Culture

Romain Gary, le roman total dans la Pléiade

Temps de lecture : 11 min

La publication des romans et récits de Romain Gary dans la collection mythique marque une réconciliation de l'écrivain avec lui-même et avec ses détours, entre pseudonymes et écrits dissimulés.

Romain Gary derrière son bureau, rue du Bac à Paris, en 1971. | Jacques Robert / Éditions Gallimard.
Romain Gary derrière son bureau, rue du Bac à Paris, en 1971. | Jacques Robert / Éditions Gallimard.

L'attente du public est forte, et il est probable que l'entrée de Romain Gary dans la Pléiade, manière de brevet d'excellence littéraire, se fera sans trop de remous –bien qu'en France, le succès reste souvent suspect.

Romain Gary, auteur sans doute trop populaire, n'a pas été épargné par les critiques. Mireille Sacotte se souvient de la surprise de ses collègues universitaires lorsqu'elle entreprit de l'étudier; il était alors considéré comme un «mauvais écrivain».

Cette édition, assortie d'un important travail d'analyse et de contextualisation, lui rend justice en restituant une quinzaine de romans et récits dans leur continuité et leur diversité, sans rien omettre des débats auxquels ils ont donné lieu. L'œuvre et l'homme s'y avèrent indissociables, dans un jeu de piste permanent où les pseudonymes occupent évidemment une place essentielle.

Un ancrage dans la littérature populaire

Examinons d'abord la bonne fortune littéraire de Gary, romancier à succès. Au moment où le roman explore des voies nouvelles, lui maintient l'ancrage narratif, à peine troublé par de rares descriptions et portraits, où il «cherche la formule qui humanise un visage, non le lourd appareil descriptif qui détaillerait une apparence». Il aime «raconter des histoires, y prendre plaisir et communiquer ce plaisir»; il conserve le récit au moment où celui-ci est contesté. Pour Les Racines du Ciel, il assumera d'avoir opté pour «la force» au détriment parfois de la forme.

Par-delà ses références les plus nobles (Hugo, Gogol...) se glissent probablement d'autres influences, que l'on n'imaginait pas forcément. Ainsi d'Arsène Lupin, qui renvoie à son goût des pseudonymes: nul doute que le gentleman cambrioleur eût apprécié à sa juste mesure la formidable effraction du deuxième Goncourt.

De même, est-ce un hasard si parfois Gary glisse le nom de Rouletabille? Lady L., dans lequel une vieille aristocrate anglaise narre le sombre récit de sa jeunesse, entre père abusif, prostitution et attentats anarchistes, est empreint d'une ironie permanente que n'aurait pas renié Gaston Leroux.

Du personnage de Gromoff, croisement possible de la Ficelle et de Chéri-Bibi, à l'usage malicieux des italiques dont Leroux raffolait («Je suis le dernier anarchiste qu'il reste à l'Angleterre, on devrait tout de même me ménager...»), en passant pour le goût ironique du macabre, ce roman pourrait avoir été écrit par le père de Rouletabille.

Ajoutez Karl May, Alexandre Dumas, Jules Verne, Robert Stevenson: ces lectures de jeunesse hantent parfois le style de Gary, en conférant à ses textes le meilleur de la littérature populaire –un rythme alerte et un récit trépidant, sans rien ôter de la profondeur et du recul de la littérature dite «sérieuse». Et l'on n'oubliera pas le langage de Momo dans La Vie devant soi, qui doit beaucoup à la série des Petit Nicolas, comme l'a montré David Bellos.

La politesse du désespoir

L'humour s'impose comme une autre constante. Souvent grinçant, jouant puissamment avec l'autodérision («L'humour est une arme qu'on retourne contre soi»), il permet toutes les audaces et les relativise aussitôt. L'héroïsme du narrateur dans La Promesse de l'aube est balayé, succession de ratages ou de coups de chances.

