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Télévision: l'érotisme meurt en silence

François-Luc Doyez, mis à jour le 23.02.2010 à 18 h 26

Concurrencé par YouPorn, le bon vieux téléfilm érotique du dimanche soir est en voie de disparition.

Si Internet est souvent tenu pour responsable de la crise de la presse et de la musique, il est un autre pan de la culture qu'il tue petit à petit: l'érotisme à la télévision. Il n'est pas question ici de pornographie. Très encadrée par la réglementation, la diffusion de X est uniquement possible par une chaîne cryptée comme Canal +, et après minuit seulement. Ce qu'Internet ringardise, c'est le film érotique où les gros plans sur les parties intimes sont prohibées, et où les rapports sexuels ne peuvent être que suggérés. Des programmes de charme qui paraissent aujourd'hui bien innocents face à des sites comme YouPorn, RedTube ou PornHub, véritables YouTube du X qui diffusent gratuitement les scènes les plus crues, et pour tous les goûts imaginables. Le premier d'entre eux, créé en 2006, YouPorn a ainsi connu un succès fulgurant. Avec plus de 60 000 vidéos disponibles, il attirerait aujourd'hui 16 millions de visiteurs quotidiens, selon des estimations — certes difficilement vérifiables.

Sur les chaînes hertziennes, l'érotisme a disparu petit à petit. C'est M6 qui y a renoncé en dernier, en 2005, en déprogrammant son film du dimanche. La chaîne «devient de plus en plus adulte, de plus en plus généraliste, de plus en plus familiale», justifiait à l'époque Arnaud Boucher, directeur de la programmation de M6. L'érotique dominical était pourtant une valeur sûre de la chaîne en termes d'audience. Chaque semaine, les téléfilms comme Radio de charme, Les pilules de l’amour ou De si jolies sorcières attiraient 800 000 personnes, soit 15% de l'audience. Mais la quête de respectabilité de l'ex-«petite chaîne qui monte» aura eu raison de cette programmation.

«Les dirigeants de chaînes visent l'audience la plus large, même tard le soir», explique François Jost, professeur au Centre d'Etudes sur l'Image et le Son Médiatiques (CEISME), «il faut donc que les programmes soient consensuels, le but est d'être une chaîne familiale. Les programmes érotiques, même s'ils attirent de l'audience, segmentent, en n'attirant qu'une partie précise de l'audimat». L'enjeu n'est donc pas seulement un problème d'image, il est aussi financier, explique l'universitaire: «les programmes érotiques attirent facilement des annonceurs: les lignes de téléphone rose et les sites de rencontre. Mais ces annonceurs, prêts à acheter des spots pendant un téléfilm érotique, ne visent qu'une frange limitée de la population. Alors que les publicités les plus rémunératrices sont les produits de grande consommation, qui concernent tout le monde».

Les coquines années 80

Dans le milieu des années 80, l'érotisme était pourtant omni-présent à la télévision. De 1984 à 1987, chaque soir avant le journal de 20 heures de TF1, Cocoricocoboy montrait une playmate qui se déshabillait, sans que cela ne suscite de polémiques. Même le service public avait pris le train en marche avec, de 1986 à 1990, le feuilleton Série rose sur FR3, et à partir de 1986, Sexy Folies sur Antenne 2. Une émission de charme à laquelle ont participé Mireille Dumas et Sylvain Augier, et qui marchait tellement bien que sa productrice, Pascale Breugnot, fut recrutée par TF1, pour l'adapter sur son antenne avec Super Sexy, de 1988 à 1991. Ces émissions érotiques dans lesquelles on parlait librement de sexualité comportaient des séquences de charme gentillettes. Le tout à des horaires grand public, sans que cela ne provoque de polémiques. Inimaginable aujourd'hui.

Pour Grégory Dorcel, fils de son père Marc et directeur général de l'entreprise familale, premier productrice de films X en France, ce sont les années 90 qui ont eu raison de ces programmes: «il y a eu une vague conservatrice pendant la décennie. Mais pas seulement en France: chaque pays a adopté des règles très strictes sur la diffusion de programmes de charme». Une moralisation de l'antenne qui ne touchera d'ailleurs pas que les émissions érotiques: Ségolène Royal avait publié en 1989 Le ras-le bol des bébés zappeurs pour protester contre les «exécrables» dessins animés japonais. Le mouvement aboutira en 1997 avec, selon l'expression d'Etienne Mougeotte, la «quête de sens» de TF1, qui retire de l'antenne les émissions de Dorothée, Jean-Marc Morandini, et Jacques Pradel.

