Société / Culture

«Endgame»: laissons mourir les Avengers

Temps de lecture : 10 min

Le dernier opus des studios Marvel est symptomatique d'une société qui veut effacer la mort et d'une industrie qui cherche à tuer la fin pour exploiter au maximum un fructueux filon.

Iron Man (Robert Downey Jr.) dans Avengers: Endgame. | Capture écran via Youtube
Iron Man (Robert Downey Jr.) dans Avengers: Endgame. | Capture écran via Youtube

ATTENTION: cet article contient de nombreux spoilers. Si vous n'avez pas vu Avengers: Endgame, sa lecture est à vos risques et périls.

«Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé», écrivait Lamartine en 1820 dans ses Méditations poétiques (et moi dans mon agenda Chipie en 1998). Depuis Avengers: Infinity War, sorti en 2018, l'univers est littéralement dépeuplé: Thanos a claqué des doigts, tel un génie sociopathe, pour exaucer son souhait d'anéantir la moitié des êtres vivants.

Dans Endgame, le dernier blockbuster signé Marvel qui pulvérise les records, les Avengers ayant tenté, en vain, d'empêcher le génocide galactique vivent depuis cinq ans avec le double poids de la culpabilité et du deuil.

Certain·es ont repris du service (comme la résiliente Veuve noire), d'autres ont raccroché les gants pour aller vivre à la campagne en famille (Iron Man) ou sont devenus des ronin, comme Hawkeye, dont la famille a été désintégrée par Thanos. Captain America fréquente un groupe de parole et Bruce Banner a fusionné avec Hulk.

Thor, lui, souffre d'un syndrome de stress post-traumatique. Le roi de l'Ásgard, devenu alcoolique et dépressif, a le sentiment d'être seul responsable du massacre: s'il avait «visé la tête», comme a raillé le Titan avant d'activer son gant d'infinité, rien de tout cela ne serait arrivé.

On parlera à peine du chagrin, de la rupture affective ou de ce que fait l'absence. Les héros ont sans doute pleuré, ils n'ont sans doute pas enfilé leur costume le lendemain, comme si de rien n'était, ils n'ont sans doute pas vu leurs ami·es et collègues pendant quelques temps. Mais de ces cinq années, on ne verra rien.

Des rites à accomplir

«Il y a une demande sociétale de limiter les manifestations du chagrin liées à la perte d'un être cher, analyse Marie-Frédérique Bacqué, professeure de psychopathologie à l'université de Strasbourg et psychologue spécialiste de la mort et du deuil. Le deuil passe par un état dépressif qui est aujourd'hui questionné par la psychiatrie. On peut donc s'interroger sur le besoin de notre humanité de court-circuiter ou de diminuer ce temps du deuil, qui est pourtant normal d'un point de vue affectif.»

Ant-Man, coincé dans une autre dimension où cinq heures, et non cinq ans, se sont écoulées, incarnerait cette tendance. Découvrant avec horreur l'effacement de Thanos et la disparition de sa femme, Ant-Man déboule au bout de trente minutes de film pour convaincre les Avengers de voyager dans le temps et ressusciter les morts.

Deux «pôles» de l'expérience du deuil se confrontent alors, tels que décrits par le philosophe Vincent Delecroix dans Le Deuil. Entre le chagrin et le néant: «Le pôle du fracas de la perte», représenté par Ant-Man, «où le sujet est simultanément démoli et hyperconcentré dans son isolement, totalement sujet de l'expérience, purement subjectif […]» et le pôle «de la continuité, du temps, la durée qu'il faut endurer», représenté par les autres Avengers.

«Jusqu'à il y a cinquante ans, le temps du deuil pouvait prendre jusqu'à une année. Aujourd'hui, c'est un temps qu'on ne peut plus tolérer.»

Marie-Frédérique Bacqué, professeure de psychopathologie

C'est évidemment celui qui n'a pas enduré ce temps, celui qui découvre à peine cet «impossible réel» dont l'idée remporte l'adhésion, malgré les réticences de Tony Stark et le désintérêt certain de Thor. Il faudrait donc agir plutôt que subir.

