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Simonne Mathieu, la joueuse et militaire tempétueuse célébrée par Roland-Garros

Temps de lecture : 6 min

Le nouveau court de Roland-Garros met à l'honneur une icône du tennis féminin français, qui fut également capitaine des Forces françaises libres.

Simonne Mathieu aux championnats de France de tennis au stade parisien de la Croix-Catelan, le 8 juin 1926. | Agence Rol via Gallica/BnF
Simonne Mathieu aux championnats de France de tennis au stade parisien de la Croix-Catelan, le 8 juin 1926. | Agence Rol via Gallica/BnF

La chaise d'arbitre dans laquelle Simonne Mathieu s'assoie a des allures de trône, et le court central de Roland-Garros de royaume. Les regards des milliers de personnes venues ce 17 septembre 1944 Porte d'Auteuil se posent sur elle.

Sur le terrain, l'éclat de son uniforme de capitaine des Forces Français Libres impressionne Henri Cochet et Yvon Petra, deux célèbres joueurs des années 1930 restés passifs au cours des quatre dernières années.

Simonne Mathieu entourée d'Henri Cochet et Yvon Petra à Roland-Garros, en 1944. | AFP

«Elle avait un caractère militaire»

Simonne Mathieu reprend son dû, elle qui a gagné ici-même en 1938 et 1939 –une autre vie. Numéro 1 française de 1929 à 1939, elle devait égaler son idole, «la Divine» Suzanne Lenglen, meilleure joueuse française de l'histoire. Mais en 1939 vint la guerre.

«C'était une femme extraordinaire, se souvient avec émotion Françoise Dürr, lauréate à Roland-Garros en 1967, qui a eu Simonne Mathieu comme capitaine en sélection française la même année. Ah, elle n'était pas commode! Elle avait un fort tempérament, un caractère militaire.»

Si l'oubli a peu à peu effacé sa trace dans le tennis français, de nombreux ouvrages mentionnent la deuxième vie de Simonne Mathieu: celle de résistante obstinée, engagée auprès du général de Gaulle dès la première heure.

L'histoire débute à l'été 1939, à Forest Hills, un quartier de New York. La joueuse y a établi sa résidence pour sa deuxième tournée américaine quand la guerre éclate. Elle ne joue pas son premier tour à l'US Open et embarque aussitôt vers une Europe au bord de l'abîme.

Descendue lors de la première escale chez une amie à Southampton, elle reste en Angleterre, laissant son mari et ses deux enfants en France. Volonté de porter l'uniforme, une possibilité offerte en Grande-Bretagne et non en France, ou crainte ne plus pouvoir s'entraîner en France à cause de la guerre, le mystère demeure.

En violation de son visa, qui ne l'autorisait pas à travailler, elle s'engage en février 1940 dans l'Auxiliary Territorial Service (ATS), la branche féminine et non combattante de l'armée britannique.

«Capitaine parce que championne de tennis»

Le 19 juin 1940, en mission au Pays de Galles, elle apprend qu'un général tente d'unir des Français à Londres afin de poursuivre la lutte contre l'Allemagne. Mais l'armée française de l'époque n'accueille pas de femmes.

Après plusieurs échecs, elle finit par obtenir un rendez-vous en septembre avec l'amiral Muselier, qui remplace le général de Gaulle, parti à Dakar rallier les colonies à sa cause. Il lui propose de recruter et d'entraîner un corps de cent volontaires françaises, sur le modèle de l'ATS britannique, pour permettre l'envoi au front d'hommes attachés à des missions subalternes.

L'ex-joueuse professionnelle accepte et part se former à l'école des cadettes britanniques. Elle apprend les rudiments de la vie militaire –une expérience qui la marquera à jamais. En janvier 1941, le corps des Auxiliaires féminines de l'armée de terre (AFAT) est formé.

Simonne Mathieu passe lieutenant, puis capitaine. Une ascension expresse qui fait grincer des dents, comme le relate Tereska Torrès, l'une des premières volontaires françaises: «Nos capitaines ont été assignées de but en blanc. Un beau jour, l'une s'est trouvée capitaine parce qu'elle avait été championne de tennis.»

Cette dernière finit tout de même par se faire respecter des femmes placées sous ses ordres, qui sont dispatchées dans différents services des Forces françaises libres durant la journée et rentrent à la caserne féminine le soir.

Son sang-froid lors d'un bombardement, le 18 avril 1941, qui tue l'une d'entre elles et en blesse grièvement une dizaine d'autres, finit de convaincre ses consœurs qui la jugent froide et distante.

Simonne Mathieu reçoit la croix de la Libération des mains du général de Gaulle, le 12 novembre 1942 à Londres. | Central / AFP

«Au nom de la morale et du règlement»

Elle perd pourtant son commandement à la fin de l'année 1941. Sa trace disparaît, alimentant de nombreuses légendes sur son rôle supposé aux États-Unis, une maladie ou une blessure, jusqu'à ce qu'elle réapparaisse à Alger en 1944, attachée au cabinet du général de Gaulle dans les services de renseignement de la France libre.

Si cette réaffectation lui permet de défiler derrière le général lors de la Libération de Paris le 26 août 1944, il ne s'agit pas réellement d'une promotion. Simonne Mathieu a perdu son service, créé dans la difficulté par elle seule, pour une raison qui a marqué sa vie: son caractère tempétueux.

