Culture

Bernard-Henri Lévy contre les autoritarismes

Temps de lecture : 9 min

La dernière pièce de l'écrivain s'inscrit dans un engagement initié il y a plus de quarante ans.

Bernard-Henri Lévy le 29 septembre 2016, lors d'une cérémonie de commemoration de l'Holocauste à Kiev. | Genya Savilov / AFP
Bernard-Henri Lévy le 29 septembre 2016, lors d'une cérémonie de commemoration de l'Holocauste à Kiev. | Genya Savilov / AFP

1987. Bernard-Henri Lévy s’interroge dans son Éloge des intellectuels:

«Faudra-t-il écrire, dans les dictionnaires de l’an 2000: Intellectuel. Nom masculin, catégorie sociale et culturelle née à Paris au moment de l'affaire Dreyfus, morte à Paris à la fin du XXe siècle; n'a apparemment pas survécu au déclin de l'Universel?»

Trente-deux ans plus tard, a-t-on vu s’éteindre l’espèce répondant au nom d’intellectuel? Une Atlantide visionnaire si l’on en croit les multiples enquêtes et essais parus sur l’indigence de la pensée française. Pourtant, et c’est tout le paradoxe de notre époque, les prises de paroles sont toujours nombreuses. Quand Elisabeth Badinter n’est pas au micro de France Inter, c'est Michel Serres qui parle sur C8; quant à Edgar Morin, s’il ne tweete pas, il s’affiche en une de Libération avec Alain Touraine. Et, de Raphaël Glucksmann à Cynthia Fleury, une nouvelle génération d’intellectuel·les français·es a mis à mal cette antienne de la disparition des clercs.

En cédant sa place à «l’intellectuel médiatique», «l’intellectuel prophétique» aurait-il laissé ses litanies mystiques se consumer dans un spectaculaire brouhaha et, fatalement, se vautrer dans l’insignifiance? Où sont passés les hérauts d’une pensée dans l’action, représentés par Émile Zola, Albert Camus ou Jean-Paul Sartre? La révolution néolibérale aurait-elle, depuis les années 1970, balayé les intellectuel·les, nécessairement «de gauche», opposé·es à la subordination et à l’aliénation des classes dominées, pour mieux légitimer les experts et, ainsi, annihiler toute pensée originale?

Et si Bernard-Henri Lévy avait raison? Si, avec la faillite de l’universalisme, les grands récits avaient cédé leur place aux savoirs fragmentés? Peut-être est-ce la vie intellectuelle elle-même, qui peine à susciter l’admiration et à s’imposer comme un idéal d’existence, dans ce que Gilles Lipovetsky nomme, au fil des pages de L'Empire de l'éphémère, «la civilisation du léger»: une société dans laquelle domine «un sens de la vie qui ne se trouve plus dans la transformation du monde par l'action collective et l'usage de la force, mais dans l'épanouissement de soi».

Dans cette période où le monde des idées a pris un sérieux coup dans l’aile, BHL tente de redonner vie à une figure donnée pour morte: celle de l’intellectuel·le qui s'intéresse à l'histoire en train de se faire aussi bien dans ses écrits que sur le terrain de l’action.

Le tableau d’une Europe embrasée par le désarroi

«Il n’y a pas de société sans théâtre», déclarait-il en 2008 lors d’une conférence donnée à Nice, rapportée dans Pièces d’identité (2013). Avec sa nouvelle pièce Looking for Europe, en tournée européenne depuis deux mois, il exalte l'esprit de résistance et exulte, sur une vingtaine de scènes du continent, l’urgence d’un sursaut démocratique contre la montée des populismes à l’approche des élections du 26 mai.

Dans cette pièce qu’il jouera à Paris les 20 et 21 mai (ce soir et demain), Bernard-Henri Lévy interprète un intellectuel, enfermé dans une chambre d’hôtel de Sarajevo, quelques heures avant le discours qu’il doit prononcer sur une Europe en proie aux forces politiques réactionnaires: de Marine Le Pen à Viktor Orbán, en passant par Matteo Salvini ou Santiago Abascal, le leader de la formation espagnole d'extrême droite Vox, un seul et même discours nationaliste et conservateur qui voue aux gémonies progressisme et cosmopolitisme.

