Égalités / Culture

«Sibyl», un film qui montre enfin les femmes dans toute leur complexité

Temps de lecture : 7 min

Dans son nouveau long-métrage, Justine Triet crée un des plus beaux et complexes personnages féminins du cinéma. Une révélation du Festival de Cannes.

Sibyl est à la fois sûre d'elle et pas du tout, point d'ancrage pour son entourage alors qu'elle-même menace de perdre pied. | Capture d'écran via YouTube
Sibyl est à la fois sûre d'elle et pas du tout, point d'ancrage pour son entourage alors qu'elle-même menace de perdre pied. | Capture d'écran via YouTube

– Comment tu fais pour être sûre de toi?
– Je fais semblant.

Cette réponse, que fait l'héroïne à sa sœur dans Sibyl, pourrait être la devise officielle des personnages féminins de Justine Triet. Car comme La Bataille de Solférino et Victoria, son troisième long-métrage présenté à Cannes et sorti en salle le 24 mai, dresse le portrait d'une femme complexe et multidimensionnelle, comme on en a rarement vues au cinéma.

Sibyl est à la fois sûre d'elle et pas du tout, point d'ancrage pour son entourage alors qu'elle-même menace de perdre pied. Aussi dépassées qu'elles soient par leur propre vie, les héroïnes de Justine Triet semblent toujours porter le monde à bout de bras, qu'il s'agisse d'une journaliste submergée par les responsabilités un jour d'élection présidentielle, d'une avocate qui doit défendre son ami accusé de tentative d'homicide, ou de Sibyl, psychologue réticente qui se retrouve embarquée sur un tournage de cinéma pour calmer les tensions au sein de l'équipe.

Révolutionnaire

Sibyl le film est difficile à définir. D'une ambition rare, il mêle à la fois comédie, drame, thriller érotique, hexagone amoureux, film méta et portrait intime. Le tout en moins de deux heures. À l'image de son film, Justine Triet a créé un personnage qui peut difficilement être rangé dans une seule case. Sibyl est psychologue, mais elle est aussi romancière. Elle est alcoolique, mais ce n'est pas ce qui la définit, juste une des multiples facettes qui la constituent. Et c'est elle qui va prendre en main, au détriment de sa propre vie, les névroses de toutes les personnes qui l'entourent.

Au fil du film, on suit non seulement sa vie professionnelle, mais aussi sa vie intime avec plusieurs hommes, ainsi que son rôle de mère, ses envies créatives, sa lutte contre l'addiction, ou encore sa relation avec sa sœur. Comme l'explique la réalisatrice dans le dossier de presse consacré au film, «Victoria était déjà assez complexe en termes d'entremêlement de récits, mais [...] il y a ici une dimension supplémentaire, plus mentale: on est dans la tête de Sibyl». Car le film inclut aussi des flashbacks, qui reconstituent le passé douloureux de l'héroïne et ajoutent une couche supplémentaire de complexité au personnage.

Les actrices doivent souvent composer avec de petits rôles très caricaturaux ou sexistes

Cela peut paraître assez banal, mais voir un personnage féminin aussi riche est en fait révolutionnaire. Déjà, parce que les femmes, tout court, sont sous-représentées au cinéma: de nombreuses études montrent que la plupart des films ont un homme comme protagoniste principal, et que les personnages féminins ont beaucoup moins de répliques. Les femmes intéressantes sont tellement rares au cinéma qu'encore aujourd'hui, beaucoup de films ne franchissent pas le test de Bechdel, qui constitue pourtant un critère extrêmement faible de représentation: pour le passer, il faut qu'un film contienne au moins deux femmes, qu'on les voie parler ensemble, et qu'elles parlent d'autre chose que d'un homme.

Pour travailler, les actrices doivent souvent composer avec de petits rôles très caricaturaux ou sexistes, définis uniquement par leur physique ou leur relation à l'homme qui joue le rôle principal. Et dès la trentaine, elles sont considérées comme trop vieilles pour jouer la partenaire romantique d'un homme de 55 ans, comme l'avait déploré Maggie Gyllenhaal. Il y a quelque années, un blog s'était même mis à compiler les pires annonces de casting, du genre «jeune fille frivole et hystérique», ou «Femme mignonne. Naïve. Pas indépendante d'esprit».

Un nouvel archétype réducteur

Les choses changent, lentement. Au début des années 2010, alors que la nécessité de créer plus de personnages féminins intéressants pouvait de moins en moins être évitée, et que le succès des séries comme Orange is the new black ou des films comme Mes meilleures amies ont montré que les histoires de femmes pouvaient être lucratives, une nouvelle mode est apparue; celle des strong female lead, ou personnages féminins forts. Comprendre: une meuf stylée qui ne se laisse pas marcher sur les pieds, qui a du répondant, qui est dans la maîtrise la plus totale et la plus impressionnante.

Ces personnages ont une valeur indéniable: l'histoire du cinéma regorge de modèles masculins ultimes et inspirants, il n'y a pas de raison que les femmes n'aient pas droit à la même émulation. De même que James Bond est un héros hyper suave qui séduit toutes les filles, ou que John McClane est un homme ordinaire qui se transforme en badass lorsque les circonstances l'imposent, la meuf qui déchire est un modèle empouvoirant, une façon exagérée de montrer que les femmes aussi sont capables d'être fortes, imposantes, admirables.

Mais ce nouvel archétype, qui a même droit à son propre mot-clé sur Netflix, peut également être réducteur. En 2013, Natalie Portman déplorait ce féminisme de façade dans une interview: «L'idée fausse à Hollywood est que si vous racontez une histoire “féministe”, la femme botte des culs et gagne. Ça n'est pas féministe, c'est macho. Un film sur une femme faible, vulnérable, peut être féministe s'il montre une vraie personne à qui on peut s'identifier.»

