Médias

La télé-réalité, nouvelle école de l'amour

Temps de lecture : 7 min

Beaucoup de jeunes découvrent aujourd'hui le fonctionnement des relations amoureuses au travers d'émissions de coaching amoureux, à l'image de «La Villa des cœurs brisés».

Vivian et Beverly, un «couple en crise» participant à «La Villa des cœurs brisés 4». | Capture écran via YouTube
Vivian et Beverly, un «couple en crise» participant à «La Villa des cœurs brisés 4». | Capture écran via YouTube

Lovée dans son fauteuil en lin beige, télécommande à la main, Léa* regarde un épisode de la télé-réalité du moment, «10 couples parfaits». Maillots de bain fluo, corps bronzés et piscine bleu azur happent son regard, éclairé par les lumières bleutées et criardes de l'écran au centre du salon.

Les vingt candidat·es (dix hommes et dix femmes), installé·es dans une villa longeant une plage de Palma de Majorque, ne se connaissent pas. Leur but: trouver la ou le partenaire qui leur permettra de former un «couple parfait».

Injonction au couple

Le concept est bien huilé et plaît à la jeune femme de 24 ans. Elle a grandi avec la télé-réalité et se remémore l'époque de «Secret Story», l'émission phare de TF1: «C'était plus pour faire rire, parfois on voyait des relations amicales ou amoureuses naître. Mais au fur et à mesure, j'ai remarqué que les candidats qui n'avaient pas de relations amoureuses étaient de moins en moins présents dans les programmes. J'ai l'impression que quand tu n'as pas de relation à la télé, tu n'es pas intéressant pour la production.»

Souvent célibataire, avec quelques relations courtes, Léa subit aussi cette injonction. «Ça m'a un peu fait comprendre que si je n'avais pas de relations amoureuses, j'étais rejetée, un peu exclue de certaines discussions», raconte-t-elle.

Depuis des années, les concepts de programmes télévisés évoluent et font la part belle à l'amour: «Voir les candidats se mettre en couple très rapidement nous pousse aussi dans la vie de tous les jours à nous dire “Pourquoi pas lui?”, alors qu'en fait, il ne nous correspond pas du tout.»

Selon la sociologue des médias Nathalie Nadaud-Albertini, spécialiste de la télé-réalité, l'influence directe de ce genre d'émissions est «difficile à mesurer». «Chaque époque a une façon de penser les relations amoureuses, à travers des normes et des valeurs qui évoluent. À l'écran, on retrouve une partie de ces normes et de ces valeurs, qui vont avoir un écho auprès du public, analyse-t-elle. Lorsqu'un téléspectateur voit un candidat qu'il apprécie, il est choqué, adhère ou non, aime ou pas ce qu'il voit. C'est donc moins une influence directe que la création d'un débat interne chez les téléspectateurs.»

Rôles-modèles pour ados

À 15 ans, Alice, Fanny et Noémie, trois blondes longilignes, regardent des émissions de télé-réalité depuis le CM2. «On a commencé avec “Les Marseillais”, puis “Les Anges” et ensuite toutes les autres», se souviennent les amies d'enfance.

Si elles s'identifient aux candidat·es? «Pas du tout!», s'exclament-elles en riant. «Ils sont plus âgés que nous, ils ont des enfants, donc on ne se reconnaît pas forcément en eux», sourit Alice, révélant son appareil dentaire.

Si elles n'ont pas les mêmes expériences amoureuses que ces jeunes femmes et hommes de 20 à 30 ans, les lycéennes reconnaissent malgré tout s'attacher à leurs personnages et avoir «l'impression de les connaître».

Parfois, les stars du petit écran deviennent même des exemples pour les jeunes filles. C'est le cas de Maddy Burciaga, candidate de plusieurs émissions. Trompée par son compagnon, qui participait également à une télé-réalité, elle a affiché sa séparation sur les réseaux sociaux.

«Après sa rupture, elle a continué comme si tout allait bien, elle se faisait belle, continuait à sortir. Son comportement à ce moment-là, c'est un exemple pour moi», confie Fanny.

Les personnes qui l'inspirent le plus, ce sont Jazz et Laurent. Ce couple emblématique de la télé-réalité a récemment accueilli son deuxième enfant: «Voir leur famille donne envie d'avoir la même vie qu'eux, pas forcément pour l'aspect télé-réalité, mais juste pour leur relation, leur amour.»

Beaucoup nous aime, beaucoup nous haïssent, beaucoup nous soutiennent, beaucoup nous critiques, ainsi va la vie la liberté d’expression est un droit . Je tiens seulement à vous dire que ce soit dans le bon ou dans le mauvais nous sommes toujours nous-mêmes et nous sommes loin d’être dés personnes prétentieux ou mauvais . Nous sommes tout simplement la JLC Family, une famille comme les autres avec ses joies et ses peines avec ces moments de bonheur mais aussi avec des moments durs nous sommes comme vous tous sauf que nous avons la chance d’avoir des milliers de personnes qui nous aime qui nous suivent chaque jour on vous remerciera jamais assez, peu importe ce que nous réserve la vie vous ferez toujours partie de nous . On vous aimes

Une publication partagée par Jazz Correia (@jazztvshow) le

Pour Nathalie Nadaud-Albertini, «même si les jeunes ont d'autres références que la télé-réalité, les candidats vont contribuer à la formation de leurs normes et leurs valeurs. C'est important, car c'est l'âge où ils se font leur propre modèle, issu de différentes interactions avec l'extérieur.»