«Aujourd'hui, on ne supporte plus de ne pas être productif ou sociable. Les gens ne veulent plus attendre. Jusqu'à il y a cinquante ans, en Occident, le temps du deuil pouvait prendre jusqu'à une année. Aujourd'hui, c'est un temps qu'on ne peut plus tolérer», déplore Marie-Frédérique Bacqué.

Elle note également «une particularité dans ce film, c'est que la mort se produit par disparition. Or, pour se rendre compte et accepter la mort d'une personne chère, il est préférable de la revoir une dernière fois, même morte, et d'accomplir des rituels funéraires. Procéder ensemble, devant des témoins, à l'accompagnement de la personne vers une issue, sa dernière demeure physique, que ce soit une tombe, une urne funéraire, des cendres dispersées sur un terrain symbolique…»

L'absence de corps complique davantage le travail de deuil, comme dans les crashs aériens, par exemple. «On doit s'autopersuader qu'on ne les reverra plus jamais. Puisqu'il n'y a pas de possibilité de s'appuyer sur quelque chose de matériel, l'accompagnement funéraire sous forme de rituels est d'autant plus important. Car ignorer le devenir du corps, ne pas avoir pu s'en occuper, c'est comme un deuxième deuil.»

Redonner du sens à la mort

Dans Endgame, il y aura même un troisième deuil. Car si, à la fin, les morts ressuscitent, les vivants n'en sortent pas tous indemnes. Deux Avengers périssent dans cette victoire contre… la mort: Iron Man, qui coulait depuis cinq ans des jours heureux avec femme et enfant, et la Veuve noire, qui trouvait sens et réconfort dans son job de super-héroïne. Mais personne ne remonte à nouveau le temps pour les sauver, car la mort, imprévisible, insensée, injustifiable, devient une issue acceptable dès lors qu'elle est pour la bonne cause.

Si Thanos l'écoterroriste a sacrifié tant de vies, c'était pour rétablir l'équilibre galactique, mis en péril par l'épuisement des ressources et la surpopulation. Une sorte de reboot nécessaire pour l'avènement d'un nouveau monde et empêcher des morts. Mais comme Thanos est un méchant, il a tort. Natasha Romanoff et Tony Stark sont morts en héros afin de ressusciter les morts pour rien.

Mais la mort n'a-t-elle de sens que lorsqu'elle est sacrificielle? Pourquoi Ant-Man ne retourne-t-il pas dans le temps pour empêcher la mort d'Iron Man? «Si l'on est mort pour rien, cette mort est beaucoup plus difficile à supporter. Les guerres persistent car des soldats sont prêts à se sacrifier, parce que leur mort aurait alors du sens! Mais aujourd'hui, la mort des vieillards dans les Ehpad n'a pas de sens…», analyse la spécialiste, pour qui la diminution de la religiosité et des rituels de passage accroît notre peur de la mort.

La Veuve noire n'aura droit à aucune cérémonie et les funérailles d'Iron Man à la fin du film se déroulent sans cercueil, ni prière, ni aucun mot prononcé à la mémoire du défunt. Une couronne de fleurs flotte sur l'eau en silence, tandis qu'une cinquantaine de personnages sont réunis, vêtus de noir.

«Cette idée d'un royaume des morts est révélatrice de notre besoin affectif, historique et social de donner du sens à notre mort.»

Marie-Frédérique Bacqué, professeure de psychopathologie

«Le fait que pas un mot ne soit prononcé, c'est très grave. Toute cérémonie stimule la parole, mais quand il n'y a pas de mots, il doit y avoir des attitudes rituelles, comme prendre une poignée de terre et la jeter sur le cercueil, conseille Marie-Frédérique Bacqué. L'être humain veut se débarrasser de ce qui l'encombre, c'est-à-dire les émotions et les symboles. Notre évolution civilisationnelle va hélas vers cette dimension-là. L'absence d'émotion, c'est une tendance contre laquelle j'espère que s'élèveront les jeunes générations, mais qui peut inconsciemment les pousser se demander à quoi ça sert de faire des rituels ou prononcer des paroles.»

