Sciences / Culture

Réchauffement climatique: sous la glace, les vestiges

Temps de lecture : 5 min

«Oui, le réchauffement climatique permet de découvrir des pièces exceptionnelles mais il en détruit beaucoup d'autres, et là, les scientifiques s'en lamentent!», estime un archéologue.

Prélèvement d'ossements de mulets sur le glacier de Théodule à Zermatt (VS). | Sophie Providoli
Prélèvement d'ossements de mulets sur le glacier de Théodule à Zermatt (VS). | Sophie Providoli

De prime abord, on aurait bien du mal à percevoir des liens entre l'archéologie et le réchauffement climatique. Pourtant, sous l'effet de ce dernier, la fonte des glaces des sommets alpins contribue à libérer des vestiges conservés jusque-là dans de très bonnes conditions.

«Une nouvelle discipline scientifique –l'archéologie glaciaire– récolte et étudie ces vestiges, souvent en matériaux périssables et exceptionnellement préservés par congélation», précise Pierre-Yves Nicod, commissaire de l'exposition «Mémoire de glace: vestiges en péril» qui s'est tenue récemment au Musée d'histoire du Valais, en Suisse. Elle a offert aux yeux du public une sélection d'objets préhistoriques et historiques du Néolithique au XXe siècle, découverts sur les glaciers alpins.

Ötzi, premier né de l'archéologie glaciaire

En tant que discipline scientifique, l'archéologie glaciaire reste singulière à divers titres. D'abord par l'aspect accidentel de son avènement: en septembre 1991 sur la frontière italo-autrichienne, la randonnée d'un couple est interrompue par la découverte d'un corps qui émerge d'un glacier. Il sera baptisé Ötzi, du nom des Alpes de l'Ötztal où on l'a retrouvé.

Alertées par cette découverte fortuite, les autorités privilégient dans un premier temps la piste du corps d'un alpiniste, jusqu'à ce qu'il soit soumis à l'examen de l'archéologue Konrad Spindler: le cadavre se révèle une momie de la préhistoire, vieille d'à peu près 5.000 ans.

L'étonnement du chercheur à l'époque fut d'autant plus grand que les vêtements et les équipements de la momie étaient très bien conservés dans la glace. «Avec son équipement, il avait été préservé dans la glace jusqu'à ce qu'une pluie de poussière venue du Sahara, alliée à une chaleur inhabituelle [impact du réchauffement climatique], ait fait fondre la glace et fait apparaître la tête, le dos et les épaules», précise une équipe de scientifiques.

Si la découverte d'Otzi reste l'épisode qui a donné sa notoriété à l'archéologie glaciaire, il ne faut pas perdre de vue d'autres cas qui ont permis de mettre à jour de précieuses informations, en particulier sur les déplacements en haute altitude de nos ancêtres et sur leurs activités.

C'est le cas, par exemple, du mercenaire du Théodule, du nom de la dépouille d'un homme qui remonte aux débuts du XVIIe siècle, à laquelle on a donné ce surnom du fait de la présence d'armes à ses côtés.

Découvert également en raison de la fonte des glaces et étudié par des archéologues jusqu'en 2014, son équipement «dévoile des éléments mobiliers rares et révélateurs de la vie quotidienne de l'époque: un chausse-pied métallique –le plus ancien connu à ce jour–, un pistolet de poche et un rasoir pliable ou encore des chaussures d'un type inédit», explique l'historienne Sophie Providoli.

Pièce de harnachement en cuir et textile datant des XVIe-XVIIe siècles, découverte sur le glacier de Théodule à Zermatt (VS). | Musée d'histoire du Valais, Sion / Michel Martinez

Ambivalence des enjeux

L'un des principaux apports de l'archéologie glaciaire: offrir un autre regard sur le «montagnard préhistorique». «On est toujours surpris par la qualité des vêtements et des accessoires que l'on découvre sur les glaciers. En témoignent des objets récoltés à plus de 2.800 mètres d'altitude dans les Alpes orientales, comme une raquette à neige en bois de bouleau, datée au radiocarbone de 3800–3700 avant J.-C., ou des guêtres et chaussons en laine qui remontent au VIIIeVIe siècle avant J.-C.», témoigne P.-Y. Nicod.

