Parents & enfants / Société

Si je deviens alcoolique, ce sera à cause de Parcoursup

Temps de lecture : 7 min

Abracadabra, fermez les yeux et faites dix vœux.

Un vœu accepté. Neuf en attente. | Denis Charlet / AFP
Un vœu accepté. Neuf en attente. | Denis Charlet / AFP

Mercredi 15 mai 2019

7h37

Comme tous les parents d'ados en terminale, aujourd'hui, je me réveille la boule au ventre. Ma fille, Marie-Clitorine [prénom changé à sa demande], prétend qu'elle s'en cogne et qu'elle ne regardera pas les résultats de Parcoursup en même temps que tout le monde. Ils doivent être publiés à 19h, «tout le monde se connectera en même temps, ça va buguer, m'en fous, j'attendrai».

7h38

Le téléphone de Marie-Clitorine est en surchauffe, ses potes sont déjà au taquet. Elle part prendre le métro (nous sommes une famille de bobos blancs parisiens gauchiasses privilégiés, elle étudie dans un bon lycée et elle a des bonnes notes grâce à un niveau socio-culturel élevé, privilèges que je tente vainement d'expier en faisant du bénévolat dans une asso humanitaire).

J'ai confiance dans les institutions de mon pays. Contrairement à l'année dernière où ça avait vrillé, cette année, Parcoursup, ça va très bien marcher. Cette année, les algorithmes magiques feront à nos jeunes des propositions de formation correspondant à leurs goûts, leur niveau et leur choix, en toute justice.

7h45

Les yeux hagards et les cernes creusés, je tente de lire dans le marc de mon café au lait matinal les augures pour ce soir. Marie-Clitorine veut étudier l'anthropologie à Nanterre, mais comme elle est dans les clous, elle a suivi les recommandations de Parcoursup et fait dix vœux de formation. Le marc de café a une forme de cup menstruelle. J'en déduis qu'il m'annonce l'imminence de ma ménopause. Je marche sur le chat.

10h56

Je tente de travailler, mais mon esprit vagabonde vers les dix lettres de motivation que Marie-Clitorine a dû rédiger pour ses vœux Parcoursup. Évidemment, elle a fait un copier-coller de sa première lettre qu'elle a adaptée pour les neuf autres, mais au moins a-t-elle fait l'effort de la rédiger.

J'imagine ces fonctionnaires épluchant la dizaine de lettres écrites par chacun des 900.000 candidat·es de Parcoursup. Je calcule combien font dix fois 900.000, et je me dis que ce sont des personnes bien méritantes, d'autant qu'elles ont eu moins de deux mois pour lire tout ça. J'aimerais pas être à leur place.

16h34

Je tente un mojito pour le goûter. Beaucoup plus efficace que le café: dans le marc de mojito, ma fille a tous ses vœux (attention, ça ne marche qu'à partir du 3e).

18h59

Je vais acheter de la menthe le pain. On a dit qu'on attendrait un peu.

19h01

En sortant de la boulangerie, je fais semblant de ne pas entendre un pote qui m'interpellait dans la rue. Je rentre en courant et me jette dans la chambre de Marie-Clitorine. On regarde? On regarde.

19h02

Marie-Clitorine ne sait plus où sont son identifiant et son mot de passe. Je m'assois sur le chat.

19h03

En agitant désespérément la souris, je découvre qu'ils sont pré-enregistrés. On clique.

19h05

Un vœu accepté. Neuf en attente.

Elle est prise en LCE anglais, et pour l'anthropologie, elle est 98e sur la liste d'attente (qui n'est pas la liste d'appel, attention). Pour 105 places. Et 120 candidat·es accepté·es (hein?).

Le moral tombe d'un coup. C'est l'heure du goûter, non? Je propose un mojito à Marie-Clitorine.

