Monde / Économie

«Si on veut parler d'une success story européenne, on pourrait choisir l'Irlande»

Temps de lecture : 5 min

À l'approche des élections européennes, l'île d'Émeraude n'oublie pas les bienfaits de son intégration et figure parmi les plus enthousiastes à l'idée de rester dans l'Union.

Le campus Google dans la Silicon Docks, au bord de la Liffey (Dublin). | William Murphy via Flickr
Le campus Google dans la Silicon Docks, au bord de la Liffey (Dublin). | William Murphy via Flickr

Les tours en verre semblent avoir été fabriquées dans le même moule. Toutes du même acabit, elles sont alignées le long de la Liffey, le fleuve divisant Dublin en deux. Ces quelques bâtiments massifs forment le quartier d'affaires de la capitale irlandaise. Au pied des immeubles, quelques employés·es fument une cigarette le temps d'une pause avant de disparaître dans leurs bureaux. Que ce soit Google, Amazon ou encore Facebook, les géants américains ont installé leur siège européen ici. Bienvenue dans la Silicon Docks.

Plus de 100 ans après son indépendance –obtenue en 1921–, la République d'Irlande s'est transformée en véritable hub technologique. Un succès que ce petit pays de 4,7 millions d'habitants doit à une politique fiscale avantageuse couplée à une intégration européenne réussie. Et la tenue des élections européennes, le 24 mai prochain, sera peut-être l'occasion pour l'Irlande de réaffirmer son attachement à Bruxelles. Alors que le débat est gangrené par la question du Brexit, la majorité des partis sont pro-européens. Selon une enquête récente menée par l'Union européenne, 93% de la population irlandaise soutient l'UE.

Revendications économiques

Dublin est consciente de ce que Bruxelles lui a apporté. «Lorsque l'Irlande a rejoint la Communauté économique européenne (CEE) en 1973, c'était un pays très pauvre», raconte Ben Tonra, professeur de science politique européenne à l'UCD à Dublin. Créée en 1957, la CEE est une organisation supranationale qui mène une intégration économique entre l'Allemagne de l'Ouest, la Belgique, la France, les Pays-Bas et le Luxembourg. Ces pays à l'économie solide contrastent avec l'Irlande qui souffre d'une forte émigration. Entre 1841 et 1951, la population diminua de plus de la moitié.

L'Irlande paie ainsi le prix fort de son indépendance remportée à la suite d'une guerre civile. Mais si la République s'est émancipée sur le plan politique, ce n'est pas le cas de son économie. En 1960, 75% des exportations des produits irlandais étaient destinées au Royaume-Uni puis 61% en 1972. Lorsque Londres dépose sa candidature pour intégrer l'UE, l'Irlande est obligée de faire de même. Tout comme le Danemark. «Nous n'avions pas le choix», justifie Ben Tonra qui explique comment le pays tentera de dissimuler son asservissement. «Pour berner un peu tout le monde, Dublin tenait à ce que sa candidature soit déposée avant celle de Londres. Les motivations de l'Irlande tenaient sur une feuille tandis que les Britanniques avaient rédigé une dizaine de pages.»

«Les Irlandais ont réalisé qu'ils devaient faire partie d'un club plus grand»

John O'Hagan, professeur émérite d'économie à Trinity College

Le 10 mai 1972, les Irlandais·es décident de rejoindre la CEE à 81,3% lors d'un référendum. Parmi les rares voix qui s'opposent à cette adhésion, il y avait celle du parti républicain irlandais –le Sinn Féin, l'un des fers de lance de l'indépendance irlandaise. À cette époque, cette formation nationaliste craint de mettre en péril la souveraineté du jeune État dont l'indépendance avait été fraîchement acquise. Finalement, les revendications économiques l'emportent.

«Les Irlandais ont réalisé qu'ils devaient faire partie d'un club plus grand», explique John O'Hagan, professeur émérite d'économie à Trinity College. Il insiste: «Aucun pays ne peut vivre isolé. L'Irlande a réalisé qu'elle devait se plier aux règles pour espérer avoir une influence sur le marché européen.» Mais les bénéfices de l'UE ne sont pas immédiats et l'Irlande est en récession dans les années 1980. Entre 1973 et 1999, l'Irlande aura reçu plus de 21,5 milliards de livres.

