Égalités / Culture

À Cannes, les femmes de la compétition n'ont souvent que des lots de consolation

Temps de lecture : 4 min

Le Festival doit encore faire ses preuves sur ces questions. En soixante-douze ans, seule une femme a remporté la Palme d'or (et encore, elle a dû la partager).

La réalisatrice Céline Sciamma pose lors d'un photocall pour son film Portrait de la jeune fille en feu, le 20 mai 2019 au Festival de Cannes. | Loïc Venance / AFP
La réalisatrice Céline Sciamma pose lors d'un photocall pour son film Portrait de la jeune fille en feu, le 20 mai 2019 au Festival de Cannes. | Loïc Venance / AFP

Plus le temps passe, et plus le manque d'inclusivité dans l'industrie culturelle (et toutes les industries, en fait) a du mal à passer. C'est aussi le cas au Festival de Cannes, où depuis quelques années, l'absence des femmes et des personnes racisées est de plus en plus remarquée par les médias et les collectifs. En 2018, lors de la précédente édition, quatre-vingt-deux femmes ont monté les marches en silence pour demander une plus grande inclusion dans la programmation. À l'issue de cette édition, et à l'initiative du collectif 50/50, Thierry Frémaux, délégué général du festival, a cosigné la charte pour la parité et la diversité dans les festivals de cinéma.

Cannes doit encore faire ses preuves sur ces questions. En soixante-douze ans, seule une femme a remporté la Palme d'or, Jane Campion en 1993. Et encore, elle a dû la partager avec le cinéaste chinois Chen Kaige, puisqu'il s'agissait d'une récompense ex æquo pour La Leçon de piano et Adieu à ma concubine. Sur une vingtaine de films en lice pour la Palme, chaque année, on compte entre zéro et quatre réalisatrices en compétition.

La sélection 2019 n'a pas battu le record, avec toujours quatre femmes cinéastes: Céline Sciamma, Justine Triet, Jessica Hausner et Mati Diop. Cette dernière est d'ailleurs une des rares femmes racisées à avoir été sélectionnées en compétition, puisqu'on en compte moins de dix depuis la première édition du festival (parmi les plus récentes, on trouve Naomi Kawase, Nadine Labaki ou encore Marjane Satrapi).

Sur 72 éditions du festival, seulement 47 ont eu des femmes en compétition. Cela veut dire 25 éditions exclusivement masculines. Bien sûr, Cannes ne se résume pas qu'à la compétition à la Palme: le festival compte d'autres sélections officielles comme Un certain regard, et des sélections parallèles comme la Quinzaine des réalisateurs ou la Semaine de la critique. Certains prix sont inclusifs par définition, comme la Queer Palm, récompense LGBT+ qui existe depuis dix ans.

Mais il faut bien reconnaître que ce sont les vingt et quelques films en compétition qui, chaque année, bénéficient du plus grand coup de projecteur: ce sont eux qui ont droit à la montée des marches, et qui sont mentionnés lors de la cérémonie de clôture. Comme le note Melissa Silverstein, fondatrice du site Women and Hollywood et de l'Athena Film Festival, «c'est pour ces films que les gens foulent le tapis rouge, c'est là que sont les caméras, et ce sont ces films que tout le monde veut voir. Cette année, il n'y a encore que quatre femmes qui vont monter les marches en compétition et avoir cette visibilité internationale. [...] Et ça met tellement de pression sur ces quatre femmes».

Depuis le début du Festival de Cannes, si l'on ne compte pas le prix d'interprétation féminine, seulement dix-sept femmes ont figuré au palmarès de la compétition. En dehors de la Palme d'or, qui n'a donc été remportée qu'une fois par une femme, on trouve surtout des prix du jury, des grands prix, deux prix de la mise en scène (pour Sofia Coppola et Ioulia Solntseva) ou encore deux prix du scénario (pour Alice Rohrwacher et Lynne Ramsay). Cinq de ces dix-sept prix étaient ex æquo avec un homme.

Si l'on compte la Caméra d'or, un prix qui récompense le meilleur premier film, et dont la remise est incluse à de la cérémonie de clôture, les chiffres augmentent: on compte onze Caméra d'or remportées par des femmes, presque autant que le nombre total de femmes au palmarès depuis le début de la compétition. En principe, la Caméra d'or peut récompenser un film de n'importe quelle sélection, y compris la compétition. Mais dans les faits, ce n'est jamais arrivé. Toutes les femmes qui ont obtenu cette récompense n'étaient donc pas éligibles à la Palme d'or.

Hors compétition, on trouve plus de femmes

En fait, on retrouve presque toujours plus de femmes en dehors de la compétition, notamment dans Un certain regard, l'autre grande section de la sélection officielle, qui a droit à sa propre remise de prix depuis 1998. Cette année, toujours pas de parité mais les femmes sont presque aussi nombreuses que les hommes, avec 43% de réalisatrices. Une avancée dont le collectif 50/50 s'est félicité.

Côté sélections parallèles, même constat. La Quinzaine des réalisateurs s'en tire un peu mieux que la compétition, mais malgré tout, la parité n'est pas encore tout à fait là: le record est de sept femmes seules sélectionnées, sur une vingtaine de films en moyenne.

La Semaine de la critique, quant à elle, est la seule sélection parallèle à avoir déjà eu plus de femmes que d'hommes (cela n'est arrivé qu'une fois, en 1990). L'année dernière, la sélection était paritaire, mais cette année on ne compte qu'une femme en compétition. Il y a néanmoins deux séances spéciales réservées à deux réalisatrices, Hafsia Herzi et Aude Léa Rapin.

Au sein des jurys, le changement a aussi pris son temps. Depuis la création du festival, 11 femmes ont été présidentes (sur 12 éditions, car Jeanne Moreau l'a été deux fois), contre 58 hommes (sur 57 éditions: les frères Coen ont présidé ensemble)*.

Et les jurys, dans leur ensemble, ne sont paritaires ou presque que depuis quelques années. En fait, sur 72 éditions du festival, 16 jurys ont été paritaires ou presque (avec 4 hommes et 5 femmes, ou vice versa). Et il y en a eu 4 de parfaitement paritaires: en 1998, 1999, 2000 et 2001. Au total, on compte 170 femmes membres du jury contre 574 hommes.

Le traditionnel film d'ouverture, quant à lui, n'a été réalisé par une femme que deux fois dans l'histoire du festival: en 1987 avec Un homme amoureux de Diane Kurys, et en 2015 avec La Tête haute d'Emmanuelle Bercot.

Avec un record (certes faible) de quatre femmes en compétition cette année, peut-être que la Palme d'or sera attribuée à une femme… Réponse le 25 mai.

* À noter qu'il n'y avait pas de président du jury pendant les trois premières éditions.

Anaïs Bordages Journaliste

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