19h12

Bon, l'anglais, c'est bien aussi, c'est même super, me dit ma meilleure amie (prof d'anglais). C'est pas faux. Mais c'est pas ce qu'elle a envie d'étudier, Marie-Clitorine. On décide de regarder le petit clip proposé par Parcoursup pour bien comprendre comment ça marche les listes d'attente et d'appel et tout ça. La voix qui explique emploie le tutoiement, ça m'énerve (d'où tu tutoies ma fille?), j'éteins.

19h20

Je regarde quand même le clip et je reprends un goûter-mojito. Marie-Clitorine appelle ses copines: c'est pas la joie dans les chaumières. Le chat machouille une feuille de menthe et vomit aussitôt.

Jeudi 16 mai

9h56

Rien n'a changé sur Parcoursup, sinon le placement de Marie-Clitorine, passée en 80e position pour l'anthropologie. Youpi.

Je me remémore le tout début de l'année scolaire, quand Marie-Clitorine était rentrée en larmes du lycée. Le prof de philo avait prévenu que le bac, ce n'était rien, que le Dieu suprême, c'était Parcoursup et que par conséquent, les notes des deux premiers trimestres décidaient de leur avenir. Et il leur avait rendu des copies catastrophiques, où ma fille s'était plantée dans les grandes largeurs et où il lui expliquait qu'elle n'avait rien compris. Hier, le même prof de philo leur a annoncé, consterné, que son fils avait eu zéro vœu sur dix sur Parcoursup. C'est dégueulasse, mais je me dis que y a une justice.

C'est trop tôt pour un mojito, là?

12h56

Ma mère appelle. Elle dit à Marie-Clitorine que «c'est dommage, c'est bateau, l'anglais, comme formation». À moi, elle dit que «c'est nul». Je lui rappelle que c'est les études que j'ai suivies, il y a vingt-cinq ans. Je reprends un rendez-vous avec mon psy et marche dans le vomi du chat.

17h48

Conversation avec Marie-Clitorine. L'amant de la voisine me fait passer un mail de l'association de parents d'élèves FCPE qui détaille le fonctionnement de Parcoursup et conclut par un «Soyons citoyens!». Il s'agit de renoncer aux vœux auxquels on ne tient pas particulièrement pour les débloquer et faire évoluer les listes d'attente.

Marie-Clitorine est d'accord pour être citoyenne et renoncer à un ou deux vœux, elle clique sur «Renoncer» en face de la formation de double licence anglais-histoire. Il ne se passe rien. La plateforme affiche que suite à un dysfonctionnement, le site n'est qu'en mode consultation.

Grâce au tuto qui tutoie, je comprends que si personne ne peut renoncer à ses vœux, la situation ne bougera pas, et que tout le monde restera bloqué au même niveau dans les listes d'attente.

18h

Marie-Clitorine a reçu sa convocation à l'oral du bac de son option art. C'est le 21 mai, le même jour que sa journée défense et citoyenneté (JDC). Quand je vous disais qu'elle était citoyenne.

Le lycée nous explique que le bac ne peut pas être déplacé, et qu'il faut appeler au numéro indiqué sur la convocation de la JDC. On appelle. Le numéro indique qu'il y a trop d'appels, qu'il faut créer un compte internet et envoyer un mail si on veut communiquer. On abandonne.

Tant pis, elle n'ira pas à sa journée de citoyenneté. Je l'imagine déjà entre deux gendarmes, embarquée puis parquée en garde à vue au milieu des gilets jaunes, j'ai «Le déserteur» de Vian en boucle dans la tête.

20h32

Deux mojitos plus tard, «Le déserteur» de Vian a cédé la place à celui de Renaud. Ma fille étant anglaise par son père, j'envisage de lui faire demander l'asile à la Grande-Bretagne. Renaud est pas trop d'accord. Hic.

Vendredi 17 mai

7h01

Parcoursup se remet à jour tous les jours à 7h.

Mais là, rien.

8h02

Le marc de café m'annonce qu'il va falloir que j'en boive un deuxième.

13h

J'écoute les infos sur France Inter (car j'obéis aux lois implicites de ma caste). J'apprends que 400 formations ont accepté des futur·es étudiant·es avant de finalement les recoller en liste d'attente le lendemain.

