Culture

FBI, drogues et pop, quand les Turtles squattaient la Maison-Blanche

Temps de lecture : 4 min

Le 10 mai 1969, en l'absence du président Nixon, le groupe préféré de sa fille est invité à Washington pour jouer ses tubes.

«On se tenait là, un groupe de rock en territoire ennemi, la Maison-Blanche de Nixon.» | Photo de une du magazine Parade daté du 6 juillet 1969
«On se tenait là, un groupe de rock en territoire ennemi, la Maison-Blanche de Nixon.» | Photo de une du magazine Parade daté du 6 juillet 1969

Organiser une soirée dans la demeure familiale alors que les parents sont partis en week-end comporte forcément une part de risque. Vous n'êtes pas à l'abri d'un vase brisé ou d'un bar vidé, et ça peut foutre la trouille.

Mais si vous êtes la fille du chef d'État le plus puissant au monde, vous pouvez encore pimenter la situation, par exemple en faisant venir votre groupe préféré –qui déteste copieusement votre père– dans la résidence officielle.

C'est ainsi que The Turtles, porte-étendard de la sunshine pop californienne, ont été conviés au bal des débutantes de Patricia Nixon à la Maison-Blanche, le 10 mai 1969.

Les interprètes de «Happy Together» ou «Elenore» n'avaient clairement pas envie d'y aller, mais leur maison de production (menée par un certain Bill Cosby) leur a fait comprendre que l'enjeu n'était pas politique, mais patriotique. On ne dit pas non à une invitation au 1600, Pennsylvania Avenue. Et on met un costume.

Dans ses mémoires sorties en 2013, Shell Shocked: My Life with the Turtles, le leader Howard Kaylan est revenu en détail sur cet improbable clash des cultures: un groupe de jeunes anti-guerre forcé de passer une soirée dans l'antre du pouvoir conservateur.

Le tic-tic du métronome

Si vous avez déjà été tendu·e à l'idée d'une soirée dans un lieu important, imaginez la scène suivante: «Le grand jour, on est arrivé à Washington par avion, aux frais du contribuable. Là, on a été accueillis par cinq voitures, avec chacune un chauffeur et le drapeau américain qui flotte, et emmenés directement à la Maison-Blanche. Une fois là-bas, on a découvert que les services secrets avaient des dossiers sur chacun d'entre nous. Ils nous ont gardé dans un petit salon pendant qu'ils passaient en revue nos détails personnels.»

Une fois l'entrée autorisée, il faut maintenant décharger tout le matériel du groupe, en provenance de Los Angeles. Ce ne sont pas les membres des Turtles qui vont s'en charger, mais les agents du FBI. Après avoir sorti les équipements de la batterie, ceux-ci tapotent un boîtier et enclenchent le métronome/accordeur électrique du groupe. Un tic-tic-tic régulier résonne. Les agents sortent leurs armes et collent les musiciens contre le mur.

«On se tenait là, un groupe de rock en territoire ennemi, la Maison-Blanche de Nixon, à regarder du mauvais côté de la ligne de mire, raconte Howard Kaylan. Des mecs en tenue de décontamination sont venus s'occuper de notre petit accordeur en plastique, et leur pétage de plomb a pris une autre ampleur quand quelqu'un a appuyé sur l'interrupteur et qu'un La s'est mis à hurler du métronome.»

Par sécurité, l'objet est démonté et plongé dans l'eau. Quelques minutes plus tard, le personnel finit par comprendre qu'il n'y a ni bombe, ni détonateur –juste un appareil pour être en rythme. Kaylan se rappelle avoir reçu un chèque de 17 dollars en dédommagement dans les mois suivants.

Coke & clash

Après avoir fait les balances pour leur concert, les Turtles enfilent leurs tenues de scène dans la bibliothèque –sous l'œil attentif de George Washington, dont le portrait trône au-dessus de la cheminée.

Le chanteur se souvient qu'il pouvait explorer tout le rez-de-chaussée, à l'exception des appartements privés. «C'était génial. On était arrachés –défoncés d'avoir fumé à l'hôtel et un peu pompette à cause du champagne servi à volonté– et on errait dans la maison la plus importante d'Amérique sans surveillance. […] On a été capables d'étaler des lignes de coke sur le bureau de M. Lincoln. Alors que la poudre me remontait dans le nez, je me demandais si c'était exactement ce que les pères fondateurs avaient en tête. Le pays de la liberté, effectivement.»

Puis est arrivée l'heure du concert. Celui-ci s'est apparemment bien passé, si ce n'est que l'autre chanteur, Mark Volman, serait tombé au moins cinq fois de scène –de quoi faire rire l'auditoire, mais rien de grave.

Même au beau milieu de la Maison-Blanche et encore largement sous l'effet des drogues, les Turtles étaient en territoire conquis. Du haut de ses 24 ans, Tricia Nixon avait beau être la fille du président républicain, elle comptait parmi ses fréquentations des «étudiants qui ont passé la soirée à faire passer des prospectus du SDS (une organisation étudiante de gauche) parmi la foule».

Juste après le show, Volman a la bonne idée d'aller draguer la fille de l'ancien président Lyndon B. Johnson, alors même que son mari se tient à ses côtés. Le ton monte, sans que les deux hommes n'en viennent aux mains.

Ce fameux samedi soir, Richard Nixon est dans sa résidence de Key Biscayne, en Floride. D'après le journal quotidien relatant l'agenda du président, il a brièvement appelé sa fille en début de soirée, vers 19h30, puis le lendemain en fin de matinée. Lui-a-t-elle raconté les détails de la fête? Sans doute pas.

De cette improbable visite reste une photo prise pour le magazine Parade, où quatre Turtles entourent la princesse Tricia –un groupe pas très frais, avec sa plus prestigieuse fan.

Dans la gueule du loup

Si les Turtles s'amusent à jouer avec les symboles du pouvoir, ils sont en réalité tombés dans un piège: désormais, ils vont être conviés à se produire dans les soirées de nombreux enfants de grandes familles bourgeoises.

C'est ainsi qu'ils se retrouvent à fêter l'anniversaire de la fille du président du producteur d'acier U.S. Steel, autour de la piscine d'un manoir. Et cette fois, Kaylan a la mauvaise idée de mixer alcool et drogues: «Une fois que le concert a commencé, rien de tout ça ne faisait sens pour moi. J'étais là, à me produire pour ces sales gamins gâtés et coincés de Stanford, et ils dansaient ou parlaient ou se poussaient dans l'eau, et on continuait à jouer l'un de nos tubes pour eux. Et ils s'en fichaient.»

Particulièrement agacé à la fin d'un morceau, il attend des applaudissements qui ne viennent jamais. Il lance: «Qu'est ce que vous avez pensé de cette chanson, bande de trous du cul? Vous êtes une bande de connards gâtés, vous le savez, n'est-ce pas? Ce sont des tubes.»

Kaylan jette son micro et tout ce qu'il peut trouver dans la piscine, en continuant à insulter copieusement l'assemblée. Alors qu'on l'escorte vers sa loge, il hurle aux Turtles qu'il ne sont que des vendus et qu'il quitte le groupe.

Le chanteur aurait alors immédiatement pris l'avion pour Los Angeles et serait resté cloîtré chez lui pendant deux mois. On a beau faire une musique légère et joyeuse, ce n'est pas pour ça que l'on peut tout accepter.

Manuel Perreux Journaliste musical indépendant

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