individus sont partagés: ils ont envie de faire la fête sans réfléchir aux conséquences mais aussi de lire une histoire à leurs enfants, d'avoir une bonne nuit de sommeil, de passer un temps privilégié avec leur compagne. Sauf que le choix final est binaire: on reste ou on rentre, on boit ou ne boit pas. «On ne peut pas y être à 51%», détaille le sociologue de l'UCL. Alors on simplifie.

«Depuis l'abandon de l'autorité maritale, on est dans une forme de confrontation conjugale: il faut négocier»

Jacques Marquet, sociologue

Que cet argument de la ménagère qui porte la culotte et en fait voir de toutes les couleurs à son homme fasse surface n'est donc pas automatiquement le signe d'une vigueur renouvelée du patriarcat. L'homme qui l'utilise peut ne pas être dans le registre de la plainte ni considérer sa femme comme une harpie dont il serait la victime: il peut même à l'inverse participer avec joie aux tâches domestiques et parentales, et pas juste aider ni donner un coup de main à sa femme.

Quand bien même celle-ci serait vraiment à l'origine de ce comportement, ce n'est pas non plus systématiquement le signe d'une répartition genrée classique des rôles. «Les situations où le ou la partenaire a joué dans la décision finale existent, observe le sociologue. La vie de couple est toujours une rencontre entre deux univers de référence qui, fatalement, sur un ensemble de points, vont être différents. Et on peut espérer que la décision ne soit pas systématiquement celle de l'un ou de l'autre. Dans un couple qui se veut plus égalitaire, depuis l'abandon de l'autorité maritale et que l'on a quitté le modèle où, lorsqu'il y a un différend, c'était la décision du mari qui primait, on est dans une forme de confrontation conjugale: il faut négocier.»

Transition aménagée

Un «c'est pas moi, c'est ma femme» semble alors être un marqueur transitionnel, une sorte de remugle patriarcal dans une négociation conjugale pas toujours évidente, qui plus est lorsque les univers de référence sont éloignés. «Si le point de départ est une culture plutôt marquée par la masculinité hégémonique avec une identité virile où l'on boit des pintes après le travail et va regarder des matchs entre potes, le passage à un mode de vie conjugal, surtout s'il se veut égalitaire, ne se fait pas du jour au lendemain. L'intégration conjugale a des coûts, constate le membre du Cirfase. C'est tout un réaménagement. Et les hommes, partant d'une situation plus avantageuse, acceptent de perdre progressivement.»

Au fond, qu'un homme cède à cette solution de facilité de faire porter le chapeau à sa conjointe, même si cela laisse aux femmes le mauvais rôle, celui de trouble-fête et de super-intendante de tâches relativement dévalorisées, c'est aussi le signe que le couple se transforme et nous avec, puisque l'on a des choix de vie moins virilistes qu'autrefois. La preuve: ce type d'argumentaire a beau être légitime dans certains cercles, il fait aussi tache.

Or, «plus les lignes bougent, plus l'on remarque la diversité, signale Jacques Marquet. Quand il y a un consensus social sur un sujet, les comportements ne dénotent pas». Reste tout de même encore quelques étapes à franchir: c'est seulement lorsque cet argumentaire sexiste cessera d'être légitime voire compréhensible que les deux membres du couple seront pleinement à égalité.

Daphnée Leportois Journaliste

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