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Syrie: Idleb prise entre le marteau de Bachar el-Assad et l’enclume des djihadistes

Temps de lecture : 5 min

Plus de trois millions de personnes sont menacées par la machine de guerre du régime syrien et de son allié russe.

De la fumée monte depuis les immeubles du village Khan Shaykhun dans la région d'Idleb pilonnée par les bombardements du régime syrien le 14 mai 2019. | Anas Al-Dyab / AFP
De la fumée monte depuis les immeubles du village Khan Shaykhun dans la région d'Idleb pilonnée par les bombardements du régime syrien le 14 mai 2019. | Anas Al-Dyab / AFP

Dernier bastion en Syrie à échapper au régime de Bachar el-Assad, la région d’Idleb subit depuis début mai un déluge de feu sans précédent, ayant déjà causé la mort de dizaines de personnes dans la population civile, détruit une dizaine d’hôpitaux et de dispensaires et déplacé plus de 180.000 personnes essentiellement vers le nord du pays, frontalier de la Turquie. Dix-huit hôpitaux et dispensaires ont été visés depuis le début de l'escalade, d'après la même source.

Enième épisode d’une tragédie ayant déjà tué plus de 370.000 personnes et poussé sur le chemin de l’exil six millions de Syrien·nes, la bataille d’Idleb est l’une des plus cruciales en huit ans de conflit, aussi bien sur le plan militaire et géopolitique qu’humanitaire.

Composée de la majeure partie de la province d’Idleb et de segments des provinces voisines de Hama et d’Alep, cette région d’environ 9.000 kilomètrres carrés abrite plus de trois millions de personnes, dont la moitié a été déplacée d’ex-bastions rebelles reconquis par le régime ces deux dernières années. Dans le collimateur de Damas depuis plus d’un an, le secteur avait fait l’objet en septembre dernier d’un accord entre la Turquie, parrain de certains groupes rebelles, et la Russie, alliée indéfectible du régime syrien, pour éviter une offensive d’envergure similaire à celles ayant provoqué des bains de sang ailleurs en Syrie.

Dans le cas d’Idleb, la situation risque de devenir encore plus grave au vu de la taille de la population, avait déjà averti l’Onu et d’autres organisations non gouvernementales (ONG) sur place l’été dernier, alors que le régime amorçait un début d’opération militaire stoppée net par l’accord russo-turc, arraché in extremis à Sotchi en Russie.

L’accord de Sotchi vite oublié

Cet accord prévoyait la mise en place d’une zone démilitarisée séparant les zones insurgées de celles attenantes du régime. Elle devait faire l’objet de patrouilles conjointes, entre la police militaire russe et l’armée turque, qui dispose de douze postes d’observation sur le terrain.

Mais ce marché n’a été que partiellement appliqué. Dans la zone tampon, d’une largeur prévue de 15 à 20 kilomètres, seuls les groupes rebelles ont accepté de retirer leurs armes lourdes, comme le stipulait l’accord, tandis que les factions djihadistes, qui devaient également retirer leurs combattants, ont refusé de se plier aux termes de l’accord.

Autre élément majeur ayant affaibli l’accord de Sotchi: l’offensive lancée fin décembre par le groupe Hayat Tahrir al-Cham (HTS), dominé par des combattants de l’ex-branche syrienne d’Al-Qaïda, contre les rebelles alliés de la Turquie lui ayant conféré en début d’année un pouvoir absolu sur l’ensemble de la région, aussi bien sur le plan militaire qu’au niveau administratif par le biais de sa branche civile, connue sous le nom du «gouvernement de salut».

Le passage de la région à l’heure djihadiste semble avoir sonné le glas de l’accord russo-turc et prêté le flanc à l’offensive en cours. À partir de février, le pouvoir de Damas a ainsi repris le pilonnage de la région, d’abord de manière sporadique, avant que les bombardements ne s’intensifient ces dernières semaines et que l’aviation russe n’y mette la main à la pâte à partir d’avril.

