Politique / Culture

Bâillonner Nick Conrad, un symptôme du conservatisme de la «Douce France»

Temps de lecture : 5 min

De quoi faut-il le plus s'inquiéter: que le rappeur clame avoir «baisé et brûlé la France» ou que le ministre de l'Intérieur veuille saisir le procureur de la République pour censurer une œuvre?

La décision de saisir la justice annoncée par Christophe Castaner est liberticide et rétrograde. | Capture d'écran via YouTube
La décision de saisir la justice annoncée par Christophe Castaner est liberticide et rétrograde. | Capture d'écran via YouTube

Se jeter à corps perdu dans la gueule du loup. C’est ce qu’a fait dimanche soir Christophe Castaner via un tweet dans lequel le ministre de l’Intérieur affirmait condamner «sans réserve et sans ambiguïté les propos inqualifiables et le clip odieux de Nick Conrad» avant de préciser qu’il allait saisir «le procureur de la République».

L’objet du délit: un morceau de rap signé Nick Conrad donc, qui s’est fait connaître en septembre 2018 en s’attirant, déjà, les foudres du monde politique français avec le titre «Pendez les blancs». Le rappeur avait alors été condamné à 5.000 euros d’amende avec sursis (en plus de 1.000 euros de dommages et intérêt à deux associations de parties civiles) pour provocation au crime. Conrad s'était défendu en invoquant le droit à «la fiction» militante, inversant les personnes noires et blanches pour mettre en lumière le racisme et sa longue histoire.

Voilà donc Nick Conrad de retour avec «Douce France», morceau au titre trompeur et au clip où rien n’est laissé au hasard: cartons préventifs au début et à la fin, rappel de la condamnation précédente dès l’introduction et sous-titres anglais intégrés au cas où la presse internationale passerait par là. Viennent enfin «les propos inqualifiables» du rappeur séquano-dionysien qui déclame entre autres: «J’ai baisé la France, baisé la France jusqu’à l’agonie. J’ai brûlé la France, doux pays de mon enfance…»

La droite et l’extrême droite mordent immédiatement à l’hameçon. «Quelle ignominie!», «Aucune tolérance à avoir», «Insupportable», etc.

Les responsables politiques n’ont pas assez de mots (et seulement 280 signes sur Twitter) pour exprimer leur indignation, faisant ainsi une publicité gratuite et pleine d’entrain au rappeur qui, si on en juge à son clip très médiocrement réalisé, n’aurait pas eu les moyens de financer une campagne de com'.

Crime contre lèse-France

La réaction de Christophe Castaner donne cependant une autre dimension à l’affaire: il remet au centre de l’échiquier politique la vieille antienne de la sacralisation de tout ce qui touche au concept de France, habituel apanage des divers identitaires. Mais aussi et surtout parce qu’il s’exprime ici en tant que ministre de l’Intérieur. Insulter publiquement la France, même au sein d’une œuvre, ne serait donc pas seulement interdit mais représenterait un crime d’une telle gravité que le responsable de l’autorité du pays se doit de communiquer rapidement sur le sujet et de saisir la justice lui-même. Comme s’il avait personnellement été insulté. Comme si la France, c’était lui. Comme si, enfin, Nick Conrad se rendait coupable de blasphème.

Blasphème tel que pour la tête de liste Les Républicains (LR) aux européennes, François-Xavier Bellamy, il n’y a «aucune tolérance à avoir».

Préjugeant qu’un avocat ne sert ici à rien, qu’aucune circonstance atténuante ne peut être prise en considération. Pas même celle qui situe les mots de Conrad au sein d’une œuvre.

Peu importe sa qualité, d'ailleurs: cette nouvelle provocation à peu de frais de Nick Conrad permet d’éclairer les névroses actuelles du champ politique français en les testant, quitte à les pousser à bout pour en dévoiler les limites et les dangers.

Liberté d'expression, j'oublie ton nom

Avec, encore une fois, la difficulté du politique à se soumettre à la liberté d’expression artistique. Nick Conrad a d’ailleurs pris soin d’encadrer très strictement ses propos, que ce soit par les avertissements d’avant et d’après clip ou par le simple contraste entre le ton offensif et vulgaire de l’œuvre et les prises de parole publiques du rappeur lorsqu’il s’agissait de défendre «Pendez les blancs» en expliquant à nos énarques le principe de la métaphore filée.

Malgré ces efforts, la nature d’œuvre dans laquelle les mots de Nick Conrad sont prononcés est donc tout à fait ignorée par le premier flic de France. Plus exactement: elle n’est pas retenue. Pour Christophe Castaner les mots prononcés par Nick Conrad ne sont qu'un «appel à la haine de notre pays et à la violence». Et «rien d’autre» précise le ministre.

Le morceau met par ailleurs en lumière une vision fermée du monde, pour ne pas dire sacrée ou identitaire: en écrivant que «Doux Pays» «n’est rien d’autre qu’une incitation à la haine», le marcheur Castaner emploie la même formulation, mot pour mot, que celle utilisée par François-Xavier Bellamy. Dont ces deux mots, peut-être les plus effrayants: «rien d’autre».

Conservatisme rétrograde

Visiblement, on ne baise pas la France, quoi que cela puisse vouloir dire. Une limite conceptuelle à ne pas franchir identifiée dès 1999 par le groupe 113 dont un couplet du morceau «Face à la police» résonne aujourd’hui étrangement: «Je crie tout haut: “J'baise votre nation”/ Provocation, et mets en fonction leur écusson / “Suivez-nous les garçons” / Et c'est l'début d'la détention.»

Car cette nouvelle provocation de Nick Conrad pourrait bel et bien, sur le papier se conclure par la mise en détention, comme semblent le réclamer les différentes figures politiques lorsqu’elle répètent que l’amende précédente était «dérisoire».

En monarchie comme en république, on semble assister à une victoire des idées conservatrices voire rétrogrades.

La France, qui n’en est pas à son premier procès politico-hip-hop, suivrait alors le chemin emprunté l’année dernière par l’Espagne dont les tribunaux ont condamné le rappeur Valtònyc à trois ans de prison ferme pour des chansons dont certaines furent considérées comme «injures graves à la Couronne».

En monarchie comme en république, on semble assister à une victoire des idées conservatrices voire rétrogrades. Victoire d’autant plus fracassante que, comme le montre l’exemple de la France et de l’Espagne, ces idées-là sont désormais implantées sans même que des partis populistes n’aient à prendre le pouvoir. Comme à la belle époque, un homme qui fait des rimes risque d’aller en prison. Voilà de quoi il s’agit ici. De cela et de «rien d’autre».

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