Monde

Malouines: «le spectre d'une guerre»

Benoît Hervieu, mis à jour le 24.02.2010 à 14 h 56

L'affrontement entre l'Argentine et la Grande-Bretagne est aujourd'hui purement diplomatique.

C'est Jorge Argüello, l'ambassadeur argentin aux Nations unies, qui a, si l'on ose dire ouvert le feu, le 18 février. Les Britanniques agiteraient, selon lui, le «spectre d'une guerre» dans l'archipel des Malouines. En cause, les propos du Premier ministre Gordon Brown déclarant que «toutes les mesures avaient été prises pour que les habitants des Malouines soient bien protégés». De quoi? Sans doute pas d'une réédition de cette guerre vieille de vingt-huit ans, par laquelle le régime militaire de Buenos Aires avait cru faire oublier ses crimes contre la population et son incompétence gestionnaire. La guerre n'a plus la senteur de la poudre et elle se joue désormais dans les alcôves diplomatiques. Mais guerre il y a. De nerfs, de mots et d'orgueil tutélaire.

Déclaration, riposte et contre-riposte

Elle a repris au mois de décembre dernier, lors du sommet ibéro-américain de Lisbonne, coïncidant avec la validation du traité constitutionnel européen du même nom. Sur exigence britannique, les Malouines intègrent l'Union européenne. Cristina Kirchner proteste aussitôt de la «souveraineté» de Buenos Aires sur les îles et prend à témoin l'hôte portugais pour qu'une solution négociée soit trouvée dans le cadre de l'ONU et de l'Organisation des États américains (OEA). Londres fait mine de ne pas entendre. Jusqu'au prochain rebondissement.

Cette fois, le nouveau coup part de Grande-Bretagne, d'où il est décidé d'autoriser des forages pétroliers autour de l'archipel. En réponse, le 16 février, l'Argentine impose par décret l'obligation pour tout navire en route vers les îles de solliciter un permis de traversée de ses eaux territoriales. La zone maritime porte sur près de 400 kilomètres, soit à peine cent de moins que la distance entre la pointe ouest des Malouines et les côtes argentines. Le ministre des Affaires étrangères argentin, Jorge Taiana, s'annonce chez Ban Ki-moon le 25 février avec la ferme intention d'accélérer la négociation. Mais la négociation de quoi? Une double souveraineté? Un nouveau partage des eaux? Une répartition de la manne pétrolière?

De part et d'autre, le présupposé ne laisse a priori aucune place à la négociation. Pour la Grande-Bretagne, «les Malouines sont britanniques et elles le seront de plus en plus», selon le mot de Margaret Thatcher au sortir de la guerre, en juin 1982. Pour l'Argentine, idem a contrario. L'enjeu fait partie de l'identité nationale. L'aéroport d'Ushuaïa - avec d'autres - a pris le nom de Malvinas argentinas, l'archipel figure sur tous les bulletins météo de la presse nationale et la «Main de Dieu» Maradona contre l'équipe d'Angleterre en 1986 était un signe.

L'heure est à la paix

Si les militaires honnis ont perdu les îles militairement, l'offensive du 2 avril 1982 a au moins créé une adhésion pérenne, que l'on retrouve même chez les innombrables victimes de la dictature. Bien rares sont encore aujourd'hui les Argentins à dire trop ouvertement que la capitulation du 17 juin 1982 signait, de fait, la fin d'une effroyable dictature. Quant aux deux mois de guerre, ils auront été à l'image de cette évidence partagée dans chaque pays: faible défense terrestre hors de Port-Stanley d'une troupe argentine convaincue que l'Anglais ne ferait jamais le déplacement; tergiversations chez Sa Majesté où l'on a cru trop vite que l'Argentin s'en irait à la seule vue de la Royal Navy. Mais la machine était lancée.

Malgré les suppliques de feu Alexander Haig, à l'époque Secrétaire d'État américain, «la Dame de fer» avait décrété la guerre coûte que coûte. Côté argentin, l'enjeu était devenu celui du Sud face au Nord, voire, dans la bouche d'une Eglise catholique complice des militaires, celui de «la lutte contre l'hérétique protestant» (sic). Les stupidités du vicariat aux armées sont tombées dans l'oubli mais l'argument de la «souveraineté» du Sud contre l' «impérialisme» du Nord, a retrouvé des couleurs en Amérique latine. «Laisse les Malouines tranquilles!», a conseillé Hugo Chávez à Elisabeth II dans son émission dominicale du 21 février.

Aujourd'hui, l'heure est à la paix. Et mener la guerre consisterait plutôt à prétendre que l'autre la préparerait réellement. Mais personne ne renoncera. Alors? La géographie plaide en faveur de l'Argentine. L'intérêt économique soutient la posture britannique. Tout en suscitant la convoitise argentine. Face à l'inconciliable, la «souveraineté» revendiquée se cherche dans les racines de l'histoire. Qui était là le premier? Avant l'annexion britannique de 1833? La jeune Argentine indépendante (qui ne portait pas encore ce nom) y avait implanté une colonie pénitentiaire un an plus tôt. Soit, mais l'Espagne les avait reprises à l'Angleterre en 1767. Or, c'est le Français Bougainville, parti de Saint-Malo (d'où leur nom) avec 27 colons, qui les avait découvertes en 1764. Quant au florentin Amerigo Vespucci, qui donna son prénom au continent en 1502, n'aurait-il pas mieux fait de s'y arrêter?

A ce petit jeu, au moins cinq pays peuvent revendiquer cet archipel à souveraineté introuvable. Alors proposons une solution: séparons à l'amiable Gran Malvina et Isla Soledad, West Falkland et East Falkland. Ou décrétons une indépendance presque totale avec les deux chefs d'État en coprinces, comme en Andorre. Les partages de territoires peuvent réussir dans la douleur comme en Inde, ou tarder dans le chaos comme au Proche-Orient. Les Malouines ont l'avantage d'avoir une forte population de moutons et de pingouins, peu au fait des considérations géopolitiques. Alors, pourquoi pas un partage sans chaos et sans douleur? Un beau symbole Nord-Sud.

Benoît Hervieu

Benoît Hervieu est journaliste pour RSF. Il intervient ici en son nom propre.

Image de une: Un champ de mines dans les îles Malouines, REUTERS/Enrique Marcarian

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