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«Knock Down the House»: Alexandria Ocasio-Cortez, la candidate qui cache le mouvement de fond

Temps de lecture : 5 min

Le documentaire diffusé sur Netflix ne raconte pas que l'ascension éclair d'Alexandria Ocasio-Cortez: il révèle le rôle crucial des organisations citoyennes ayant soutenu sa candidature.

Knock Down the House suit notamment la campagne d'Alexandria Ocasio-Cortez lors des primaires démocrates de 2018. | Capture écran via YouTube
Knock Down the House suit notamment la campagne d'Alexandria Ocasio-Cortez lors des primaires démocrates de 2018. | Capture écran via YouTube

Il fallait avoir le nez creux pour choisir dès 2017 Alexandria Ocasio-Cortez comme l'un des personnages principaux de son film. À l'époque, la jeune femme n'est encore que serveuse dans une taqueria new-yorkaise, bien loin de s'imaginer qu'elle deviendra la nouvelle sensation de la politique américaine.

La réalisatrice Rachel Lears ne s'y est pourtant pas trompée, pas plus d'ailleurs que les mouvements Brand New Congress et Justice Democrats, qui l'ont investie lors des primaires démocrates de 2018 pour aller défier Joseph Crowley, élu depuis vingt ans de la 14e circonscription de New York, dans le Bronx et le Queens.

À la conquête du Congrès

Knock Down the House (Cap sur le Congrès, en version française) suit les campagnes électorales de quatre candidates engagées dans ces primaires, parties défier des caciques du Parti démocrate installés depuis des années dans leurs fauteuils de congressman.

Parmi elles, Alexandria Ocasio-Cortez, mais aussi Amy Vilela, directrice financière à Las Vegas, Paula Jean Swearengin, engagée dans la défense de l'environnement à Coal City en Virginie-Occidentale, et Cori Bush, infirmière à Saint-Louis dans le Missouri, marquée par les événements de Ferguson.

Toutes sont des femmes de devoir, combatives, engagées, frappées par des drames personnels. «C'est un film qui raconte l'histoire de citoyennes ordinaires, de travailleuses qui réclament le pouvoir qui leur est naturellement dû et qui dessinent le chemin à suivre pour l'obtenir», précise la réalisatrice Rachel Lears.

Les quatre candidates partagent le fait d'être novices en politique et d'avoir été investies par les organisations Brand New Congress et Justice Democrats pour tenter de renouveler un Congrès composé à 80% d'hommes blancs, dont la moyenne d'âge est de 60 ans –une instituation dont l'accès est généralement réservé à des pros de la politique. «Il ne s'agit pas de m'élire au Congrès, lance justement Alexandria Ocasio-Cortez dans une scène du film, mais de nous élire nous, les gens.»

Si le film magnifie la figure d'Alexandra Ocasio-Cortez et le combat de ces quatre femmes de caractère, on retiendra aussi qu'il révèle le rôle joué par un ensemble d'organisations citoyennes désireuses de changer le paysage politique américain.

On observe des membres de Brand New Congress et de Justice Democrats discuter de la candidature d'Alexandria Ocasio-Cortez, puis la soutenir pendant sa campagne, lui distillant conseils et soutien logistique.

Progressistes et anticorruption

Les deux organisations font partie des nombreux groupes nés dans le sillage de la campagne de Bernie Sanders en 2016.

Lancé par des bénévoles, Brand New Congress est le premier à voir le jour, dès avril 2016, alors que la primaire démocrate bat encore son plein. Il s'agit d'un PAC, un political action committee, dont l'objectif est de renouveler le Congrès lors des élections de mi-mandat de 2018 en soutenant des candidat·es adhérant au programme de Bernie Sanders.

L'idée n'est pas tant de croiser le fer avec le Parti républicain, mais plutôt de remettre en cause l'hégémonie des conservateurs de tous bords au sein du Congrès. De nombreuses propositions, comme les soins (Medicare) ou l'enseignement gratuits pour tous, «sont très populaires au sein du parti [démocrate] mais ne sont jamais soutenues au Congrès, parce que des conservateurs radicaux tiennent le parti en otage», affirme Saikat Chakrabarti, l'un des fondateurs de Brand New Congress, au site Politico.

