Culture

Les plus beaux voyages sont les voyages immobiles

Temps de lecture : 3 min

[BLOG, You Will Never Hate Alone] Loin de chez moi, je m'emmerde au bout de deux heures.

«Si au moins on partait pour ne jamais revenir.» | JD Hancock / Flickr
«Si au moins on partait pour ne jamais revenir.» | JD Hancock / Flickr

Non mais franchement quelle idée, mais quelle idée de choisir le Bénin comme destination pour son voyage de noce. Voici la grossière faute commise par nos ex-otages, et non pas dans cette histoire de couleurs où entre le jaune et le rouge, même un daltonien finirait par ne plus reconnaître sa gauche de sa droite. Si cela se trouve, comme souvenir de vacances, nos deux infortuné·es touristes ont ramené des photographies où l’un des deux prend la pose, son pied en zone jaune tandis que le reste de son corps, penché en arrière pour éviter le passage soudain d’une caravane de zèbres, navigue en zone rouge.

N’a-t-on jamais vu idée aussi stupide? Le couple ne pouvait pas rester en France comme tout le monde, ces braves gens? Prendre pension complète dans un Formule 1 de Garges-lès Gonesse, avec petit-déjeuner à volonté, et partir à la découverte des territoires inconnus de la République? Se taper toute la ligne du RER B; s’ébaubir devant les splendeurs cachées de nos banlieues à l’abandon, là où vivent dans des immeubles lugubres des tribus de travailleurs et travailleuses immigré·es dont tout le monde a oublié l’existence. Mais non, l’époque a besoin d’exotisme. De dépaysement. De paysages sauvages et de nuits passées sous les tentes. De grands frissons. De raids au bout du monde où le temps d’une quinzaine l’on se permet de tout oublier, la laideur de nos villes, le calme de nos campagnes.

Lire, la meilleure des escapades

Partir. Toujours partir. Comme si les plus beaux voyages n’étaient pas ceux que l’esprit invente quand il rêve à d’impossibles lointains. Il suffit de fermer les yeux et de se laisser aller. Ainsi sans jamais quitter ma chambre, j’ai connu mille Afriques, j’ai exploré des continents jamais répertoriés sur les mappemondes, j’ai arpenté des pays si sauvages que plus d’une fois j’ai cru ma dernière heure arrivée. Et riche de mille expéditions, j’ai fraternisé avec des peuplades dont personne n’a entendu parler.

On devrait interdire tous les voyages et repeindre la carte du Quai d’Orsay en rouge carmin. Rester chez soi. S’envoyer en l’air dans la solitude d’une chambre à coucher. Repeindre son plafond des couleurs de l’arc-en-ciel. S’offrir des siestes longues comme des après-midis d’été. Rêver à des rêves impossibles. Dormir plus qu’il ne faut. Se réveiller à l’aube, voir le soleil se lever, le saluer, s’assoir sur son balcon et laisser la journée s’écouler dans le ravissement du temps immobile.

J’ai horreur de voyager. Loin de chez moi, je m’emmerde au bout de deux heures. Toutes les villes finissent par se ressembler. On va d’aéroports en aéroports comme des mendiant·es vont de stations de métro en stations de métro, accablé·es par cette lourdeur de vivre collée à nos semelles de plombs. On ne va jamais nulle part, on emmène avec soi ses blessures et ses chagrins; les cieux d’ailleurs sont les cieux d’ici; et rien ne se passe jamais sous le soleil que la répétition de jours dont les heures nous étranglent pour mieux nous précipiter vers la fin des mondes.

Si au moins on partait pour ne jamais revenir mais non, un beau matin, les valises nous attendent dans le corridor de l’hôtel: elles ont cet air rigide des personnes insatisfaites de nature et quand on s’en empare, elles sont si lourdes de regrets qu’on aimerait les laisser là, s’en aller, disparaître pour de bon et s’enfoncer à tout jamais dans la brume de ses souvenirs.

Moi je voyage tous les jours. J’ouvre un livre au hasard et je suis ailleurs. Sans touristes ni terroristes. Les seuls qui me prennent en otage sont des personnages dont je reçois les confidences les plus sacrées sans même bouger de mon fauteuil. Les pages sont les nuages que traversent les avions. Les chapitres, les étapes d’un voyage au long cours. Les descriptions, les escales de l’âme. Je ne m’ennuie jamais.

Les romancièr·es sont les plus grands des voyagistes.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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