Dans La Danse de Gengis Cohn, la noirceur de la Shoah se voit expédiée en traits cinglants. Ainsi de Schatz, ancien SS qui a une peur bleue du savon: «Il y a vingt-deux ans que je ne touche plus au savon, on ne sait jamais qui est dedans! [...] Qui c'est, hein?, hurle-t-il. Qui c'est, ce savon?» Avant d'être fusillé, Cohn fait un bras d'honneur aux nazis et leur montre son cul, ce qui scandalise l'officier, outré d'une telle indignité face à la mort.

Aucun registre ne lui semble étranger, «du grotesque rabelaisien à l'humour anglais, de la commedia dell'arte à l'ironie voltairienne, de la verve irrépressible à l'allusion souriante (sans oublier) le comique du langage», jusqu'à la verve féroce et jouissive de Vie et mort d'Émile Ajar, savoureux règlement de comptes avec le monde littéraire parisien. Le rire s'avère d'autant plus nécessaire qu'il s'adresse à la condition humaine dans ce qu'elle a de plus misérable, de plus tragique, pour lui rendre imparablement sa dignité.

«L'humour a été pour moi, tout au long du chemin, un fraternel compagnonnage: je lui dois mes seuls instants véritables de triomphe sur l'adversité. Personne n'est jamais parvenu à m'arracher cette arme, et je la retourne d'autant plus volontiers contre moi-même, qu'à travers le “je” et le “moi”, c'est à notre condition profonde que j'en ai. L'humour est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l'homme sur ce qui lui arrive.»

Romain Gary écrivant à son bureau, rue du Bac à Paris, en 1971. | Jacques Robert / Éditions Gallimard

Une lecture lucide de son temps

D'autres éléments s'invitent dans son œuvre, à commencer –et sa carrière diplomatique n'y est pas étrangère– par une attention lucide aux enjeux de son époque (Adieu Gary Cooper, Chien blanc) et même la prescience de ceux à venir.

Décrivant l'Afrique postcoloniale, entre corruption, népotisme et pillage des ressources naturelles, Les Racines du ciel (Prix Goncourt 1956) est «considéré comme le premier roman écologiste», puisqu'il relate le combat obstiné de Morel en faveur des éléphants menacés de disparition. Chien blanc évoque quant à lui la pollution automobile.

Dans La Vie devant soi, l'écrivain s'attache autant au sort misérable des enfants de prostituées qu'à la solitude des personnes âgées et aux questions de la fin de vie. Momo y observe que «les vieux et les vieilles [l'écriture inclusive, déjà, ndla] ne servent plus à rien et ne sont plus d'utilité publique».

Écrivant la biographie de son double, Émile Ajar, il en fait un Français réfugié au Brésil pour avoir pratiqué des avortements. Le manuscrit sera d'ailleurs transmis par Gisèle Halimi, signataire du «Manifeste des 343» et militante résolue de la dépénalisation.

Enfin, la sexualité irrigue fortement ses textes, parfois avec crudité, le plus souvent de manière allusive, avec force symboles phalliques, bien souvent tournés en dérision, jusqu'à la disparition du désir (Au-delà de cette limite, votre ticket n'est plus valable).

Par quel double me vois-je emporté loin de moi!(1)

Mais c'est évidemment le thème du double –et parfois de son absence– qui constitue le principal fil conducteur, jusqu'à définir, et peut-être constituer, l'œuvre elle-même. La plupart des romans portent la trace de tels dédoublements, où les identités établies sont toujours incertaines.

Dans La Vie devant soi, «l'éducation religieuse de Momo et de Moïse est interchangeable lorsque la situation commande faire passer un enfant juif pour un enfant arabe», note Kerwin Spire. Dans Clair de femme, une femme atteinte d'un cancer demande à son mari de l'aimer après sa mort, à travers une autre.

