Monde

Rome n'est plus insensible au discours de Salvini

Temps de lecture : 6 min

Déçu·es par les gouvernements de gauche, de plus en plus d'habitant·es de la capitale italienne trouvent dans les propositions de la Ligue une réponse à leurs angoisses du quotidien.

Matteo Salvini salue la foule lors d'un rassemblement contre les institutions européennes, le 8 décembre 2018 à Rome. | Filippo Monteforte / AFP
Matteo Salvini salue la foule lors d'un rassemblement contre les institutions européennes, le 8 décembre 2018 à Rome. | Filippo Monteforte / AFP

À Rome, Italie

Le vieux tramway en provenance du centre-ville arrive à Centocelle, dans un bruit grinçant. À moins de 50 mètres de la station, on aperçoit déjà des devantures de magasins fermés. Les rues sont sales, les façades des bâtiments fissurées. Seuls quelques tags ornent les murs.

Ici, le taux de chômage (plus de 11%) et le niveau de pauvreté sont au-dessus de la moyenne de la ville –un phénomène ancien dans cette partie historique de Rome. Longtemps, le quartier a été associé à la classe ouvrière et à la violence des années de plomb.

Durant cette période s'étalant de la fin des années 1960 au début des années 1980, ponctuée par les attentats et l'effervescence des groupes armés, Centocelle s'est imposé comme un berceau de la contre-culture et l'un des fiefs de l'extrême gauche révolutionnaire.

«Les gens de gauche ne vont plus voter»

Un peu plus loin sur la rue centrale, la Biblioteca abusiva metropolitana (BAM) tente de faire perdurer la culture alternative qui a prospéré dans le quartier pendant des décennies.

Sur la façade du bâtiment, un portrait de Che Guevara redessiné avec un masque à gaz côtoie un Ronald McDonald aux allures du Joker de Batman. Tout renvoie à des symboliques révolutionnaires, anarchistes ou communistes.

Les livres de Bakounine, Gramsci ou Marx abondent dans les rayons de cette bibliothèque au style vieillot. Autogéré par un groupe de militants, le lieu est empreint d'une ferveur politique absente dans le reste du quartier.

Dans cette bibliothèque autogérée, on juge la gauche de Matteo Renzi responsable de ses «renoncements». | Thibault Grosse

Aladin, le bibliothécaire, n'y va pas par quatre chemins quand on lui parle de la situation de l'Italie. «Salvini, c'est un désastre! Une catastrophe!», tranche-t-il sans hésiter. Ce trentenaire à l'allure assez stoïque constate amèrement la montée de la Ligue du ministre de l'Intérieur dans le pays.

Il tire à boulets rouges sur la gauche de gouvernement, qui a selon lui «une part de responsabilité». Aladin vise Matteo Renzi, président du Conseil entre 2014 et 2016, dont les impopulaires réformes économiques ont précipité l'ascension de la Ligue et du Mouvement 5 Étoiles de Beppe Grillo, désormais alliés au sein du gouvernement.

«Les gens de gauche ne vont plus voter, parce que le Parti démocrate les a trahis», avance-t-il. À l'inverse, le militant estime que «les gens de droite se rendent aux urnes parce qu'ils se sentent représentés par Salvini».

«Les migrants ne paient pas d'amende»

Vincenzo Emanuele, chercheur en sciences politiques à Rome, va dans le même sens. «Les anciens électeurs du Parti communiste se sont complètement détachés de la gauche de gouvernement, juge-t-il. Ils n'ont pas digéré certaines décisions, comme le Jobs Act de Matteo Renzi

Cette mesure de «flexibilisation» du marché du travail, facilitant les licenciements et réduisant les cotisations sociales, n'a pas permis de diminuer le chômage en Italie. Pire, elle a été ressentie comme une «trahison pour beaucoup d'électeurs de gauche», analyse le spécialiste.

Alors la couleur politique de Centocelle a changé. Pour s'en rendre compte, il suffit de se rendre au Primavera, dans l'ouest du quartier. Les portes de ce bar sont grandes ouvertes. Ici, les gens ne s'arrêtent que quelques minutes, avant de retourner travailler.

Il est 14 heures, c'est le rush. Derrière le comptoir, le barista n'est pas très bavard quand on lui parle de politique. Mais entre deux cafés, il finit par lâcher un «Salvini, c'est parfait!». En face de lui, deux clients reposent leur café sur la table et lancent un regard approbateur.

La Ligue de Matteo Salvini a bien conquis les esprits dans cette partie de la capitale, où la gauche traditionnelle a totalement perdu la main. En mars 2018, la droite, à laquelle appartient la Ligue, y a recueilli 32% des voix, derrière le Mouvement 5 Étoiles, mais surtout plus de dix points devant le Parti démocrate de Matteo Renzi –un revirement politique complet.

«C'est un vote de protestation de la classe ouvrière», analyse Vincenzo Emanuele. «Aujourd'hui, il y a une Italie périphérique sur le plan économique et social, qui se sent délaissée par la mondialisation, poursuit-il, et on retrouve cette population marginalisée au sein même de grandes villes comme Rome.»

Dans le quartier populaire de Centocelle, la Ligue de Matteo Salvini trouve maintenant un écho à son discours. | Thibault Grosse

Un peu plus loin, deux jeunes sont assis à la terrasse de l'Antica Castani, dans le centre du quartier. Andrea et Andrea, 21 ans, sont des habitués. Agents de sécurité, ils parlent politique sans gêne.

Se décrivant «plutôt de droite», ils ont voté l'année dernière pour Fratelli d'Italia, le parti conservateur de Giorgia Meloni. Aujourd'hui, ils soutiennent l'action de Salvini. «C'est la première fois qu'un homme politique qui est au gouvernement essaye réellement de changer les choses», s'enthousiasme le plus expressif des deux.