Au grand dam de milliers d’habitant·es, y compris des révolutionnaires de la première heure qui avaient participé en 2011 au soulèvement pro-démocratie, désormais pris entre le marteau du régime et l’enclume des djihadistes.

«Catastrophe humanitaire»

En attendant, plus de 180.000 personnes déplacées, selon l'Ocha, ayant fui le nord de Hama et le sud d’Idleb, vivent désormais dans le dénuement total face à l’impuissance des ONG sur le terrain, dépassées par cet afflux massif.

Massées dans leur grande majorité dans le nord d’Idleb, à la frontière syro-turque, elles ont rejoint les anciennes vagues de déplacé·es installé·es progressivement à partir de 2012 dans des camps de fortune, dont celui de la ville d’Atmeh qualifié de «camps de la honte» par des ONG et des médias.

Parmi les personnes nouvellement arrivées, nombreuses sont celles à n’avoir rien emporté. Certaines dorment sous des arbres ou dans leurs voitures, dans l’attente d’un hébergement plus adéquat, alors que la livraison de nouvelles tentes se fait attendre. Face au risque d’une détérioration supplémentaire des conditions de vie de dizaines de milliers de civil·es, les réactions à l’international se sont multipliées ces derniers jours.

Lundi, le secrétaire général de l’Onu, Antonio Guterres, a réclamé une «désescalade urgente» tandis que le président français a mis en garde contre une catastrophe humanitaire.

«La situation humanitaire en Syrie est critique et aucune option militaire n’est acceptable. Nous demandons l’arrêt des violences et soutenons l’Onu en faveur d’une nécessaire solution politique», a ainsi appelé dans un tweet Emmanuel Macron.

L’enjeu est tel que l’Onu avait prévenu en septembre dernier contre «la pire catastrophe humanitaire du XXIe siècle» en cas d’opération d’envergure contre Idleb.

Enjeu primordial

Mais pour le régime de Bachar el-Assad, le seul enjeu est la reconquête militaire de toute la Syrie. Damas contrôle aujourd’hui les deux tiers du pays, après avoir enchaîné les victoires contre rebelles et djihadistes depuis fin 2016, reprenant les secteurs insurgés des villes d’Alep et de Damas –les deux plus grandes du pays– ainsi que la Ghouta orientale (grand bastion rebelle près de la capitale) et les provinces méridionales de Deraa et de Qouneitra.

Le tiers qui lui échappe se décline en trois zones: celle d’Idleb, les régions sous le contrôle des milices kurdes dans le nord et le nord-est du pays –qui représentent à elles seules plus du quart de la superficie du pays– et la zone d’al-Tanaf à la lisière de la Jordanie et de l’Irak, contrôlée par l’armée américaine.

Avec la reconquête d’Idleb, Bachar el-Assad espère son retour victorieux sur la scène après huit ans de guerre.

Si le bastion d’Idleb est explicitement hostile à Bachar el-Assad, les Kurdes, qui ont autoproclamé en 2016 une autonomie politique et administrative dans les zones sous leur contrôle, maintiennent depuis le début du conflit une position neutre à l’égard de Damas. Les autorités syriennes ont d’ailleurs déjà amorcé des négociations avec les responsables de cette minorité en quête d’indépendance afin de discuter de l’avenir de ce pan du territoire, avec en filigrane des menaces de recours à la force. La reconquête d’Idleb constitue ainsi un enjeu primordial pour Bachar el-Assad qui y voit la fin officielle de l’insurrection contre son pouvoir et son retour victorieux sur la scène après huit ans de guerre.

Elle l’est d’autant plus que le régime y a sciemment acheminé des personnes civiles, opposantes, des combattant·es rebelles ou djihadistes depuis d'autres fiefs reconquis dans la perspective de mener une ultime opération de liquidation «de tous les terroristes».

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