Mais pour François Jost, le conservatisme et le désir de respectabilité des chaînes pendant les années 90 n'explique pas tout: «si M6 a décidé de déprogrammer son téléfilm érotique, c'est aussi parce qu'avec la télé-réalité, elle peut diffuser le même genre d'images». Avec Loft story et Les colocataires, la chaîne a en effet pu montrer des scènes de nu et d'actes sexuels, sans que les émissions ne soient étiquetées comme érotiques. Après le puritanisme de la fin des années 90, l'universitaire évoque une «banalisation de l'érotisme» dans les années 2000. «Et cette banalisation n'a pas touché que la télévision», précise-t-il. «Des magazines comme VSD ou Paris match publient aujourd'hui des photos dénudées, qui, il y a trente ans, n'auraient pu être que dans Lui ou Playboy». A la télévision, le phénomène est surtout perceptible dans les séries et les téléfilms «classiques», qui n'hésitent plus à montrer des scènes explicites, comme récemment avec Le chasseur sur France 2. «Mais il faut toujours un "alibi narratif", souligne François Jost, le grand public est comme une actrice à qui on demande se déshabiller devant la caméra. Si on lui explique que la scène de nu s'insére dans une histoire, qu'elle s'explique par les sentiments du personnage, il n'y verra aucun mal et ne se sentira pas voyeur. C'est un peu le même phénomène sur Arte, avec des Thémas sur l'orgasme ou les fesses, sous couvert de la culture».

La TNT prend le relais

Si les chaînes hertziennes ont «officiellement» laissé tomber les programmes érotiques, la TNT a pris le relais dès sa création en 2005. RTL 9 rediffuse ainsi les Séries roses de France 3, et NT1 et W9 diffusent chaque semaine des téléfilms comme Secrets d'alcôve et Désirs troublés. Virgin 17 s'y est aussi mis en début d'année avec Les demoiselles du pensionnat. Pour ces chaînes qui font en général entre 1 et 3% d'audience, elles ont tout à gagner avec ces téléfilms qui peuvent attirer jusqu'à 5 % des téléspectateurs. Mais l'audience des chaînes de la TNT va augmenter au fil des ans, et comme pour les chaînes hertziennes, il y aura «un effet de seuil», selon François Jost. «A partir d'un certain niveau d'audimat, entre 10 et 15%, les dirigeants décident de sacrifier l'érotisme pour construire l'image de chaînes respectables et familiales. Et ainsi attirer les plus grands annonceurs». Paradoxalement, pour ceux qui veulent encore voir la série des Joy sur la TNT, il ne faudrait donc pas trop la regarder actuellement...

Pourtant pour le professeur du CEISME, les programmes érotiques de la télévision peuvent encore avoir de beaux jours devant eux: «Internet propose du contenu beaucoup plus trash, mais on peut avoir envie de voir de l'érotisme, et pas du porno. Et puis la démarche n'est pas la même. Sur Internet, on va chercher les images ou les vidéos, c'est une démarche active qui amène une conscience de sa propre misère sexuelle. A la télé au contraire, on peut tomber sur les programmes érotiques par hasard, en zappant. On se fait "surpendre", c'est moins culpabilisateur».

Un argument qui ne tient pas pour Grégory Dorcel: «Si le public a accès à de la pornographie, il n'a plus aucun intérêt à voir de l'érotisme. On l'a bien vu avec les cinémas: des films érotiques comme Emmanuelle ont bien eu un succès phénoménal au début des années 70, mais dès que les pornos sont apparus, ils se sont imposés. Et les films de charme ont disparu de l'affiche. Il se passera la même chose avec la télévision et Internet».

La lente disparition de l'érotisme

Mais surtout pour le DG de Dorcel, les programmes érotiques de la TNT sont «vieillots»: «tous les téléfilms ou presque ont plus de 25 ans». Et ça ne risque pas de changer: «plus personne ne produit de films érotiques, explique-t-il, au niveau international, on en produisait encore dans les années 90, pour le marché asiatique. Quelques pays, comme la Corée du Sud, le Japon et Hong-Kong où la réglementation est très sévère, finançaient la production mondiale. Mais avec la crise financière asiatique de 1997, le marché a complètement disparu. Pour sa case du dimanche soir, M6 faisait donc produire ses propres téléfilms à la fin. Et ça lui revenait assez cher puisqu'il n'y avait aucune possibilité de revente à l'étranger». Pour lui, c'est donc sûr, le film érotique à la télévision va disparaître: «hormis quelques films cultes comme Emmanuelle, pour un public qui a accès à Internet et à tous ses contenus, un programme érotique vieux de 25 ans n'a aucun attrait».

Si les audiences de ces films sont encore au rendez-vous pour l'instant, avec la progression de l'accès à Internet (en 2009, 63% des ménages français y avaient accès selon les chiffres d'Eurostat) et le rajeunissement du public, elles ne peuvent que baisser au fil des ans. Les programmes érotiques de la TNT finiront alors par disparaître, eux aussi. Ceux qui veulent profiter du charme désuet de ces téléfilms aux scénarios paresseux doivent se dépêcher.

François-Luc Doyez.

Image : capture d'écran du téléfilm Le Couloir des Désirs diffusé sur W9 / www.erotic4u.com

François-Luc Doyez
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