Sports

Rocheteau prend sa retraite et moi, cela ne va pas très fort

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Cette annonce a comme un goût d'enterrement. Quelque part, je suis né au monde avec Rocheteau.

Dominique Rocheteau incarnait tout ce qu'on peut attendre d'un être humain: la douceur, la gentillesse, la probité. | Romain Lafabregue / AFP
Dominique Rocheteau incarnait tout ce qu'on peut attendre d'un être humain: la douceur, la gentillesse, la probité. | Romain Lafabregue / AFP

C'est officiel, Dominique Rocheteau part à la retraite. Il a 65 ans et n'entend plus être le directeur sportif de l'ASSE la saison prochaine. Rideau. Dit de la sorte, cela n'a l'air de rien. Pour moi, cette annonce a comme un goût d'enterrement. Je suis né au football, à la vie, par Rocheteau. D'apprendre son départ à la retraite, c'est comme si ma vie se refermait sur elle-même.

Je ne serai plus jamais jeune.

Dominique Rocheteau incarnait tout ce qu'on peut attendre d'un être humain: la douceur, la gentillesse, la probité. Il ne trichait pas. Ni avec lui-même, ni avec les autres. Il avait l'élégance discrète de ces personnes qui vont dans la vie sur la pointe des pieds, sans jamais la ramener, juste attaché à ne pas trahir ses rêves d'enfant, ses désirs d'adolescent. Comme les vrais poètes, il était authentique, que ce fut sur un terrain de foot ou derrière la caméra de Maurice Pialat.

Évidemment, il n'est pas mort –Dieu nous en préserve– mais voilà, c'est comme si d'un coup, il se retirait de la vie pour mieux nous laisser seuls face à notre désarroi. Notre enfance, nos années adolescentes, nos engouements d'hier, le souvenir de ses folles chevauchées, s'en sont allés dans l'étranglement de la vie qui a passé. Et bientôt, nous anticipons le moment où à notre tour, nous irons à la retraite comme le soleil s'en va à la nuit, sans aucune certitude de le voir réapparaître le matin prochain.

J'ai été Rocheteau un nombre incalculable de fois. J'ai joué à être Rocheteau, j'ai rêvé de ses exploits, ses posters tapissaient les murs de ma chambre, et quand il apparaissait dans la lucarne du téléviseur, lors de ces soirées européennes où la France toute entière semblait être suspendue aux exploits des Verts, j'arrêtais de vivre pour basculer dans la féerie d'un monde merveilleux hanté par les dribbles chaloupés de l'ange vert.

Lui, entouré de tous ses coéquipiers, m'a apporté les plus belles joies de mon enfance, de celles dont on se souvient encore des décennies après, quand on découvre, un brin ahuri, que la vie est tout sauf un conte de fées. Il a enchanté mon adolescence, et comme il était tout à la fois discret et pudique, timide et effacé, solaire et plein de panache, il m'a dit que moi aussi, je pouvais prendre ma place dans ce grand carnaval du monde. Avec Borg, je n'avais pas d'autre héros que lui et de tous mes amis, c'était lui le plus fidèle.

Il ne m'a jamais déçu. Tout au long de sa carrière, sportive ou extra-sportive, il a conservé cette placidité, cette espièglerie aussi, cette fausse nonchalance de ceux qui ont compris que les grandes batailles ne se jouent pas sous les lumières trompeuses de la célébrité, mais dans l'intimité des êtres, entre rêve et réalité, dans ce chuchotis de l'âme qui rassure autant qu'elle inquiète.

Je me souviens que pendant le Mondial 86, Dominique Rocheteau lisait Tendre est la nuit de Fitzgerald. Cela m'avait marqué et j'avais vu dans cette anecdote comme un clin d'œil du destin: nous appartenions à la même famille. On ne pouvait pas nous abuser. Comme Scott, nous savions tous deux que «toute vie était un processus de démolition», où «il faudrait savoir que les choses sont sans espoir et pourtant être fermement décidé à les changer».

Lui parti à la retraite, me voilà un peu orphelin. La vie est étrange. Je le voyais parfois, lors d'un gros plan furtif d'une retransmission télévisée, assis dans les tribunes de Geoffroy-Guichard. Il n'avait pas vraiment changé même si ses cheveux s'argentaient de semaine en semaine. Il semblait toujours être absent au monde, perdu dans un ailleurs dont lui seul savait la profondeur, comme si au fond, il n'avait jamais su trouver sa place parmi les hommes.

Même au temps de sa gloire, il était différent. Sa popularité l'encombrait. Il ne la méritait pas. Il n'était pas au-dessus des autres, il s'essayait juste à donner le meilleur de lui-même, sans tricher ni calculer. Il ne discutait jamais les décisions de l'arbitre. Il acceptait de prendre des coups; il allait bien trop vite pour son défenseur. Aussitôt tombé, il se relevait, sans afféterie, sans toutes ces simagrées d'aujourd'hui où l'on pleurniche pour un oui, pour un non. Il était vif, opiniâtre, résolu. À chacun de ses dribbles, il tentait l'impossible comme s'il mettait sa vie en jeu. Il donnait autant qu'il recevait.

Son but contre le Dynamo Kiev est resté dans toutes les mémoires. Ses chaussettes baissées. Son allure courbée, le corps au bord de la rupture. Le ballon qui arrive juste un peu derrière lui. Le moment où il s'arrête pour ne pas être dépassé par sa trajectoire. Le déclenchement de la frappe. Les filets qui tremblent. Sa joie tout enfantine. Sa course qui n'en finit pas. Ses sauts bondissants. Ses bras levés. Sa communion avec le public. Ce jour-là, Rocheteau a marqué l'histoire de France. On s'en souviendra encore dans mille ans.

Voilà.

Ce n'est pas encore le moment des adieux ni des mercis.

C'est juste le temps qui passe et nous fait signe que nous n'en réchapperons pas.

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