Égalités / Culture

Dans «Indianara», «on filme le corps trans comme on filme un être humain»

Temps de lecture : 6 min

Un documentaire franco-brésilien présenté à Cannes suit le parcours d'une quadra trans qui lutte de toute son âme pour la survie de ses semblables.

Indianara | New Story
Indianara | New Story

Depuis 1993, la tribu des irréductibles de l'ACID propose une sélection alternative de films, choisis par des cinéastes puis présentés pendant le Festival de Cannes afin de «convaincre de la place légitime de tous les films au sein du marché». Cette année, neuf longs-métrages, fictions et documentaires ont été sélectionnés par l'association. Parmi eux, le documentaire Indianara, signé Aude Chevalier-Beaumel et Marcelo Barbosa. Le film suit Indianara, activiste trans brésilienne, qui lutte pour la survie de ses semblables. C'est bel et bien de résistance qu'il s'agit, dans un pays en proie à la menace totalitaire.

Difficile de ne pas être touché·e par Indianara Siqueira. Le film montre tout de sa lutte, de la violence qu'elle subit, de la frustration avec laquelle elle doit vivre. Ce qu'il y a de troublant dans le film d'Aude Chevalier-Beaumel et Marcelo Barbosa, c'est le naturel avec lequel les cinéastes filment les corps de l'activiste et des autres personnes trans accueillies dans la Casa Nem. Ce squat fait office de refuge pour les femmes trans rejetées par leurs familles, qu'elles soient travailleuses du sexe ou pas. Elles s'habillent, se préparent pour sortir, pour aller manifester, jouent dans la piscine quand il fait chaud. Elles vivent dans cet îlot de liberté en accord avec leurs corps.

Un certain regard

La façon dont le film les observe est à l'opposé de ce que le cinéma propose depuis quelques années. Déjà, les personnes trans sont ici majoritairement incarnées au cinéma par des acteurs et actrices cisgenres (c'est-à-dire dont l'identité de genre est en accord avec le sexe assigné à sa naissance). Ainsi, dans Laurence anyways de Xavier Dolan, c'est l'acteur Melvil Poupaud qui incarne Laurence, et dans Boys don't cry, c'est Hilary Swank qui joue Brandon Teena (une performance pour laquelle l'actrice a reçu un Oscar).

Après avoir longtemps été laissée de côté, puis utilisée comme un ressort humoristique de mauvais goût, l'identité de genre lorgne du côté du drame. C'est le cas de Girl, de Lukas Dhont, présenté à Cannes en 2018 en sélection Un certain regard, et qui a été récompensé par le prix de la meilleure interprétation, la caméra d'or et la Queer Palm. Londé Ngosso, administrateur de l'association Genres Pluriels, à Bruxelles et cité par Paris Match Belgique exprimait pourtant ses réserves: «On déconseille à notre public trans d'aller voir ce film […] Girl ne représente absolument pas la réalité des personnes trans. Il donne un point de vue volontairement négatif d'une seule personne et très focalisé sur les parties génitales […] Nous, on dit que c'est la société qui doit évoluer, comprendre et s'adapter et que c'est elle qui fait des règles discriminantes. Dans ce film, on dit que, non, c'est la personne elle-même qui a un problème avec ses parties génitales, qui veut se faire opérer. C'est un message d'une violence incroyable pour les personnes trans.»

Pour Londé Ngosso, les personnages trans, interprétés par des personnes trans, devraient être présents dans les films sans que leur transidentité soit le sujet principal. Il cite en exemple le personnage de la hackeuse dans la série et le film Sense8 des sœurs Wachowski, elles-mêmes trans.

«Il faut savoir qu'au Brésil, l'âge moyen du décès d'une personne trans est de 33 ans»

Marcelo Barbosa, coréalisateur d'Indianara

Aude Chevalier-Beaumel, coréalisatrice d'Indianara, explique avoir eu un coup de cœur pour l'activiste dont elle a décidé de mettre le combat en avant dans son film: «Je l'ai rencontrée en 2014 pour un film que je faisais sur la montée des évangéliques au pouvoir au Brésil. Je l'ai interviewée le jour de sa performance annuelle. Tous les ans, le jour de la fierté trans au Brésil, elle énonce le nom des personnes transgenres qui ont été assassinées pendant l'année. Il y a eu un double impact ce jour-là. Déjà par sa posture: elle était seins nus, elle avait un drapeau LGBT dans la main et un mégaphone dans l'autre, comme une sorte de Marianne. Et impact aussi par le nombre de personnes trans assassinées et la façon dont elles sont assassinées. Autour d'elle, le public répondait “présent” à chaque nom. C'était un petit public surtout composé de personnes LGBT et de riverains. Deux ans plus tard, quand on l'a rencontrée à nouveau avec Marcelo, il y avait déjà un peu plus de public, de gens qui la suivaient. À ce moment, elle nous a confié qu'elle était déjà fatiguée.»

