Politique

Le Parti communiste français survivra-t-il aux européennes?

Temps de lecture : 8 min

Premier parti de France à la Libération avec plus d’un quart des voix, le PCF est aujourd’hui crédité de 2 à 3% d’intentions de vote aux européennes.

Affiche du Parti communiste français. | emmanuelsaussieraffiches via Flickr
Affiche du Parti communiste français. | emmanuelsaussieraffiches via Flickr

«Le marxisme reste donc la philosophie de notre temps: il est indépassable parce que les circonstances qui l'ont engendré ne sont pas encore dépassées.» Ainsi écrivait Jean-Paul Sartre, en 1960, dans Critique de la raison dialectique, un essai qui occupe une place majeure dans la production philosophique de l'auteur de La Nausée, qui fut le «maître à penser» de plusieurs générations d'intellectuel·les et de militant·es de gauche et d'extrême gauche.

La phrase a souvent été résumée par «le marxisme est l'horizon indépassable de notre temps». De fait, Sartre parlait-il de son temps à lui? Celui où il a marqué de son empreinte l'activité intellectuelle et la vie politique sur ce côté de l'échiquier de la société. Celui où il valait mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron, son compère de l'École normale supérieure dont la voix de droite n'était pas très audible au milieu d'une intelligentsia très largement dominée par la gauche communiste.

Ce temps sartrien va de la fin de la Seconde Guerre mondiale à la fin des années 1970. Comme par un raccourci de l'Histoire, c'est la période qui a vu la splendeur du Parti communiste français (PCF). Toutes celles et ceux qui comptaient dans le monde des arts et de la culture «roulaient» alors pour le PCF. Les «compagnons de route» étaient innombrables. Les intellectuel.les de gauche ne devaient leur salut qu'au PCF. Il ne faisait pas très bon pour elles et pour eux de penser en dehors des rails du marxisme.

Premier parti de France en 1945

Le «Parti» brillait de mille feux à la sortie de la guerre. Si nombre de ses membres étaient entré·es en résistance avant l'invasion de l'URSS par les nazis, le 22 juin 1941, l'appareil communiste s'était, jusqu'à cette date, totalement aligné sur les consignes de Staline pour qui ce conflit était une guerre entre «puissances impérialistes». Mais en 1945 le Parti est, selon la terminologie officielle, celui des «75.000 fusillés». Si le chiffre est surestimé, il est incontestable que beaucoup de communistes –qui n'étaient pas les seul·es– sont tombé·es sous les balles allemandes.

Gaullistes et communistes sont alors les hérauts d'une France résistante de la première heure qui satisfait plus l'esprit, en le soulageant, que la réalité. Et pour le PCF, Staline et l'URSS sortent vainqueurs d'une «guerre patriotique» qui a fait vingt millions de morts dans la patrie du socialisme.

La traduction politique de cette double aura ne se fait pas attendre. Les élections du 21 octobre 1945, destinées à former une Assemblée constituante au scrutin proportionnel –les femmes ont voté pour la première fois aux élections municipales, en avril–, désignent le PCF comme premier parti de France avec 26,2% des voix et 159 sièges sur 586.

L'année suivante, aux premières élections législatives de la toute nouvelle IVe République, le 10 novembre 1946, le Parti communiste fait encore mieux. Toujours première formation politique du pays, il obtient 28,3% des suffrages exprimés, le meilleur score de toute son histoire, et envoie 182 député·es à l'Assemblée nationale, soit pas loin d'un tiers des élu·es qui siègent dans l'hémicycle.

Le monde entre alors dans la Guerre froide entre les États-Unis flanqués de l'Europe de l'Ouest et l'Union soviétique entourée de ses satellites de l'Europe de l'Est. Les dirigeants américains craignent l'influence des PC occidentaux et de leur courroie de transmission syndicale, notamment en France et en Italie. Le PCF, stalinien dans l'âme, commence à subir les conséquences de son isolement sous la IVe République. La loi électorale sur les apparentements tend à le marginaliser car il n'a pas d'alliés même s'il reste une force puissante avec plus de 25% des voix aux législatives de 1951 et 1956, ce qui lui procure plus de cent parlementaires à la chambre basse.

Le passage à la Ve République, initié par le général de Gaulle revenu aux affaires et contre lequel s'opposent, peu ou prou, tous les partis qui dominaient la République précédente, va lui porter un coup fatal sur le plan électoral. Adieu proportionnelle, avec ou sans apparentement –elle a été un facteur d'instabilité gouvernementale–, le scrutin majoritaire uninominal à deux tours qui a été utilisé pour la dernière fois en 1936 –la gauche arrive alors au pouvoir avec le Front populaire– fait son retour aux législatives de novembre 1958. C'est le coup de massue pour le Parti communiste.

Avec près de quatre millions de bulletins (18,9% des suffrages exprimés) au premier tour de ce scrutin, le PCF, qui est toujours le premier parti de France en voix, se retrouve en novembre 1958 au terme du second tour à la tête de... dix députés. Les communistes sont si peu nombreux qu'ils ne sont même pas en mesure de constituer un groupe parlementaire.

Historiquement, ces législatives anticipées étaient coincées entre le référendum qui entérine à 82,6% la Constitution de la Ve République proposée par de Gaulle, en septembre, et la première élection présidentielle de la nouvelle République, la seule qui ne se soit pas déroulée au suffrage universel, qui voit la victoire du fondateur de la France libre, en décembre.