Le duo se dit préoccupé par la question des migrant·es. «Je pense qu'il y a du positif et du négatif dans l'immigration, tient à expliquer le premier. De notre point de vue, elle peut être négative pour des raisons de sécurité: nous, on sort le soir, on voit qu'il y a des problèmes.» Plus timide, son ami avance: «Si tu prends un bus sans ticket, tu paies une amende. Les migrants, eux, ne paient pas d'amende, car ils n'ont pas de papiers.»

«Renzi n'a tenu aucune de ses promesses»

L'ascension de la Ligue ne se limite pas aux quartiers populaires. Dans le centre historique de Rome, encore acquis à la gauche de gouvernement, le discours de Salvini commence aussi à trouver des relais.

Il est 21 heures au Tempio di Minerva, l'un des restaurants les plus populaires du quartier de Termini. Au fond de la pizzeria, le patron Simone expose fièrement les photographies qu'il a prises avec les personnes célèbres venues dîner chez lui: l'actrice Monica Belluci, la star de l'AS Roma Francesco Totti ou encore... Matteo Salvini.

«Je soutiens Salvini, et Salvini soutient mon restaurant», blague Simone en saluant des clients sur le départ. «Pas particulièrement fan de politique», il ne cache pas son admiration pour l'actuel ministre de l'Intérieur.

«Je ne l'aime pas pour son programme ou son parti», tient-il à nuancer. Ce jovial chef de restaurant se dit d'abord séduit par sa personnalité: «C'est un homme de parole et de confiance», en comparaison des précédents gouvernements. «Renzi, lui, n'a tenu aucune de ses promesses», clame-t-il.

Matteo Salvini peut compter Simone, patron du restaurant Il Tempio di Minerva, parmi ses soutiens. | Thibault Grosse

Il y a encore peu, c'était le fameux Mouvement 5 Étoiles qui surfait sur cette désaffection de la gauche. Mais les Cinque Stelle ont elles aussi fini par décevoir.

Eliseo est chauffeur Uber. Sur le chemin nous ramenant au centre-ville, il témoigne de son soutien à Salvini, mais surtout de sa désillusion vis-à-vis du mouvement fondé par l'humoriste Beppe Grillo.

«Ce sont des amateurs, ils ne savent rien gérer quand ils sont aux affaires», s'indigne-t-il, faisant allusion aux scandales qui ont éclaboussé l'actuelle maire de Rome, Virginia Raggi. Élue sous l'étiquette du parti populiste, elle a été entendue par les juges pour abus de pouvoir en 2017 et connaît des démissions en cascade au sein de son équipe municipale depuis deux ans.

À l'inverse, «Salvini et la Ligue sont des professionnels de la politique, ils savent comment marchent le business et le système», veut croire Eliseo.

La Ligue semble avoir pris l'ascendant sur le Mouvement 5 Étoiles dans l'opinion. Les récentes intentions de vote confirment cette tendance. Selon un sondage Index publié le 9 mai, la Ligue aurait obtenu 32,4% des voix dans le pays si les élections européennes avaient eu lieu le lendemain, presque deux fois plus qu'en mars 2018. Loin derrière, le Mouvement 5 Étoiles, vainqueur il y a un an, recule à 22,3%. Le Parti démocrate n'atteint quant à lui que 21,1%.

«Le vrai problème, c'est l'explosion des inégalités»

Plus au nord, dans le quartier de Monte Sacro, la percée de la Ligue se fait également ressentir. Le parti vient d'ailleurs d'y ouvrir son nouveau siège. Le quartier est très fracturé, à l'image de Rome, entre un élégant centre plutôt attractif et certaines rues où prospèrent la délinquance et le trafic de drogue.

Dans son chic bureau du centre de Monte Sacro, Giovanni Caudo, le président de centre gauche du IIIe arrondissement (municipio), juge que le climat social sert les intérêts de la Ligue. «Aujourd'hui, nous avons de très gros problèmes de drogue, liés à la forte pauvreté et à l'insécurité sociale qui règne, constate-t-il. Tout cela sert de terreau électoral à Salvini.»

Dans le quartier de Monte Sacro, au nord de Rome, on ressent aussi l'ascension de la Ligue. | Thibault Grosse

Selon lui, la Ligue joue sur ces fractures pour séduire l'électorat. «Ils veulent opposer les gens entre eux, en pointant du doigt les gens dans la rue, les jeunes qui sortent le soir ou les immigrés, s'alarme-t-il, alors que le vrai problème, c'est l'explosion des inégalités.»

Giovanni Caudio conçoit que la gauche de Matteo Renzi a «déçu». D'un air lucide, il prévient: «Soyons clairs. Si l'on vote demain, c'est la Ligue qui gagne.»

Newsletters

Le soft power chinois n'est pas celui auquel vous pensez

Le soft power chinois n'est pas celui auquel vous pensez

Pour imposer une alternative idéologique à l'Occident, l'empire du Milieu déploie tous azimuts une politique étrangère protéiforme.

É.-U.: Un cabinet de conseil suggérait de dépenser moins en nourriture pour les migrants

É.-U.: Un cabinet de conseil suggérait de dépenser moins en nourriture pour les migrants

Même les agents de la police de l'immigration ont trouvé que les réductions de dépenses recommandées par le cabinet de conseil McKinsey étaient exagérées. 

Une semaine dans le monde en 7 photos

Une semaine dans le monde en 7 photos

Attentat terroriste sur le London Bridge, démission du Premier ministre maltais soupçonné d'ingérences dans l'enquête sur le meurtre de la journaliste Daphne Caruana Galizia, manifestations en France contre la réforme des retraites....

Newsletters