Dans Knock Down the House, les candidat·es investi·es par Brand New Congress à Washington. | Capture écran via YouTube

Après le séisme de la victoire de Donald Trump, une nouvelle entité voit le jour: Justice Democrats, qui entend avant tout orienter le Parti démocrate vers sa gauche. Pour les élections de mi-mandat, l'organisation soutient des candidat·es issu·es de la société civile, chargé·es de défier des Démocrates en place lors de primaires. Ainsi en a-t-il été des quatre héroïnes de Knock Down the House.

La démarche est différente de celle initiée par Brand New Congress: il est ici question de remplacer des élu·es démocrates vendu·es à des intérêts privés. À ce titre, les candidat·es investi·es par Justice Democrats s'engagent à ne recevoir aucun don ni soutien financier de la part d'entreprises ou de lobbies.

Cenk Uygur, l'un des initiateurs de la démarche et fondateur du média de gauche The Young Turks, résume l'approche: «Après l'élection de Donald Trump, je me suis demandé si j'en voulais à Donald Trump d'avoir gagné ou aux Démocrates d'avoir perdu. Je me suis rendu compte qu'en réalité, j'en voulais surtout au Parti démocrate d'avoir loupé le coche. Sérieux les gars, comment on peut perdre face à un mec comme ça? J'ai alors réalisé que les Démocrates n'apprendraient jamais de cet échec et que la seule chose à faire, c'était d'évincer tous les Démocrates corrompus, tous ces Démocrates qui sont payés pour perdre. En vérité, les lobbies les payent pour être faibles et payent les Républicains pour être forts.»

Dans le sillage de Bernie Sanders

D'un point de vue idéologique, les candidat·es soutenu·es par Justice Democrats doivent adhérer à une plateforme programmatique intitulée Plateform for justice, largement inspirée des idées défendues par Bernie Sanders.

Parmi ses points saillants, on peut citer le projet de Green New Deal, l'extension de Medicare à l'ensemble de la population, la gratuité de l'enseignement, la suppression de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE), l'agence de contrôle des migrations créée après le 11-Septembre, ou la mise en place d'une Federal Jobs Guarantee, selon laquelle l'État fédéral doit garantir des emplois aux citoyen·nes américain·es.

Si bon nombre des candidat·es investi·es par Justice Democrats ont échoué lors des élections de mi-mandat, l'élection d'Alexandria Ocasio-Cortez, elle, valide la démarche. Depuis sa victoire, la jeune membre de la Chambre des représentants est écoutée et soutenue, ses propositions entendues. Elle a fait du Green New Deal son cheval de bataille, avec un certain succès.

Justice Democrats n'est pas la seule organisation ayant émergé dans le sillage des élections présidentielles de 2016 et de la campagne enthousiasmante de Bernie Sanders: Indivisible, Swing Left, The Sunrise Movement et le retour sur le devant de la scène du parti Democratic Socialists of America (DSA) participent du même virage à gauche.

Il est sans doute trop tôt pour savoir si l'apport de ces mouvements citoyens venus d'en bas, appelés grassroots movements aux États-Unis, peut changer la donne et rebattre les cartes d'ici les élections présidentielles de 2020.

Le phénomène fait néanmoins grandement penser au mouvement Momentum au Royaume-Uni, qui a permis à Jeremy Corbyn de se hisser à la tête du Parti travailliste et d'initier un renouvellement sans précédent dans ses rangs.

Bernie Sanders, qui a d'ores et déjà lancé sa campagne pour 2020, parviendra-t-il cette fois à remporter les primaires démocrates? Sera-t-il porté par ces mouvements citoyens, soutenu par des figures comme Alexandria Ocasio-Cortez, Rashida Tlaib, élue dans le Michigan, ou Ilhan Omar, élue du Minnesota? Ces questions restent entières. Mais à regarder Knock Down the House, on ne peut que le souhaiter.

Fabien Benoit Journaliste et réalisateur de documentaire

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