Dans Lady L., les anarchistes sont aussi des aristocrates. Leur histoire est authentifiée par une bibliographie fictive, qui renforce la coexistence permanente du réel et de la fiction, avec des références avérées et d'autres inventées, qui déroutent autant qu'elles séduisent.

Comme dans La Promesse de l'aube, le romancier ne promet pas la vérité, mais un récit. Il n'est ni biographe, ni historien. «Le jeu des sources devient ici un élément constitutif de l'esprit de l'écriture, à la fois érudite et mystificatrice», observe Marie-Anne Arnaud-Toulouse.

Et c'est pourquoi il faut prendre la dite «affaire Ajar» très au sérieux. «Une telle imposture avait un nom: cela s'appelait l'authenticité», affirmait Gary.

«Je me suis toujours été un autre»

L'obsession du dédoublement va peu à peu aller très au-delà d'une supercherie à la Lupin. Elle devient un élément-clé de la création littéraire chez Gary, qui rêve d'un «roman total».

Très tôt –vrai ou faux?–, le jeune Roman Kacew se cherche des pseudonymes, qu'il compose en usant de références puisées chez Stendhal ou Alexandre Dumas fils. Comme sa mère, il estime que Kacew («boucher», en yiddish lituanien) ne prédestine pas à une grande carrière artistique. Pour l'apprenti écrivain, la fabrication de pseudonymes semble aussi importante que l'écriture des livres –et de fait, elle la précède.

Dans ce roman entièrement écrit à la première personne du singulier et du pluriel, le «je» du narrateur est aussi celui de sa mère, un «nous» fusionnel où Gary construit le destin (voulu par) de sa mère.


Mina et Roman Kacew à la terrasse de l'hôtel Mermonts de Nice, vers la
fin des années 1930. | Collection Sylvia Stave-Agid

«Il ne suffit pas de venir au monde pour être né», écrit-il. Changeant de nom durant la Seconde Guerre mondiale, il s'affranchit de sa naissance et s'offre, à la fois par son engagement dans la France libre et par son écriture, une nouvelle naissance: «Le baptême de l'air et du feu est indissociable du baptême de la plume», constate Maxime Decout.

Dès lors, il n'aura de cesse de se réinventer, de renaître, à la fois pour lutter contre le vieillissement, pour explorer d'autres horizons stylistiques, mais aussi dans une logique humaniste. Car le roman est l'expérience de la «fraternité»: «On se met dans la peau des autres.» «Lorsque j'entreprends un roman, expliquait Gary, c'est pour courir là où je ne suis pas, pour aller voir ce qui se passe chez les autres, pour me quitter, pour me réincarner.»

Le romancier écrit plusieurs de ses textes en anglais, les traduit, s'offrant ainsi un autre langage (sans oublier évidemment de donner des pseudonymes à ses traducteurs ou traductrices). Au-delà du cache-cache avec lui-même et son lectorat, «l'auto-traduction est une transmutation qui le conduit à créer de toutes pièces ce traducteur fictif et à relancer le bal des pseudonymes là où personne ne s'y attendrait. Car écrire dans une langue étrangère, c'est se déprendre de ses habitudes de parole et de pensée».

L'aventure Ajar

Évidemment, le pseudonyme –ou plutôt hétéronyme– Émile Ajar pousse au paroxysme ce dédoublement. Pseudo s'avère un implacable exercice de schizophrénie littéraire. Écrit à la première personne, avec des phrases mal construites, parfois conclues de manière abrupte, dans lesquelles surgissent maladresses et se fait entendre un accent («proxynète», «manicure», «travestite»), La Vie devant soi est en quelque sorte écrit à six mains: Gary, Ajar, Momo.

Certains critiques se sont acharnés contre lui, disant: «C'est un étranger, il parle mal le français.»