Chez le public le plus jeune, les modèles créés par la télé-réalité ont même une place hors du petit écran. Léa se rappelle de son travail de surveillante dans une école primaire il y a deux ans. Dans la cour de récréation, les élèves adoraient «jouer» à la télé-réalité, telle une commedia dell'arte du XXIe siècle.

«Toi tu es Coralie, toi tu es Sarah Fraisou, toi tu es Mélanie»: les petites filles s'attribuaient les rôles pour rejouer les scènes et les histoires d'amour qu'elles avaient vues la veille à la télévision, sur NRJ12, TFX, W9 ou encore TMC.

«Attention aux trahisons»

Parfois, les références sont plus négatives. Les émissions de télé-réalité sont le théâtre régulier d'infidélités. «Des garçons de 15, 16 ans peuvent être influencés, s'identifier à des candidats qui trompent beaucoup et se dire qu'ils réussissent, donc pourquoi ne pas faire comme eux?», s'interroge Alice. Noémie renchérit: «Ils vont trouver ça normal, faire pareil. Et comme c'est partout dans la télé-réalité, c'est assumé, ça devient moins un tabou dans notre génération.»

Si les jeunes filles n'ont pas encore été directement confrontées à l'infidélité, elles ont l'habitude de voir apparaître la question autour d'elles, notamment sur les réseaux sociaux.

Sébastien Dubois a lui aussi été trompé. Le jeune homme a participé à plusieurs programmes de télé-réalité, comme «Les Princes et les Princesses de l'amour» et «La Villa des cœurs brisés: la bataille des couples». Dans ces émissions et sur les réseaux sociaux, le public a pu suivre sa relation et sa rupture avec Hillary, une autre candidate.

S'il ne pense pas être un modèle pour ses jeunes fans, il espère tout de même les alerter sur la réalité des relations amoureuses. «J'espère que les jeunes qui me regardent et qui ont vu que j'ai été trompé comprennent qu'il faut faire attention aux trahisons. On peut être confronté à quelqu'un de volage. Plus jeune, j'aurais aimé qu'on me le dise, même de la part d'un candidat de télé-réalité», témoigne-t-il.

Selon Sébastien Dubois, la télé-réalité n'influence pas les comportements des jeunes: elle se contente d'en être le reflet. «Ce que je vis sur les tournages aujourd'hui, c'est ce que vivent les gens de 20 ans qui partent en vacances avec des amis et qui vivent des histoires d'amour. À la télévision, les jeunes se voient à travers nous. On vit comme eux, sauf que c'est plus médiatisé», argumente le candidat.

«Aujourd'hui, connu ou pas, on est tous sur les réseaux sociaux et on y affiche tous nos histoires de couple, avance le candidat. Ce peu de vie privée choque parfois les plus âgés, qui ne comprennent pas comment l'amour fonctionne aujourd'hui.»

Love coach et «problématiques»

Une villa dressée au milieu des palmiers en République dominicaine, des candidat·es en pleine crise existentielle et Lucie Mariotti, love coach –une sorte de thérapeute de couple: voici la recette de l'émission «La Villa des cœurs brisés» sur TFX.

Chaque saison, les célébrités déjà habituées aux tournages s'y bousculent. Chacune a une «problématique» qu'elle doit régler –comprendre un souci d'ordre amoureux résumé en une phrase-clé, comme «Mes complexes m'empêchent de trouver l'amour» ou encore «Je ne fais confiance à personne».

Marine, 20 ans, est une grande fan de l'émission. Depuis plusieurs années, elle rêve même de l'intégrer pour régler ses problèmes amoureux. Après le décès de son père il y a un an et une succession de déceptions sentimentales, elle «se sent vide».

Sur Instagram, elle a écrit à Lucie un appel à l'aide, resté sans réponse. Pour bénéficier d'un accompagnement personnalisé de la part de la love coach, il faut en effet débourser 210 euros pour une première séance de 1 heure 30, puis 155 euros les séances d'une heure qui suivent.

«Je l'ai vue à la télé et j'aurais aimé prendre un rendez-vous avec elle. Mais les prix sont beaucoup trop chers. Je ne peux pas encore me permettre de mettre 200 euros pour passer une heure avec elle, ou alors il faudrait que je mette de côté pendant longtemps…», hésite Marine.

La jeune femme a déjà préparé les «problématiques» qu'elle pourrait exposer si elle participait à l'émission: «“Je n'ai confiance en personne”, “J'ai peur de l'abandon” ou encore “Je ne supporte plus qu'un homme me touche”.»

À défaut de pouvoir rencontrer Lucie Mariotti, Marine a déjà pensé à reproduire certains exercices du coaching chez elle: «Il y en a un où il faut parler à une photo de son ex pour se libérer, un autre où il faut casser un mur de briques en criant ses problèmes pour extérioriser. Mais je n'ai jamais rien fait, ça me fait trop peur, je ne m'en sens pas capable.»

La coach Lucie Mariotti est-elle vraiment consciente de son influence? «Je reçois beaucoup de messages de téléspectateurs qui me confient s'être identifiés à telle ou telle problématique des “Cœurs brisés”, note la thérapeute, autrice d'un livre de coaching amoureux. C'est le retour le plus important à mon sens: ce que j'ai fait pour un cœur brisé en a aidé des dizaines.»

Elle affirme créer ses coachings à la télévision un double objectif: accompagner les candidat·es, mais aussi les personnes qui regardent le programme et pensent qu'il peut offrir, comme le souligne Nathalie Nadaud-Albertini, des sortes «d'outils de réflexion en kit, qui permettent de penser ses propres relations».

* Le prénom a été changé.

Camille Baron Journaliste

Ayoub Bel-Hyad Journaliste

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