Hormis le Valhalla évoqué dans les films solo de Thor, l'idée d'un au-delà n'est pas non plus évoquée dans le Marvel Cinematic Universe (MCU). Tony Stark et Natacha Romanoff sont surhumains ou post-humains, mais leur âme n'est pas immortelle, ni éternelle.

Une vision jugée «appauvrissante» par la psychologue, co-autrice avec Michel Hanus du Que sais-je? Le Deuil: «Dans la symbolique de chaque société, il y a une chose fondamentale qui est la destination du mort. Cette idée d'un royaume des morts est révélatrice de notre besoin affectif, historique et social de donner du sens à notre mort» et donc de faciliter le travail du deuil.

Demain ne meurt jamais

L'autre deuil passé sous silence, car il n'a en fait jamais pu exister, c'est celui du public. Qui a cru un seul instant à la mort définitive de Black Panther et de Spider-Man en 2018? Juste après avoir assisté, médusé·es, à la désintégration de milliards d'êtres vivants, dont Star-Lord, Docteur Strange ou la Sorcière rouge, nous devinions déjà que les survivant·es allaient manifestement voyager dans le temps pour les ressusciter.

Quel geste ç'eut été, d'achever la Saga de l'Infini sur la victoire d'un méchant et la mort précoce et irrémédiable de plusieurs personnages! De quoi nous faire réfléchir à l'irrévocabilité des choses, à notre propre mortalité, aux notions de sacrifice ou de bien commun.

Mais non, car il faut ménager les fans et la poule aux œufs d'or, donc nous voilà un an plus tard, frétillant sur nos sièges, en décalage total avec des Avengers marqués par la mort d'êtres chers dont nous anticipions le retour. Leurs émotions en devenaient presque caduques, car si le deuil «c'est être face au réel absolu, c'est-à-dire à l'irréversible et à l'insubstituable», comme l'écrit Vincent Delecroix, dans l'univers Marvel, le réel n'est pas absolu, comme nous l'a prouvé Endgame.

Ce qui n'est pas expliqué, c'est qu'il existe en outre plusieurs milliers de terres alternatives en plus de la Terre-616, celle où se situe la continuité principale de la majorité des comics, et de la Terre-199999, où se déroulent les vingt-deux films Marvel sortis jusqu'à présent. La seule mention du multivers était, jusqu'à il y a quelques jours, planquée sur le tableau noir du Dr Erik Selvig dans Thor: Le Monde des ténèbres (2013), puis révélée par le film d'animation Spider-Man: New Generation (oscarisé en 2019), qui réunissait plusieurs hommes et femmes araignées venu·es d'univers parallèles.

Le 6 mai, la bande-annonce de Spider-Man: Far From Home introduit enfin le concept de multivers avec le personnage de Mystério, qui «vient de la Terre, mais pas la nôtre», et montre un Spider-Man dévasté par la mort de son mentor, Iron Man, se demandant s'il doit ou non le remplacer. Car si l'on savait déjà que le claquement de doigts mortel de Thanos avait affecté non seulement la Terre-616 mais l'univers tout entier, on y apprend désormais qu'il aurait également «percé notre dimension».

Y a-t-il un univers où Iron Man est toujours en vie, jouant avec Pepper et sa fille au bord d'un lac? Thor est-il quelque part champion du monde de Fortnite? «Une histoire formidable exige une fin formidable», affirmait l'an dernier le président des Studios Marvel, Kevin Feige, au New York Times.

Le cycle Avengers a bel et bien pris fin avec Endgame et la phase III du MCU s'achèvera cet été avec le nouveau Spider-Man, mais la Veuve noire devrait réapparaître dans son premier long-métrage solo en 2020! La même année, verra-t-on aussi Thanos, pourtant tué deux fois, dans le film Les Éternels?

Cinq ans avant Endgame, le film X-Men: Days of Future Past (les aventures des X-Men sont éditées par Marvel, mais c'est 20th Century Fox qui en détient les droits au cinéma) nous faisait déjà voyager dans le passé pour empêcher un futur sans mutants d'advenir.

