Culture

«Avengers Endgame» est loin du succès d'«Autant en emporte le vent»

Temps de lecture : 8 min

Plus colossal que «Titanic», «Avatar», «Star Wars» ou «Avengers».

Clark Gable et Vivien Leigh dans les rôles de Rhett Butler et Scarlett O'Hara dans Autant en emporte le vent. | Capture d'écran via YouTube
Clark Gable et Vivien Leigh dans les rôles de Rhett Butler et Scarlett O'Hara dans Autant en emporte le vent. | Capture d'écran via YouTube

Quelque 2,27 milliards de dollars: c'est ce qu'il a fallu à Avengers Endgame pour battre, en dix jours, le record détenu au box-office mondial par Titanic depuis vingt-deux ans. Rose et Jack ont été anéantis par la réunion des trente super-héros de l'univers Marvel. James Cameron, par un tweet, a donc avoué sa défaite, bon joueur. Forcément.

Avengers Endgame, en remplissant des salles de Paris à Pékin, de Buenos Aires à Moscou, est sans aucun doute un succès franc, massif et incontestable –en particulier dans un contexte où la salle de cinéma n'est plus qu'un choix de divertissement parmi une multitude d'autres (télévision, streaming, jeux vidéo, etc.).

Pourtant, James Cameron se trompe quand il dit dans son tweet que ce succès montre que «l'industrie du cinéma est plus importante que jamais». Les records mondiaux d'affluence dans les salles enregistrés par Avengers Endgame sont en effet encore très loin de ceux d'il y a quatre-vingts ans quand Autant en emporte le vent sortait sur les écrans américains puis, quelques années plus tard, européens. Jamais un film n'avait attiré autant de spectateurs au cinéma. Le record était atteint. Le film du nabab David O. Selznick reste et restera probablement pour toujours le plus gros succès populaire de l'histoire du cinéma mondial.

«La légende connaît ses débuts à l'été 1936 quand les droits d'Autant en emporte le vent sont achetés par David O. Selznick, écrit Lloyd Shearer dans le New York Times en 1947. Le prix était de 50.000 dollars.» Cela revient presque à un million en dollars de 2019, soit la plus grosse somme alors jamais payée pour les droits d'un premier roman. Le nabab, ancien directeur de la production au studio RKO qui a supervisé, entre autres, le King Kong de Merian C. Cooper en 1933, perçoit, avant même sa publication, tout le potentiel du roman-fleuve (1.037 pages) de Margaret Mitchell, une ode au sud des États-Unis avec, en son cœur, l'épique histoire d'amour entre Scarlett O'Hara, une riche héritière arrogante et pédante et Rhett Butler, un aristocrate déchu, cynique et pragmatique, pris dans la tourmente de la défaite des confédérés lors de la guerre de Sécession.

Il ne s'est pas trompé. À sa sortie, en juin 1936, tandis que l'Amérique subit encore les effets de la Grande Dépression, le roman de l'autrice de 36 ans est un best-seller instantané, malgré un prix de vente de trois dollars (55 dollars de 2019) largement supérieur aux prix habituels des livres. Avant la fin de l'année, le livre s'est déjà écoulé à trois millions d'exemplaires. Quelques mois plus tard, il reçoit le Prix Pulitzer.

L'adaptation d'ores et déjà en cours à Hollywood, la machine médiatique peut se mettre en route. Dans la presse, dans les salons, partout on discute des avancées du casting pour savoir qui décrochera les rôles tant convoités de Rhett et Scarlett. Car comme l'écrit alors Shearer dans le New York Times, l'Amérique avait attrapé la «Scarlett Fever».

Rien n'empêche le public de s'y ruer

Selznick ne trouvant pas son héroïne, les attaché·es de presse en profitent pour inonder le pays d'auditions sauvages tout en annonçant successivement que Norma Shearer, Carole Lombard, Katharine Hepburn ou Paulette Goddard ont été choisies avant de démentir, multipliant les gros titres et décuplant l'engouement populaire pour le film à venir.