Ce monologue, le philosophe le réécrit à chaque représentation pour l’adapter à la situation politique et culturelle du pays dans lequel il joue. Et dresse moins le tableau circonstancié d’une Europe embrasée par le désarroi qu’il n’en dévoile l’histoire intime pour faire jaillir la noblesse et la richesse culturelle d’un continent à la beauté meurtrie par l’aigreur d’un temps où, laborieusement, elle survient. L’écrivain rappelle surtout que, face à ces barbaries qui menacent, «seule la poésie, mais la vraie, cet infarctus de l’âme, sauvera le monde et l’Europe».

Bernard-Henri Lévy divise et clive. Boussole pour certains, épouvantail pour d'autres, sa réputation brûle d’une lourde ambiguïté. Son nom seul suffit à déclencher l’acrimonie de ses détracteurs qui réprouvent, à coups d’éclats frénétiques, ses esclandres médiatiques, l’opiniâtreté de ses idées, ses interventions dans des domaines qui ne sont pas les siens. Bien sûr, on peut ne rien partager de ses idées, mais ses engagements s’attachent à défendre les causes qu’il estime justes; à l'image de ceux d'un allié des peuples opprimés, de l’égalité, de la fraternité qui, depuis plus de quarante ans, sonde les événements du monde.

Le choix de l'antitotalitarisme

L’histoire commence en 1973. L’écrivain Yves Adrien affirme, dans Rock’n’Folk, que «les teenagers préfèrent le bubblegum au marxisme». Trois ans plus tard, face au naufrage politique, les punks choisissent la fureur électrique. En plein happening no future, BHL fulmine dans La barbarie à visage humain: «Si j’étais poète, je chanterais l’horreur de vivre et les nouveaux Archipels que demain nous prépare.» Le normalien entend, avec d’autres, «les nouveaux philosophes», relire la pensée marxiste à la lumière de l’expérience des camps, telle que Soljenitsyne l’a révélée, pour mener un nouveau combat, celui de l’antitotalitarisme, et «résister d’où qu’elle vienne à la menace barbare».

Le philosophe a 28 ans lorsqu’il apparaît, aux côtés d’André Glucksmann, sur le plateau d’«Apostrophes», l’émission littéraire de Bernard Pivot, en mai 1977. La population française découvre, ce soir-là, le jeune philosophe: La barbarie à visage humain est son deuxième livre et son premier best-seller. Les critiques sont élogieuses. Philippe Sollers rend hommage au «premier grand style romantique depuis 68», en une du Monde des livres; Maurice Clavel écrit, dans Le Nouvel Observateur que Bernard-Henri Lévy est un «jeune homme doué par la nature et qui se permet en plus de réussir dans la culture»; Roland Barthes lui témoigne son admiration dans une lettre: «Votre livre me touche […] Ce qui m’a enchanté (mettez dans ce mot le plaisir, la solidarité, la fascination), c’est que votre livre est écrit. À des idées importantes, vous avez donné, chose rare, le grain d’une écriture.»

En 1978, le groupe américain The Walker Brothers, lui dédie même l’ironique «Fat Mama Kick», que l’on trouve sur l’album Nite Flights. Son auteur, Scott Walker, héros de David Bowie, n’ayant plus foi en l’idéal socialiste qui ne représenterait, par ses forces répressives, qu’une nouvelle forme totalisante du pouvoir, aurait été saisi par l’essai du jeune intellectuel, explique le biographe Paul Woods, dans le livre The Curious Life & Work of Scott Walker (La curieuse vie et l'œuvre de Scott Walker).

Dans un élan médiatique inédit, «les nouveaux philosophes» ne séduisent pas tout le monde et engendrent une bipolarisation du champ intellectuel: Gilles Deleuze trouve leur pensée «nulle», Jean-François Lyotard se méfient de leur omniprésence, tandis que le philosophe Marcel Gauchet note dans Les Idées en France, que «la violente querelle de légitimité soulevée par l'intellectuel médiatique [a] été en réalité le tombeau de la figure classique de l'intellectuel en politique».

Bernard-Henri Lévy semble surtout avoir eu, dès le début, conscience de la puissance des médias. À l’évidence, le message passe mieux lorsqu’il ne sert plus de simple décor à un fugace réveil des consciences, mais libère les pensées de leur confortable berceau. Au micro de Jacques Chancel, dans l’émission «Radioscopie», le 3 mai 1979, il déclare: «Écrire ne vaudrait pas une heure de peine si je n’étais pas capable de m’adresser au plus grand nombre de personnes possible. [...] Les médias sont un moyen pour parler à tout le monde.»

