Médias / Société

Les médias sont-ils responsables de la vague de suicides à France Télécom?

Temps de lecture : 3 min

Didier Lombard, l'ancien PDG de la société française qui comparaît depuis le 6 mai au tribunal correctionnel de Paris pour harcèlement moral, invoque l'effet Werther et accuse la presse.

Didier Lombard au tribunal de Paris le 6 mai 2019, jour de l'ouverture du procès de sept anciens membres de la direction de France Télécom. | Lionel Bonaventure / AFP
Didier Lombard au tribunal de Paris le 6 mai 2019, jour de l'ouverture du procès de sept anciens membres de la direction de France Télécom. | Lionel Bonaventure / AFP

Une «crise médiatique» plutôt qu'une «crise sociale»: c'est ainsi que s'est défendu Didier Lombard, l'ex-PDG de France Télécom, pour expliquer la vague de suicides parmi son personnel il y a une dizaine d'années.

Depuis le 6 mai 2019, le tribunal correctionnel de Paris se penche sur les liens entre les restructurations au sein du groupe opérées par Didier Lombard et dix-neuf suicides, douze tentatives de suicides et huit dépressions ou arrêts de travail entre 2007 et 2010.

Didier Lombard, qui avait utilisé en septembre 2009 l'expression malheureuse de «mode de suicides», préfère à présent parler d'«effet Werther». L'ancien PDG avance que «si vous parlez des suicides, vous les multipliez», rejetant la responsabilité de ces morts sur les médias.

Risque de contagion

Rappelons d'emblée que le suicide est multifactoriel: si un élément peut être le facteur déclencheur (séparation, licenciement), on trouve la plupart du temps une fragilité sous-jacente (dépression, addiction, isolement social) favorisant le passage à l'acte.

Ce que dit Didier Lombard est en partie vrai: la contagion suicidaire existe, et elle répond effectivement à l'appellation d'«effet Werther». Ce phénomène tire son nom d'une vague de suicides survenue après la publication en 1774 du livre Les Souffrances du jeune Werther de Goethe. Imitant le héros, de nombreuses personnes se donnent la mort en faisant clairement référence au livre dans leur lettre d'adieu, et parfois même en laissant l'ouvrage sur le lieu de leur suicide.

Depuis, l'effet Werther a été scientifiquement prouvé et a fait l'objet de plusieurs dizaines d'études. À la suite des décès de Marylin Monroe en 1962 ou de Robin Williams en 2014, le nombre de suicides aux États-Unis a explosé.

On retrouve clairement cet effet dans le discours de certaines personnes ayant fait une tentative de suicide après celui d'une star: «Son cas montre que le suicide n'est pas honteux», exposent certains témoignages, confirmant l'influence qu'ont eu ces suicides hautement publicisés.

Le traitement des médias est essentiel: la manière dont ils rendent compte du suicide peut ajouter au risque d'une propagation, notamment s'ils le valorisent, en expliquent les détails et les techniques précises.

Facteurs psychosociaux

Mais si les médias doivent assumer leur responsabilité en la matière, il est important de souligner que l'effet Werther touche particulièrement les personnes fragilisées: les facteurs psychosociaux comme la dépression ou les conditions de travail font le lit de la contagion suicidaire –et plus généralement du suicide.

Spécialiste de l'effet Werther, le sociologue Steven Stack a analysé l'impact de différents facteurs sur le taux de suicide. Ses travaux de recherche montrent que la médiatisation des suicides de célébrités joue clairement un rôle; celle de suicides de personnes anonymes –comme les employé·es de France Télécom– aussi, en fonction de l'ampleur de la couverture médiatique.

Mais selon Stack, d'autres facteurs entrent également en jeu: les taux de divorces et de chômage auraient une influence respectivement deux fois et six fois plus grande que la médiatisation.

«Il est clair que le taux de chômage tend à être la variable la plus importante», écrit-il. Et si l'effet Werther est indéniable, «l'état de l'économie nationale a généralement plus d'importance pour l'explication des suicides», conclut le sociologue.

L'impact des conditions sociales sur le suicide a été démontré dans d'autres études. Le chômage, les bas revenus ou l'endettement interviennent dans l'augmentation des suicides et des tentatives de suicide. Ce fut par exemple le cas en Grèce, avec une multiplication par trois des idées suicidaires durant les premières années de la crise économique.

Contrairement à ce qu'affirme l'ex-PDG de France Telecom, pour qui «si vous parlez des suicides, vous les multipliez», c'est avant tout la manière dont le sujet est traité qui est déterminante.

Le suicide ne doit pas être un sujet tabou. Ne pas en parler serait une erreur journalistique, car il peut être révélateur d'un fait social. Et ce serait aussi une erreur sanitaire, car cela ne ferait que maintenir dans le silence les personnes souffrant d'idées suicidaires et limiterait leur accès aux soins. Parler du suicide, mais de manière appropriée, est essentiel pour mieux le prévenir.

Il faut à cet égard noter qu'il existe un effet inverse à l'effet Werther, appelé effet Papageno: certains articles présentant les témoignages de personnes ayant surmonté une crise suicidaire ou donnant des ressources pour obtenir de l'aide permettent de diminuer le taux de suicide.

Pour obtenir de l'aide, discuter, avoir l'écoute de quelqu'un:
> S.O.S Amitié
sos-amitie.com ou 09 72 39 40 50
> Suicide écoute
suicide-ecoute.fr ou 01 45 39 40 00

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