La Sorcière rouge elle-même a le pouvoir de modifier la réalité et ne s'en prive pas, notamment dans la série de comics House of M, où elle crée une réalité alternative dans laquelle Spider-Man est marié avec Gwen Stacy et son oncle Ben toujours vivant, où Hawkeye n'est pas mort mais travaille avec Luke Cage…

Bref. Dans l'univers Marvel, rien n'est irréversible, donc rien n'est impossible. Même reprendre le costume et le nom d'un super-héros mort au combat. «Black Panther» n'est qu'un titre donné au roi ou à la reine du Wakanda, il est donc porté par T'Challa jusqu'à ce que sa sœur Shuri le récupère (dans les comics).

Personne n'est irremplaçable, même pas Captain America, qui lègue son bouclier –et son titre– à Falcon à la fin de Endgame.

Depuis la création de Marvel Comics, il y a quatre-vingts ans, un paquet de héros et d'héroïnes ont rencontré leur dopplegänger, leurs enfants alternatifs ou leur double maléfique, ont été tué·es, ressuscité·es, re-tué·es… Il n'y a pas un Captain Marvel, mais des centaines. En 2014, une femme (Jane Foster) remplace brièvement le roi de l'Ásgard et prend même le nom de Thor, déesse du Tonnerre.

Au Grand Rex, où j'ai vu Endgame, un enfant s'est mis à sangloter quand Tony Stark est mort. Puis un autre, et un troisième. Si Iron Man a expiré, comme le contrat qui liait Robert Downey Jr. aux studios Marvel, ces derniers vont-ils enterrer son personnage? Rien n'est moins sûr.

«Les héros ne naissent pas, ils sont créés», clamait le slogan du tout premier film Iron Man, sorti en 2008, inaugurant le MCU. Un héros en devient un lorsqu'un dessinateur ou une scénariste le décide. Et le multivers, c'est la panacée. L'opportunité pour Marvel d'introduire de nouveaux personnages à l'infini, d'effacer leur mort à l'envi et d'isoler ou faire coexister plusieurs franchises.

En guerre contre la fin

Avec un tel univers au potentiel illimité, c'est d'un véritable gant d'infinité dont disposent les studios Marvel. Le troisième Avengers s'appelait Infinity War, comme une métaphore de la guerre contre la finitude que mène depuis plusieurs années l'industrie du divertissement.

Hollywood profite de n'être pas soumis aux lois de notre réalité pour nous saturer de prequels, sequels, reboots et autres spin-offs plus ou moins (surtout moins) réussis: X-Files, Charmed, Twin Peaks, McGyver, Deadwood, Veronica Mars, Halloween, Sabrina et bientôt Matrix.

«Dans les années 1980, sur les vingt films ayant réalisé le plus d'entrées, six étaient des suites. Pour la présente décennie, c'est dix-sept films sur vingt», notait en 2018 la journaliste Amanda Hess.

Une boucle infinie comme une bulle réconfortante, qui pousse le public à rester dans sa zone de confort et lui épargne toute sensation trop forte. «La société de consommation dans laquelle nous vivons est aussi –et peut-être surtout– une société de consolation, qui vise à proscrire l'expérience du tragique», affirmait Vincent Delecroix sur France Culture.

Cette «fin des fins», comme la surnomme Amanda Hess, nous pousse à faire le deuil du deuil et crée un rapport différent aux œuvres. Comment envisager l'ultime épisode d'une série qui recommencera peut-être dans cinq ans? Pourquoi faire son deuil d'un personnage qui ressuscitera, un jour, dans un prequel?

«[Les fins] imprégnaient de sens ce qui les précédait et nous permettaient de réfléchir à ce que l'on venait de voir. Plus que ça, encore, elles nous faisaient nous sentir vivants. L'histoire finissait, mais pas nous. […] Nous avions besoin qu'une histoire se termine pour qu'elle fasse sens. Nous avions besoin que des personnages meurent pour que nos existences fassent sens», écrit-elle.

Avec le mot «FIN», c'est notre propre mortalité qui nous regarde dans les yeux. Alors, si «la fin fait partie du voyage», quand est-ce qu'on arrive?

FIN

Nora Bouazzouni Journaliste et traductrice

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