Apparemment, c'est une «erreur humaine», ces écoles n'avaient pas compris la différence entre liste d'appel et liste d'attente. À mon avis, leur personnel n'a pas regardé le petit clip Parcoursup, à cause des neuf millions de lettres de motivation qu'il devait lire. Ou parce que ces gens non plus, ils n'aiment pas qu'on les tutoie sans avoir été introduits.

Moi, je trouve que l'erreur humaine, c'est le type qui a inventé Parcoursup.

13h30

Marie-Clitorine rentre de cours. Elle est radieuse: «Maman, j'ai deux “oui” de plus.» Parcoursup a fini par se réactualiser vers midi et demi du matin, apparemment. Elle est acceptée en histoire et en philo. C'est super, et tu veux faire quoi? «Anthropologie.» Ah oui, merde. Où est le chat?

14h05

J'écume Twitter. Je découvre ça:

Cet élève qui a écrit «bite» pour toute lettre de motivation a donc été pris dans la formation qu'il souhaitait. Je me dis qu'il doit être doux d'étudier à Toulouse 2, où le sens de l'humour paraît être une véritable valeur universitaire. Je pense aux deux feuillets de la lettre de motivation de ma fille, où elle raconte ses ambitions, ses envies, ses espoirs, et je me dis que j'ai raté un truc dans son éducation.

Samedi 18 mai

8h38

J'ai encore rêvé d'elle. Dans mon rêve, ma fille trouvait une lampe magique avec marqué «école de la confiance» dessus, qu'elle frottait, et le génie d'Aladdin en sortait. Elle avait droit à dix vœux et demandait anthropologie dix fois. Le génie disparaissait et Marie-Clitorine se retrouvait avec dix boîtes de Xanax dans les mains.

13h09

Marie-Clitorine rentre du lycée. Ce matin, le proviseur adjoint l'a convoquée dans son bureau pour lui annoncer que si elle n'envoyait pas un mail pour prévenir qu'elle n'irait pas à sa journée de citoyenneté, les gendarmes viendraient la chercher chez nous.

Je résiste à la tentation de lui envoyer une lettre anonyme remplie de vomi de chat pour lui apprendre la psychologie adolescente et commence à compulser les annonces immobilières. Comme on n'a pas les moyens de déménager, je vais juste enlever nos noms de la boîte aux lettres.

15h08

Je décide d'arrêter d'écrire ce journal. Marie-Clitorine est désormais 30e sur la liste d'attente, ce qui signifie qu'elle aura sûrement une place en anthropologie, après tout.

Dimanche soir, Marie-Clitorine et des milliers d'autres jeunes devront faire un choix sur Parcoursup, et ainsi renoncer à des formations qu'ils auraient peut-être préférées et même peut-être obtenues à la faveur de désistements ultérieurs d'autres futur·es étudiant·es.

Marie-Clitorine est née en 2001, et toutes les étapes de sa vie sociale ont été marquées par le manque d'infrastructures qui a pénalisé sa génération de bébés de l'an 2000. Crèche, maternelle, primaire, collège, lycée: chaque rentrée a été anxiogène et compliquée, parce qu'il fallait faire rentrer une explosion démographique dans des structures déjà bien tendues avant ce baby-boom.

Parcoursup et son algorithme méprisant marquent l'apogée de cette défaillance: un tas de ces mômes sont en véritable détresse, sans rien de rationnel à quoi se raccrocher (t'iras, t'iras pas?), nombre d'entre eux s'inscriront dans des formations qui leur plaisent à moitié, dont beaucoup décrocheront –ce qui permettra de dire au bout de quelques mois que finalement tout va bien, les facs ne sont pas si pleines que ça.

Parce qu'on leur aura imposé de faire des vœux qui auront été accordés ou non en fonction de tours de passe-passe algorithmiques et brumeux aux ressorts qui leur resteront toujours impénétrables. Un véritable conte de fées.

[Aucun chat n'a été maltraité pendant l'écriture de ce papier.]

Bérengère Viennot Traductrice

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