Fin 1941, une membre de l'AFAT a une relation avec le général Petit, dont elle est la secrétaire. Simonne Mathieu interdit l'idylle, comme le prévoit le règlement. Sans égards pour son grade de capitaine, le général l'appelle un soir pour lui dire qu'il travaille tard et garde sa secrétaire auprès de lui pour la nuit.

«Je protestais vigoureusement au nom de la morale et du règlement, raconte la capitaine. Le résultat fut qu'il me fit une entourloupette. Il me rappelle pour m'annoncer que le général de Gaulle va venir passer mes filles en revue le lendemain. Je pousse des hurlements: “Elles ne seront pas là! Elles sont à leur travail ou en manœuvre, il fallait me prévenir plus tôt.”»

Quand le général de Gaulle arrive le lendemain, il découvre une caserne déserte. Sa colère fait trembler les murs. Le général Petit annonce le jour suivant à Simonne Mathieu que la décision a été prise de la remplacer.

«Même ce damné filet est anglais»

Ce caractère frondeur ne date pas de son époque militaire. Si son début de carrière de joueuse de tennis, initié en 1920 au prestigieux Stade français, est encensé dans les journaux, sa décision de se marier à 17 ans, en 1925, va décevoir les journalistes sportifs en vue de l'époque.

Après trois victoires aux championnats de France junior de 1923 à 1925, elle bute en 1926, sa préparation étant perturbée par sa première grossesse.

Simonne Mathieu aux championnats de France de tennis, en 1926. | Agence Rol via Gallica/BnF

Simonne Mathieu est aussi accusée de ne pas s'entraîner suffisamment et de privilégier les mondanités de sa classe sociale, elle qui est rentière d'une riche famille de banquiers. Elle n'oublie pas.

En 1930, en pleine ascension, elle brise le silence et règle ses comptes dans la revue Match l'intran. «Vous voulez m'interviewer?, lance-t-elle au reporter présent. Eh bien j'en profiterai d'abord pour vous dire qu'en plusieurs occasions, les journalistes n'ont pas été gentils avec nous, faibles femmes. Ah, on ne nous a pas épargnées!»

Ses sautes d'humeur ne passent pas dans le très policé monde du tennis des années 1930. En 1936, elle choque l'Angleterre. Après avoir vu sa balle déviée par le filet, elle s'exclame: «Même ce damné filet est anglais», ce qui «fait grimacer les spectateurs», relate le Daily Mirror. De rage, elle jette sa raquette, qui manque de toucher une personne du public –une Nick Kyrgios avant l'heure, en somme.

«Après une défaite, on avait une sorte de débriefing, raconte François Dürr, qui a affronté la tempête en 1967. C'était dur, elle expliquait sans détour qu'on n'avait pas joué comme il fallait. Elle était très excitée, en colère.»

Si elle atteint la troisième place mondiale en 1932, elle ne remplace pas Suzanne Lenglen dans le cœur des Français·es et ne cherche pas à attirer le regard –ni sur le terrain, avec un jeu sans folie, ni à côté.

Là où certaines jouent avec la presse via des tenues atypiques, comme «la Divine» en son temps ou Serena Williams aujourd'hui, Simonne Mathieu s'en moque, ne pensant qu'à elle. «Elle avait un style d'araignée avec une visière», piquera le journaliste sportif Olivier Merlin.

Simonne Mathieu aux championnats de France de tennis, le 14 mai 1936 à Paris. | AFP

«Nous ne la voyions jamais»

Dans une société patriarcale, la priorité donnée à sa carrière sur sa vie de femme la marginalise. Elle donne naissance à deux garçons, Jean-Pierre en 1927 et Maurice en 1928, mais la maternité ne l'intéresse pas plus que de rester au domicile conjugal.

En accord avec son mari et entraîneur René, elle confie ses fils à ses parents, qui vivent à Saint-Cloud –une distance vécue comme «un abandon» par son fils Maurice. Les parents de Simonne Mathieu déménagent rapidement dans les Cévennes avec ses enfants. «Nous avons passé toute notre jeunesse là-bas et nous ne la voyions jamais», racontera son fils.

La vie de la championne se divise alors entre les voyages, où se mêlent tournois et cocktails entre gens de bonne société, et des passages à Cannes et en Égypte l'hiver, où elle loge chez un cousin du roi Farouk, pour s'entraîner en extérieur.

Après la guerre, Simonne Mathieu reprend sans succès sa carrière et restera finalement capitaine, cette fois de l'équipe féminine française de tennis. Là encore, c'est son tempérament qui l'amènera à quitter sa fonction, à la fin des années 1960.

«Certaines joueuses ont tenté de se rebeller contre elle, ça n'a pas fonctionné, se souvient Françoise Dürr. Elle est partie un peu vite à cause du décalage qu'il y avait: la façon de parler, les équipements… Elle s'est rendue compte que ce n'était plus le tennis qu'elle avait joué.»

Ses dernières années se passent dans un relatif anonymat. Pourtant, un jour, à Roland-Garros, où un court porte désormais son nom, c'est bien elle qui était au centre des regards.

Nicolas Skopinski Journaliste indépendant

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