Marcelo Barbosa a eu un sentiment d'urgence à documenter son histoire: «Il y avait une sorte d'épuisement chez Indianara. Elle pensait à passer le relais à la jeune génération. Il faut savoir qu'au Brésil, l'âge moyen du décès d'une personne trans est de 33 ans. Elle en avait plus de 45.»

Une nudité naturelle et politique

Aude Chevalier-Beaumel et Marcelo Barbosa ont réalisé un film militant car il n'aurait pas été possible de faire autrement: «On ne peut pas passer deux ans aux côtés d'Indianara sans être contaminé par sa lutte.» Les cinéastes ne voient pas leur film comme un plaidoyer visant à défendre l'activiste, «parce qu'Indianara n'a besoin de personne pour se défendre». C'est probablement cet engagement, cette acceptation et cette reconnaissance des personnes trans et de leurs droits qui font que le film pose ce regard, malheureusement encore unique, sur le corps trans.

Quand je demande à Aude Chevalier-Beaumel comment on filme le corps trans, un peu honteuse de cette question, elle me répond en plaisantant: «On filme le corps trans comme on filme un être humain. C'est peut-être par mon éducation, mon père est naturiste donc peut-être que ça aide.» Avant d'ajouter: «On n'a pas choisi de montrer des corps nus, c'est juste que les gens vivent comme ça. C'est nous qui sommes entrés dans leur intimité. Elles ne se sont pas couvertes pour nous, et comme on les a filmées chez elles, à partir du moment où on nous a ouvert les portes, on ne s'est pas non plus mis de barrières ou de masque devant les yeux. Au Brésil il fait chaud et on a tout le temps envie d'être à poil. Il y a une liberté comme ça qui est super naturelle et super belle.»

Marcelo Barbosa, Aude Chevalier-Beaumel et Wescla Vasconcelos sur la plage de Cannes. | Photo fournie par l'équipe du film

C'est Marcelo Barbosa, son complice, qui aborde l'aspect politique de la nudité, dans la vie comme au cinéma: «Dans les manifestations, Indianara impulse ça. Elle montre ses seins, les plus jeunes aussi. Cette représentation des corps, c'est aussi un indice de changement social. Pas celui des droits de l'homme, mais des mœurs, de la société en général. Cette transformation de la société, elle doit passer par le corps sinon ça ne changera jamais.»

Indianara n'était pas présente au Festival de Cannes pour présenter son film. Condamnée en France en 2008 pour proxénétisme, l'activiste est depuis interdite de territoire. L'actrice trans Wescla Vasconcelos est venue la représenter: «C'est très important d'être ici à Cannes, de partager ce message et de partager cette lutte pour les droits humains. On voit dans le film qu'Indianara surpasse l'âge moyen des trans au Brésil, ce qui montre qu'elle lutte, qu'elle résiste, qu'elle est vivante et bien vivante. Elle fait l'amour avec Rio de Janeiro, elle fait l'amour avec le Brésil. Elle a une relation d'amour et de haine qui donne une impulsion à la lutte. Au Brésil, on a en ce moment un mouvement assez avancé de représentativité des personnes trans dans l'art en général. Pour nous, c'est une revendication politique très importante cette représentativité: on ne peut plus faire sans nous.»

Depuis l'élection de Jair Bolsonaro en octobre 2018 (et sa prise de pouvoir en janvier 2019), la protection légale des citoyen·nes LGBT+ a été annulée. Des personnalités politiques tentent de faire interdire les discussions autour de l'orientation sexuelle à l'école; les lois qui facilitent l'accès aux toilettes aux personnes trans et celles qui leur permettent de changer de prénom sont également menacées. Le Brésil est reconnu comme l'un des pays les plus violents envers la communauté LBGT+ et depuis l'élection de Bolsonaro, le nombre de crimes de haine envers ses membres a considérablement augmenté.

Avec ce portrait d'Indianara, qui survit et combat malgré tout, les cinéastes proposent un objet politique à la charge forte mais aussi un regard de cinéma sur son sujet. Le corps trans est un corps comme les autres. Regarder ailleurs ou refuser de le montrer, c'est nier son existence. Dans Indianara, le corps est beau parce qu'il vit, exulte, se bat pour ce qui est juste.

Indianara

d'Aude Chevalier-Beaumel et Marcelo Barbosa

Durée: 1h24

Prochainement en salle

Lucile Bellan Journaliste

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