Melissa Silverstein, fondatrice du site Women and Hollywood et signataire de la Charte 50/50, déplore également cette tendance réductrice: «Il faut arrêter de se focaliser sur la terminologie de si une femme est comme si ou comme ça. Nous voulons toujours accrocher une femme à un qualificatif et lui coller une étiquette, et nous ne faisons pas ça pour les hommes. Je veux juste voir toutes sortes de femmes différentes.»

Négligence et petites répliques

Récemment, des tentatives de créer des films féministes à la sauce hollywoodienne ont montré les limites du concept du strong female lead, et de cette marchandisation hypocrite du girl power. Au lieu de créer une histoire féminine de manière organique, Ocean's 8 a par exemple repris le concept d'un film aux héros masculins, Ocean's 11, en y transposant des personnages de femmes. Malgré son casting brillant, le film –réalisé par un homme– tombe complètement à plat, avec des personnages peu développés qui n'offrent pas grand-chose de plus que quelques moments très GIF-ables. Ces films privilégient souvent des scènes de féminisme symbolique et réductrices, comme une femme qui envoie bouler un homme, plutôt que de nous offrir une narration complexe.

«Il ne s'agit pas seulement de voir des femmes qui sont fortes, même si je veux voir plus de femmes qui sont fortes»

Melissa Silverstein, fondatrice du site Women and Hollywood et de l'Athena Film Festival

C'est par exemple ce que fait Quentin Tarantino dans son dernier film, Once Upon a Time in Hollywood: dans une scène mignonne, une petite fille de 8 ans rétorque au personnage de Leonardo DiCaprio qu'elle n'aime pas qu'on l'appelle «ma puce». Certes, c'est stylé. Mais il s'agit d'une petite fille, qui ne représente aucune véritable menace pour le personnage de DiCaprio, ce dernier s'en amuse plus qu'autre chose (la scène aurait été différente si Margot Robbie lui avait fait la même remarque).

Surtout, il s'agit d'une seule scène, dans un film qui se focalise essentiellement sur les destins de deux hommes et néglige ses personnages féminins en ne leur offrant qu'une poignée de répliques. Ainsi, comme l'explique Melissa Silverstein, le travail à faire reste encore monumental: «Il ne s'agit pas seulement de voir des femmes qui sont fortes, même si je veux voir plus de femmes qui sont fortes. Il ne s'agit pas seulement de voir des femmes qui sont des leaders, même si je veux voir des femmes qui sont des leaders. Il s'agit de voir des femmes qui opèrent de toutes les manières différentes dans notre société.»

Une véritable inversion

C'est exactement ce que fait le cinéma de Justine Triet, avec des portrait de femmes complexes, imparfaites et fascinantes, qui ne peuvent être résumées à une seule fonction, un seul rôle, ou à une petite réplique amusante. Car le mieux dans tout ça, c'est que Sibyl n'est pas le seul personnage féminin à être aussi bien traité dans le film. On a aussi celui qu'interprète Adèle Exarchopoulos, définie non seulement à travers son histoire d'amour dans le film, mais aussi par son travail, ses origines et sa santé mentale.

Quant à la réalisatrice jouée par Sandra Huller, elle tient plus au film qu'elle est en train de tourner qu'à sa propre relation sentimentale. Lorsqu'elle apprend que son copain la trompe avec l'actrice principale de son film et qu'il l'a mise enceinte, elle reste professionnelle, en leur expliquant qu'elle ne compte pas gâcher son film à cause de cette histoire. Comme l'expriment plusieurs personnages féminins à travers le film, «tout peut partir, mais pas le travail».

«Est-ce que je regarde ça en ayant peur de baisser la caméra, est-ce que je regarde ça comme une chose mécanique?»

Justine Triet, réalisatrice

Pour que les choses bougent, il faut aussi réfléchir à la manière dont les femmes sont filmées. Souvent objectifiées, filmées dans des habits moulants ou dénudées sans raison, les femmes ont longtemps été ramenées à leur physique au cinéma (et cela se produit toujours dans de nombreux films). Mais dans Sibyl, ces femmes entières et réalistes, qui ne sont pas là pour le plaisir d'un regard masculin, se baladent en pull, en jean, sans soutien-gorge, ou encore sans maquillage.

Cela peut paraître minime, mais c'est monumental. On retrouve ce même respect dans les scènes de sexe du film, pourtant crues et sensuelles. Comme l'explique Justine Triet, «c'était une nouveauté pour moi et j'ai essayé de les filmer comme des scènes d'action. Je me suis demandé: est-ce que je regarde ça en ayant peur de baisser la caméra, est-ce que je regarde ça comme une chose mécanique?».

Quant aux hommes, bien qu'ils soient présents et même cruciaux dans l'intrigue du film, ils ne bénéficient pas de la caractérisation complexe réservée aux personnages féminins. Il s'agit là d'une véritable inversion, alors que les hommes sont généralement ceux qui occupent le devant de la scène et bénéficient des rôles les plus complexes. Ici, tous gravitent autour de Sibyl. L'acteur incarné par Gaspard Ulliel est un séducteur manipulateur, Étienne, le petit ami de Sibyl, est uniquement présent dans le récit pour la soutenir (ou garder ses enfants), et son ancien amant est un fantôme du passé, présenté par son regard à elle. Dans ce film qui porte son nom, Sibyl prend toute la place; c'est même le motif de rupture d'un de ses ex. Et ça fait du bien.

Anaïs Bordages Journaliste

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