Face à la fécondité des connaissances que permettent les vestiges découverts grâce au (ou à cause du) réchauffement climatique, serait-il correct de déduire qu'il offre une aubaine pour la communauté scientifique? Rien n'est moins sûr.

Selon l'organisation de l'exposition du Musée d'histoire du Valais, les glaciologues prévoient une diminution de la surface glaciaire de près de 80% dans les Alpes valaisannes d'ici 2060. «Le réchauffement climatique est responsable de la fonte des glaciers, et c'est donc À CAUSE de lui que de précieux vestiges conservés jusqu'alors par congélation se retrouvent à l'air libre et s'altèrent très rapidement», tient à préciser P.-Y. Nicod.

«Nous espérons pouvoir sauver une partie de ces vestiges, mais beaucoup d'autres seront immanquablement détruits.»

Pierre-Yves Nicod, archéologue

Et de souligner le côté ambivalent des enjeux archéologiques du changement climatique: «Oui le réchauffement climatique permet de découvrir des pièces exceptionnelles, et de ce point de vue les scientifiques s'en réjouissent, mais il en détruit beaucoup d'autres, et là les scientifiques s'en lamentent!».

Avec l'accélération du réchauffement, c'est une véritable course contre la montre qui s'enclenche, afin de minimiser les dégâts et les pertes. «En effectuant des prospections sur les glaciers et en demandant aux utilisateurs de la montagne de signaler leurs découvertes, nous espérons pouvoir sauver une partie de ces vestiges, mais beaucoup d'autres seront immanquablement détruits...», prévient-il. Les objets en matière périssables restent en état de conservation précisément parce qu'ils sont pris dans les glaces. Mais «lorsque celles-ci fondent en raison du réchauffement climatique, ils sont exposés à l'air libre et les processus de décomposition entrent en jeu. Il s'agit souvent de corps humains, de vêtements en cuir ou en tissu, d'outils ou d'objets en bois», explique Caroline Brunetti, l'archéologue cantonale du Valais.

Campagne de sensibilisation

Bien qu'il ait été unanimement salué par la communauté scientifique, l'épisode d'Ötzi fut loin de se dérouler sans accroc. «Les autorités ignoraient qu'il s'agissait d'un homme du Néolithique, le corps fut endommagé lorsqu'il fut arraché à la glace et bien des informations furent détruites», précise la même équipe de recherche.

«Il est évident qu'en cas de découverte d'humains, les polices doivent être également informées, mais elles devraient travailler de concert avec les archéologues: Ötzi est l'exemple à ne pas suivre à ce sujet», précise Philippe Curdy.

Chaussures en cuir cloutées des époux Dumoulin, disparus en 1942 sur le glacier de Tsanfleuron à Savièse (VS). | Musée d'histoire du Valais, Sion / Michel Martinez

Il a été effectivement constaté que les vestiges alpins, malgré leur diversité, partagent cette caractéristique d'être extrêmement fragiles. Les archéologues préviennent également que la majorité de ces vestiges ont plus de chance d'être découverts par des adeptes de la randonnée ou des professionnel·les de haute montagne que par des archéologues.

«Ne pas toucher, photographier, localiser, informer.»

Pierre-Yves Nicod, archéologue

Pour cette raison, une campagne de sensibilisation a été lancée pour instruire les bons réflexes à adopter en cas de découverte. Dont le premier doit être de «ne pas déplacer l'objet car le contexte est très important et raconte souvent un grand nombre de choses sur l'origine de l'objet», nous signale Caroline Brunetti. «Nous sommes actuellement en train de mettre au point une application pour téléphones mobiles à l'attention du grand public», poursuit-elle.

Engagé dans cette campagne, P.-Y. Nicod nous résume succinctement la démarche à suivre: «Ne pas toucher, photographier, localiser, informer.»

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