«Le matin de Noël de 1938, Selznick fut réveillé par son majordome insistant pour qu'il se lève pour découvrir son cadeau de Noël, raconte Shearer pour illustrer cette folie. Le producteur sortit de son lit, enfila une robe de chambre et descendit en traînant des pieds dans son salon. Là, en face de lui, se tenait une reproduction tout en bois et haute de deux mètres du livre de Margaret Mitchell. Quand soudain, une jeune femme habillée en Scarlett O'Hara sortit du livre en annonçant “Je veux jouer Scarlett pour vous”.»

Cette ferveur n'exclue pas Rhett pour autant. Après qu'en octobre 1937 le magazine Photoplay a publié un portrait de Clark Gable dans la peau du personnage car, comme l'écrit-il alors, «nous aimons bien les autres beaux acteurs mentionnés pour jouer Rhett mais nous ne voulons pas d'eux, nous voulons Gable et uniquement lui», Selznick doit se résoudre à embaucher, à prix fort, la star oscarisée de New York - Miami. C'est ça ou le boycott des fans.

Pages 18 et 19 du numéro d'octobre 1937 du magazine Photoplay avec le portrait dessiné de Clark Gable en Rhett Butler réalisé par Vincentini. | Capture d'écran via Archive.org

Quand le film sort pour les fêtes de Noël de 1939, après vingt-deux semaines de tournage, c'est donc un phénomène sans égal. L'institut de sondage Gallup prévoyait que 56,5 millions de personnes se rendraient dans les salles sur une population américaine de 130 millions d'âmes.

Rien n'empêche le public de s'y ruer, ni l'extraordinaire et alors inédite durée de presque quatre heures, ni le très mouvementé tournage qui aura vu le réalisateur George Cukor remplacé par Victor Fleming car «même imbattable sur les scènes intimes [...] il lui manquait la grande émotion, l'ampleur, le souffle de la production», puis Victor Fleming lui-même remplacé ponctuellement par Sam Wood après des brouilles incessantes avec les acteurs au point d'avoir «sérieusement pensé à jeter [sa] voiture d'une colline pour en finir avec tout ça».

Tandis que la guerre vient d'exploser en Europe, près de 300.000 personnes se pressent dans les rues d'Atlanta le 15 décembre 1939, après trois jours de festivités, pour assister au défilé des stars du film, de l'aéroport au cinéma où doit avoir lieu la grande avant-première. Le futur président Jimmy Carter, alors âgé de 15 ans, dira de ces journées qu'elles ont été «le plus grand événement s'étant déroulé dans le Sud au cours de [sa] vie».

Loin du Sud ségrégationniste, le Nord aussi se passionne pour le film. La semaine de Noël, l'avant-première aux cinémas Capitol de New York est ainsi le tout premier événement de ce genre retransmis en direct à la télévision et, aux premières heures de l'année 1940, malgré un prix du ticket beaucoup plus élevé qu'à l'habitude –75 centimes l'après-midi et 1,10 dollar le soir contre 25-50 centimes pour la plupart des nouveautés–, la chaîne de cinémas new-yorkaise, qui en a l'exclusivité temporaire, attire près de 11.000 personnes par jour.

Extraordinaire longévité

Les critiques sont aussi enthousiastes que le public. «Le film de Mr. Selznick est une version sans failles, belle et scrupuleuse du roman de 1.037 pages, le reproduisant presque scène par scène avec une littéralité qu'Hollywood n'accorde même pas à Shakespeare ou Dickens et avec des acteurs et actrices si brillamment choisis qu'il faut connaître l'histoire de la production du film pour ne pas se dire que Miss Mitchell a écrit son histoire juste pour en faire un film spécialement conçu pour les stars déjà rassemblées sous le toit de Mr. Selznick», écrit par exemple David S. Nugent, le futur scénariste de John Ford, dans les colonnes du New York Times en 1940.

«Pour être honnête, à moins d'avoir plusieurs pages, c'est un film trop dense pour être critiqué comme il faudrait, lit-on dans le numéro de janvier 1940 de Photoplay. Mais attendez-vous à trouver votre roman préféré prendre vie dans d'irrésistibles couleurs grâce à un des Technicolor les plus beaux à avoir jamais teinté un écran.»

Avec l'entrée en guerre des États-Unis en 1941, le film finit par ne plus quitter l'affiche pendant quatre ans, accumulant 59,5 millions de spectateurs sur cette période, soit presque la moitié de la population américaine de l'époque.