Toujours moins de sièges à l'Assemblée

À partir de cette date, les communistes n'auront plus jamais de supériorité numérique à gauche par rapport aux socialistes à l'Assemblée nationale. À toutes les élections législatives suivantes –il y en a eu quatorze–, même en incluant les deux déroutes du Parti socialiste (PS) en 1993 et en 2017, le PCF s'est retrouvé loin, voire très loin derrière les sociaux-démocrates. Il n'a repris qu'un peu de poil de la bête pendant la période d'Union de la gauche, entre 1973 et 1981, et à l'occasion de la séquence de la gauche plurielle, en 1997.

Ses effectifs fondant à vue d'œil au palais Bourbon, la diplomatie parlementaire et les intérêts bien compris des majorités successives firent leur œuvre en abaissant progressivement, par palier, le nombre minimum requis de député·es pour former un groupe. Ainsi, jusqu'en 1988, il fallait atteindre la barre de trente élu·es pour prétendre à la constitution d'un groupe, chiffre au-dessus duquel le PCF avait toujours été depuis la consultation de 1962.

Mais voilà qu'en 1988 –année du retour au scrutin majoritaire après l'intermède proportionnel de 1986 voulu par Mitterrand pour sauver les meubles du PS–, il n'y a plus que vingt-cinq communistes dans les travées. Qu'à cela ne tienne, le seuil administratif de trente pour obtenir un groupe est abaissé à vingt par modification du règlement de l'Assemblée nationale adoptée par les député·es. Puis, en 2009, pour répondre à une revendication de plusieurs formations politiques –le Nouveau Centre, les Radicaux de gauche et... le PCF– , le seuil est encore abaissé: il atteint quinze membres.

«Blanc bonnet et bonnet blanc»

Cette nouvelle modification sera la bienvenue pour le groupe communiste qui est fort de quinze unités aux législatives de 2012 et de seize depuis celles de 2017. Il n'est pas impossible que ce cap fatidique soit fixé à dix député·es dans les années à venir –il est déjà descendu jusqu'à six en 1932!– si le recul de la gauche persistait ou si des fractions politiques venaient à émerger d'ici aux législatives de 2022 car la faiblesse conjuguée du PS et du PCF serait dommageable pour les deux partis en termes de report de voix.

Ce recul de l'influence électorale communiste a pu s'observer aussi et de façon encore plus flagrante par le biais des scrutins présidentiels de 1965 (où il était absent pour laisser le champ libre à Mitterrand) à 2017 (où il était encore absent car rangé derrière Jean-Luc Mélenchon). Ou bien à travers le prisme des européennes de 1979 à 2014 et jusqu'aux intentions de vote en 2019.

Invisible à la première élection présidentielle de la Ve République au suffrage universel, en 1965, le PCF est présent à la suivante, en 1969, à la suite du départ de l'Élysée du général de Gaulle battu au référendum sur la régionalisation et la réforme du Sénat. Son candidat est Jacques Duclos. Sous son aspect bonhomme, l'homme à l'accent rocailleux est un Kominternien pur jus, extrêmement proche du Kremlin. Il se classe troisième, en obtenant 21,3% des voix. Duclos appelle à l'abstention au second tour pour ne pas avoir à départager Georges Pompidou et Alain Poher qu'il qualifie de «blanc bonnet et bonnet blanc».

Départ des ministres communistes

Ce score sera le dernier feu d'artifice présidentiel du PCF. Dès lors, il ne dépassera plus jamais la barre des 20% dans la mère des batailles électorales. Encore absent en 1974 pour cause de candidature unique de la gauche avec Mitterrand, il subit un recul significatif en 1981, qui le laisse interloqué, avec les 15,4% de Georges Marchais, son secrétaire général.

La descente aux enfers va alors commencer et se poursuivre jusqu'en 2007: André Lajoinie (6,8% en 1988), léger redressement en 1995 pour Robert Hue (8,6%) qui s'effondre en 2002 avec 3,4%, et poursuite de la marginalisation avec Marie-George Buffet (1,9% en 2007).

Les résultats du PCF aux élections européennes vont suivre une courbe descendante à partir de 1984.

Aux deux dernières présidentielles (2012 et 2017), le PCF n'avait pas de candidat-maison après s'être rangé derrière Mélenchon estampillé d'abord Front de gauche, puis France insoumise. Au grand dam d'une partie de la base qui a mal vécu ce qu'elle considérait comme une «obligation d'allégeance méprisante».

Ses résultats aux élections européennes vont suivre la même courbe descendante à partir de 1984. Alors que la liste du PCF conduite par Marchais avait obtenu 20,5% des voix à la première consultation de 1979, elle tombe brusquement à 11,2%, toujours sous la houlette du secrétaire général, cinq ans plus tard (juin 1984) alors que la rupture monte en puissance entre les appareils du PCF et du PS. Elle intervient en juillet avec le départ des quatre ministres communistes, après la nomination de Laurent Fabius à Matignon.

Risque de disparition européenne

Les vingt années suivantes vont être un long chemin de croix. Le PCF passe sous la barre des 10% aux européennes de 1989 et finit, sous sa propre étiquette, juste au-dessus de 5% en 2004. Aux deux dernières consultations (2009 et 2014), il était en lice sous le label de la coalition du Front de gauche avec, notamment, le Parti de gauche de Mélenchon.

Pour le scrutin du 26 mai, le «Parti» a repris son autonomie et fait la course sous ses propres couleurs. Mais les intentions de vote mesurées par les sondages peuvent lui faire craindre les pires résultats électoraux de son histoire européenne. Au point, pour la première fois depuis quarante ans, de ne plus avoir personne au Parlement de Strasbourg. Une hypothèse à laquelle ne veut pas souscrire la jeune tête de liste du PCF, Ian Brossat, adjoint au maire (PS) de Paris, et les personnalités qui le soutiennent, ou le secrétaire national, Fabien Roussel, qui prédit une «remontada», en assurant que «le PCF is back». L'espoir fait vivre!

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