Trouver le rôle qu’on finira par habiter

Bernard-Henri Lévy s’affranchit de la caricaturale étiquette du philosophe vivant dans le silence solitaire de son bureau pour relier un éventail d’identités contiguës: intellectuel, romancier, essayiste, cinéaste, reporter, dramaturge… «Pour un écrivain, la vie est une sédimentation d’univers qui se superposent», confie-t-il à Olivier Zahm dans la revue Purple, en novembre 2008. Ajoutons que «la vraie vie est absente» —c’est Rimbaud qui l’écrit; mais peut-être qu’elle est ailleurs. Dans les livres, par exemple. Alors, reste à trouver le rôle qu’on finira par habiter pour sanctifier, dans le même temps, l’épitomé d’Oscar Wilde qui, par son jeu de masques, a élevé son existence au rang d’œuvre d’art. Le nouveau philosophe veut destiner la sienne à comprendre le réel et refuser la fatalité.

«Nous sommes de cette espèce que l’Occident nomme Intellectuels, qu’il nous faut épeler ce nom-là et en endosser le statut, qu’il est urgent de l’assumer et de se résigner à sa misère. [...] Témoigner de l’indicible et retarder l’horreur, sauver ce qui peut l’être et refuser l’intolérable: nous ne referons plus le monde, mais au moins pouvons-nous veiller à ce qu’il ne se défasse point…», écrit-il emphatique, dans La barbarie à visage humain.

«Il y a, non plus la gueule que je me fais, mais celle que les autres m’ont faite.»

Bernard-Henri Lévy, écrivain

Ainsi affecté de cette tâche, qui rappelle, inévitablement, celle qu’Albert Camus énonce lors du Discours de Suède, la nécessité de témoigner ne dissipe pas le trouble que suscite, parfois, la cohabitation avec son affublé pantomime, dont on ne sait plus s’il en est l’artisan ou le prisonnier et le condamne constamment à la farce, tombereau de gausserie permanente. De lui, on a tout commenté, tout révéré, tout moqué. En 1997, il se livre même à une autocritique dans Comédie et mentionne le simulacre de sa marionnette:

«Il y a, non plus la gueule que je me fais, mais celle que les autres m’ont faite, à partir de ce que j’ai tenté de faire –il y a la façon dont ils perçoivent mon masque savant, le fait que c’est toujours leur perception, donc la mécanique qui gagne, puisque des beaux efforts de l’écrivain pour se bâtir un beau personnage, il ne reste que cette lie, ce précipité de gueule qui s’appelle une caricature. Des poses. Des grimaces.»

Témoin du temps présent

Faut-il lire cet ouvrage comme un essai révolté contre un siècle nécrosé par des condamnations haineuses où triomphent l’époque de la fausse vertu, des crispations identitaires et des leçons de pureté au nom d’une morale qui n’ose pas toujours dire son nom? Et, face à ce délire irrationnel du sens, ne pas oublier que l’œuvre de Bernard-Henri Lévy reste celle d’un homme né en Algérie, à Béni Saf rue Karl-Marx. Sa mère était une amante des mots, son père fut engagé dans les Brigades internationales de la guerre d’Espagne; le philosophe semble conscient du legs de ses modèles et de la responsabilité pour un écrivain de faire avancer la littérature, la vie intellectuelle et la pensée critique un peu plus encore.

À l’expression «d’intellectuel engagé», il faut préférer, peut-être, celle de «témoin du temps présent».

Il rapporte les conflits et les faits de société tels qu’il les a lui-même expérimentés: du Bangladesh à l’Afghanistan, de la Bosnie au Kurdistan. Ses engagements suscitent parfois la polémique, par exemple, lorsqu’il s’invite sur le théâtre des opérations en Libye, en 2011.

Une explication, peut-être, dans son journal, La Guerre sans l’aimer, qui permet de comprendre les clés d’une révolution dont il a voulu changer le destin aux côtés de Nicolas Sarkozy et déceler le caractère d’un esprit habité par le doute, mu par l’alliance qui unit le dessein littéraire à l’ambition humanitaire –et non militaire.

À l’expression d’«intellectuel engagé», il faut préférer, peut-être, celle de «témoin du temps présent» puisque ce n’est pas ce que pense Bernard-Henri Lévy qui étonne, c’est ce qu’il sait raconter: des récits qui colorent, par la richesse du vécu, le tableau d’une œuvre que seules les personnes amoureuses des lettres savent décrire et nous ouvrent les secrets d’une vie que seuls les livres peuvent offrir.

Florine Delcourt

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