Le film est par ailleurs un phénomène tout aussi gigantesque en Angleterre où il est sorti en avril 1940… sous les bombes. «Le Blitz a frappé Londres mais AEEV n'a pas bronché, peut-on découvrir en 1944 dans le New York Times. Les spectateurs grimpaient sur les tuyaux d'incendie pour le voir. Malgré la chute de la Norvège, la chute des Pays-Bas, la chute de la France, les campagnes grecques et libyennes, Pearl Harbor et la guerre du Pacifique, chaque jour et deux fois par jour, ils ont, flegmatiques, rempli les salles de Leicester Square. AEEV est devenu une part d'histoire sociale.» Au total, le film vendra 35 millions de tickets en Angleterre, devenant le plus gros succès cinématographique de l'histoire du pays.

Mais si le retentissement d'Autant en emporte le vent est si colossal dans l'histoire du cinéma, c'est surtout pour son extraordinaire longévité. Au cours des trentes années qui suivront sa sortie américaine, le studio MGM a ainsi ressorti le film à plusieurs dizaines de reprises, aux États-Unis et dans le reste du monde, avec à chaque fois des scores au box-office comparables aux plus populaires des nouveautés.

En 1947, par exemple, le film se classe dans le top 10 des plus gros succès américains en récoltant cinq millions de dollars (53 millions en dollars de 2019). «Même s'il est impossible de dire combien de personnes voient Autant en emporte le vent pour la première fois et combien l'apprécient à répétition, explique alors Shearer dans le New York Times, beaucoup de propriétaires de salles présument que c'est 50-50. Pour la plupart des premières fois, pensent-ils, ce sont des jeunes en dessous de 18 ans qui connaissent très peu la fabuleuse histoire qui a accompagné la production d'un film […] en train de rapidement devenir une légende américaine.»

Mieux, en 1967, alors que Clark Gable, Victor Fleming, Vivien Leigh et David O. Selznick ne sont plus là pour assister au phénomène, le film, nouvellement transféré sur des bobines 70 mm, récolte encore 41 millions de dollars aux États-Unis et 27 millions supplémentaires dans le reste du monde, soit 314 et 207 millions en dollars de 2019, en faisant, grâce à une autre sortie en 1961 pour le centenaire de la guerre de Sécession, le quatrième film le plus vu des années 1960 en Amérique du Nord au cinéma, juste derrière La Mélodie du Bonheur, Le Lauréat et Docteur Jivago.

De même, en France, le film sorti pour la première fois en 1950 attire plus de seize millions de personnes, prenant la place de sixième plus gros succès de l'histoire en partie grâce à deux nouvelles sorties en 1954 et 1969. C'est lors de cette dernière que Josiane, alors âgée de 26 ans, découvre le film pour la première fois au cinéma l'Artistic à Orléans. «J'avais dévoré le livre quand j'avais 13-14 ans, se souvient-elle. Je me rappelle qu'il avait des feuilles toutes fines à cause du nombre de pages. Toutes mes copines le lisaient également. C'était l'Amérique qui nous faisait rêver avec ses grands espaces, ses traditions qui semblaient tellement loin de nous. Alors quand le film est passé au cinéma, on est allé le voir avec mon mari et des amis. On allait toujours au cinéma le dimanche après-midi. C'était un film qui avait eu beaucoup de succès, un grand film de divertissement –on dirait un blockbuster aujourd'hui– dont tout le monde parlait au travail, ce qui était un peu notre repère. À l'époque, il n'y avait pas AlloCiné et ce genre de choses. C'était le bouche-à-oreille. On ne prêtait donc pas vraiment attention au fait que le film était ancien. Ça ou le Docteur Jivago, par exemple, que j'ai aussi adoré, c'était pareil.»

Au total, on estime que Autant en emporte le vent a récolté environ 400 millions de dollars dans le monde. S'il est impossible de calculer exactement ce que cela représente en monnaie actuelle compte tenu des nombreuses ressorties, le Livre Guiness des records homologuait en 2014 le film, avec 3,4 milliards de dollars au box-office mondial, comme le plus gros succès de l'histoire du cinéma en salle.

Il va donc falloir que Captain America, Iron Man et leurs camarades fournissent encore quelques efforts pour rattraper Rhett et Scarlett.

Michael Atlan

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