Monde

Raoni, l'infatigable militant du peuple kayapo fait (encore) de la résistance

Temps de lecture : 4 min

Le chef kayapo, qui parcourt l'Europe jusqu'à la fin du mois de mai pour éveiller les consciences et dénoncer les abus commis dans la forêt amazonienne, rencontre ce jeudi Emmanuel Macron.

Raoni Metuktire lors de sa rencontre avec le ministre français de la Transition écologique et solidaire, le 13 mai 2019 à Paris. | Eric Feferberg / AFP
Raoni Metuktire lors de sa rencontre avec le ministre français de la Transition écologique et solidaire, le 13 mai 2019 à Paris. | Eric Feferberg / AFP

«Je parle d'un temps où la nuit n'existait pas. Cette absence nous contrariait. Lors d'une journée de chasse, nous avons croisé Niberuã, un sage qui vivait la plupart du temps dans les ciels. Il nous a raconté que ses parents possédaient la nuit: ils jouaient avec elle juste avant de dormir.

Nous avons alors demandé à Niberuã un morceau d'obscurité. Après avoir discuté avec les siens, il nous a offert une gourde avec quelques bribes nocturnes. Il nous a conseillé de s'en servir seulement quand on serait fatigués. Mais sur le chemin du retour, un indien très curieux a ouvert la gourde et la nuit s'est échappée et s'est répandue partout dans le monde…»

Enfant au Brésil, j'étais entourée par des personnages issus du folklore indigène: Iara, Curupira, Saci-Pererê, Boitatá.

Cette légende kayapo qui raconte le surgissement de la nuit m'a toujours enchantée. Peut-être parce que l'idée de partir avec la nuit dans une gourde me paraît, encore aujourd'hui, assez poétique; peut-être parce que j'adorais prononcer ce mot excentrique: «kayapo».

Quelques années plus tard, j'ai découvert l'existence d'un autre personnage, cette fois bien réel: le cacique Raoni, chef du peuple kayapo, défenseur infatigable de l'Amazonie et de son incroyable biodiversité. Selon l'Arpa, Programme des zones protégées de l'Amazonie, ce trésor écologique abrite au moins 40.000 espèces de plantes, 3.000 poissons d'eau douce, près de 1.300 oiseaux, 427 mammifères, 427 amphibiens et 378 reptiles. L'importance de l'Amazonie (personne ne peut l'ignorer), est vitale pour le fonctionnement de l'ensemble de la planète.

Raoni apparaît dans les radars du monde entier (il avait déjà fait l'objet d'un documentaire réalisé en 1978, Raoni, nommé aux Oscars l'année suivante) grâce à cette tournée, très médiatisée, entamée en 1989. Aux côtés du chanteur Sting, ils arpenteront ensemble dix-sept pays. Le duo rencontre plusieurs leaders politiques occidentaux jusqu'à l'empereur du Japon. L'objectif du périple: récolter des fonds pour la cause indigène et éveiller les consciences sur la déforestation. L'engouement provoqué par ce voyage provoquera la démarcation par décret présidentiel en 1993 du parc national du Xingu, la plus grande réserve de forêts tropicales du monde, foyer de plusieurs communautés autochtones.

Nom: Metuktire / Prénom: Raoni / Âge: méconnu

Né à Krajmopyjakare, village qui se situe au cœur de l'État du Mato Grosso dans le sud de l'Amazonie, Raoni Metuktire est devenu au fil des années la figure incontournable de la lutte pour la préservation amazonienne. Ce territoire, convoité et défloré depuis des années par l'agrobusiness et l'industrie minière, est encore plus fragilisé après l'arrivée au pouvoir du président Jair Bolsonaro.

Le vieux guerrier (Raoni aurait autour de 90 ans) a démarré lundi 13 mai sa neuvième tournée en Europe, qui durera jusqu'au 31 mai. Le but reste le même: éveiller les consciences, dénoncer les abus commis dans la forêt et les violences subies par le peuple indien, et collecter des fonds pour la protection de la réserve de Xingu. Le chef kayapo qui a rencontré par le passé François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande, est accueilli ce jeudi 16 mai à l'Élysée.

Quand je pense à sa démarche, elle me paraît d'une candeur sans borne et d'une urgence absolue. Le vieux guerrier –qui depuis l'âge de 15 ans se dit prêt à mourir pour sa terre (c'est la raison du plateau labial que les Kayapos portent), m'émeut profondément, tout comme les ados qui font la grève pour le climat.

Braver l'indifférence des uns, la panique des autres, les attaques des climatosceptiques, l'immobilisme de la majorité: voilà pourquoi c'est si touchant de les voir manches retroussées et mains dans le cambouis, alors que l'engagement devrait être global.

Jupiter et sa parure de plumes

Interrogé par un confrère du journal Le Parisien-Aujourd'hui en France sur sa rencontre avec Emmanuel Macron, le cacique explique qu'il va demander au président français de l'aide financière et qu'en échange, il lui offrira une parure de plumes bleues qu'il a confectionnée de ses propres mains et un t-shirt avec sa photo. J'ai du mal à imaginer le président Macron porter un t-shirt à l'effigie d'un Indien brésilien, mais l'idée me fait sourire.

Quant au président d'extrême droite Jair Bolsonaro, il s'interroge –avec sa truculence habituelle: «Pourquoi maintenir les Indiens reclus dans des réserves, comme des animaux dans un zoo?» N'oublions pas que, dès le premier jour de son arrivée au pouvoir, il s'est attaqué à la Fondation nationale de l'Indien (Funai), qui garantit le droit à la terre des peuples indigènes du Brésil. Comment oublier la phrase prononcée par le candidat Bolsonaro durant la campagne électorale: «Les minorités devront s'adapter à la majorité… ou simplement disparaître»?

En avril, le chef d'État brésilien a annoncé une réduction de plus de 42% des investissements dans la recherche prévue par le ministère des Sciences et Technologies. Inutile de dire que les conséquences pour la planète de ces coupes budgétaires pourraient s'avérer très graves.

Pour ma part, j'ai rencontré le chef indien il y a fort longtemps, quand j'étais encore une jeune étudiante en journalisme. Ce fut une rencontre trop brève et assez frustrante: Raoni s'est adressé à moi dans sa langue kayapo, le «jê», qu'hélas je ne maîtrise pas. Il semblait pressé, moi pas vraiment. J'avais un vieil appareil photo analogique qui n'a pas fonctionné. Je me suis souvenue du conte kayapo et ai essayé d'établir un contact: «Niberuã, Niberuã», il ne m'a pas comprise. On s'est dit au revoir sans que je puisse le féliciter pour son engagement, embarrassée. Au fond de moi, j'aurais adoré être invitée dans son village, Piaruçu, histoire d'apprendre encore un ou deux contes kayapos.

Dani Legras Journaliste franco-brésilienne

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