«Il y a eu beaucoup d'argent transféré en provenance du budget européen. Au Royaume-Uni, tout le monde pensait que le succès de l'Irlande dépendait uniquement de ces transferts d'argent», raconte l'économiste qui évoque aussi les nombreux investissements américains qui ont irrigué l'Irlande. Pour John O'Hagan, l'un des principaux bénéfices offerts par l'Union européenne a été l'accès à un marché de plus de 500 millions de consommateurs potentiels. «Rejoindre Bruxelles a été une idée brillante», décrète le spécialiste.

Un modèle d'intégration européenne?

La fin des années 1990 marque le début d'une période faste pour l'Irlande. Entre 1995 et 2007, l'Irlande a une croissance annuelle moyenne de 6% tandis que son taux de chômage est divisé par trois. En une décennie, son PIB a doublé. «Depuis les années 1990, la population a fortement augmenté en passant de trois à cinq millions d'habitants. Certes il y a des facteurs internes comme, par exemple, l'ouverture à la concurrence mais l'Union européenne a contribué à l'essentiel», poursuit John O'Hagan avant de reprendre: «Si on veut parler d'une success story européenne, alors on pourrait choisir l'Irlande. En trente ans, Dublin a été totalement transformée. Aujourd'hui, des autoroutes parsèment le pays, ce qui n'était pas le cas avant!»

Si Bruxelles a permis le financement de nombreuses infrastructures dans les grandes villes irlandaises, elle a aussi joué un rôle dans ses provinces agricoles, notamment à travers la Politique agricole commune (PAC). Entrée en vigueur en 1962, cette subvention vise à soutenir le marché européen tout en favorisant le développement rural. «Les Français et les Irlandais font partie des plus gros bénéficiaires au sein de l'Union européenne», informe John O'Hagan.

«Avant, l'Irlande était perçue comme une nation marginale et dans l'ombre du Royaume-Uni»

John Horne, professeur émérite d'histoire européenne moderne à Trinity College

Cependant, la députée européenne Lynn Boylan (Sinn Féin) déplore le manque de marge de manœuvre des Irlandais. «Certes, nous recevons un flux de financement important mais la plupart des agriculteurs ont le sentiment que l'Irlande détient moins d'influence, écrasée par les intérêts des poids lourds comme l'Allemagne ou la France», estime la femme politique irlandaise. Pour Lynn Boylan, l'Irlande est un pays périphérique de l'Union européenne qui ressent pleinement les effets de la politique de l'UE sans pouvoir agir sur sa conception. «C'est pourquoi l'Irlande a terriblement souffert de la crise financière en 2008», critique-t-elle.

En 2009, l'économie irlandaise s'effondre de 8% et les déficits publics s'envolent. Sous perfusion du FMI, l'Irlande est obligée de signer un plan de sauvetage de 85 milliards d'euros avec l'Union européenne en 2010. Cette échappatoire est assortie de conditions strictes, ce qui tend les relations entre Dublin et Bruxelles. «L'Union européenne était le principal bailleur de fonds du pays et les Irlandais percevaient cela comme une mainmise de l'UE sur le pays», décrypte John Horne, professeur émérite d'histoire européenne moderne à Trinity College. Ce n'est qu'en 2013 que l'Irlande sort du plan d'aide. Quelques années après, la reprise économique est forte mais cette dernière est menacée par un autre fléau: le Brexit.

«La sortie du Royaume-Uni pourrait isoler l'Irlande qui collaborait avec le Royaume-Uni sur de nombreux sujets au sein de l'UE. Dublin devrait se rapprocher des pays du nord comme le Danemark ou la Norvège. Mais je ne sais pas si cela va compenser», s'inquiète John Horne. Grâce à l'Union européenne, l'Irlande s'est fait une place à la table des États européens. «Avant, l'Irlande était perçue comme une nation marginale et dans l'ombre du Royaume-Uni», analyse John Horne avant de revenir sur la période des Troubles –guerre civile nord-irlandaise (1968-1998). «Si ce conflit a fait connaître notre nation, ça ne faisait qu'ajouter à l'impression qu'on était un état violent et arriéré», continue-t-il.

Alors la nation irlandaise est-elle un modèle d'intégration européenne? «C'est difficile de répondre car les histoires sont différentes et il n'y a pas de recette. L'Irlande a réussi l'exploit de conserver une économie ouverte tout en s'affirmant à travers ses propres valeurs nationales. Je ne sais pas si c'est un modèle mais c'est un exemple», conclut John Horne.

Audrey Parmentier Journaliste indépendante installée à Dublin

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