«Il ne faut surtout pas réduire ce projet à une simple supercherie littéraire destinée à tromper la critique, par désir de vengeance contre les milieux littéraires parisiens. Renaître sous le nom et sous le masque d'Ajar, c'est pour Gary obéir plus profondément à une nécessité qui est d'ordre à la fois existentiel et esthétique», pour se protéger «d'une peur d'être Gary, de n'être que Gary, de radoter, de se singer», analyse Denis Labouret.

L'auteur a souffert d'une image figée que lui a collée la critique, mais il entend surtout renaître, écrire un autre premier livre: «Recommencer revivre, être un autre fut la grande tentation de mon existence.» Symboliquement, dans Gros-Câlin, Ajar mue, mettant en scène un python, un animal qui se débarrasse souvent de sa «vieille peau».

Le casse littéraire du siècle

L'année 1974 marque l'apogée de ces dédoublements: «L'aventure du devenir autre semble ne plus connaître de limites.» Il publie Les Têtes de Stéphanie sous le nom de Shatan Bogat, qu'il munit d'une biographie toute romanesque: cet Américain vit en Inde, a été journaliste et a reçu le prix Dakkan (qu'aucun autre écrivain n'a jamais décroché, puisqu'il n'existe pas –ce dont personne ne s'avise), pour un roman lui-même fantôme, Seven years in fire.

Le manuscrit est rédigé en anglais, à charge pour Gallimard de le traduire. La traduction ne convient pas à Shatan, aussi Romain Gary traduit-il lui-même son propre texte, en inventant la traductrice Françoise Lovat. L'année suivante, il fait traduire sa traduction en anglais, pour le publier en Angleterre sous le nom de René Deville. Merveilleuses «contorsions identitaires», fabuleux «carrousel des impostures»: Borgès n'aurait pas fait mieux.

En mai 1974, Gary publie La Nuit sera calme, un entretien avec son ami François Bondy, qu'il rédige lui-même avec son accord: «Le texte est l'occasion d'un dédoublement radical jusque dans sa forme, une conversation où Gary se met à distance de lui-même en soufflant à Bondy des questions parfois mordantes et offensives, qui le mettent en difficulté et à l'épreuve.» En septembre de la même année, il publie Gros-Câlin, le premier des quatre romans signés Émile Ajar.

De cette renaissance, ce recommencement du premier roman, cette réincarnation, surgissent à la fois un écrivain entièrement fabriqué et son œuvre, un «roman total» d'une modernité résolue.

Dans ce que signe Ajar, «l'invention verbale, les dispositifs narratifs et les statuts des personnages n'ont rien à envier aux innovations des nouveaux romanciers», observent Mireille Sacotte et Denis Labouret. Ajar s'est affranchi de Gary, et malgré quelques ressemblances ou citations, personne ou presque ne fait le rapprochement.

La suite est connue, qui mène à un second Goncourt –refusé, mais décerné.

En décembre 1980, Romain Gary se suicide, d'une balle dans la tête.

«Moi ce qui m'a toujours paru bizarre, c'est que les larmes ont été prévues au programme. Ça veut dire qu'on a été prévu pour pleurer. Fallait y penser.» | Mu via Wikimedia Commons

Suivront les aveux du prête-nom Paul Pavlowitch en 1981, puis le testament littéraire de Gary, Vie et mort d'Émile Ajar, publié peu après, dans une course folle à la vérité.

«Et les échos qui me parvenaient des dîners dans le monde où l'on plaignait ce pauvre Romain Gary qui devait se sentir un peu triste, un peu jaloux de la montée météorique de son cousin Émile Ajar au firmament littéraire alors que lui-même avait avoué son déclin dans Au-delà de cette limite, votre ticket n'est plus valable... Je me suis bien amusé. Au revoir et merci.»

Le roman total au Panthéon

La réconciliation post mortem des pseudonymes, par-delà l'étonnement qu'elle suscita, invite à regarder l'œuvre dans son ensemble, pour s'étonner de sa diversité et de son altérité: «De la mise en abyme d'Éducation européenne à la polyphonie labyrinthique des Racines du ciel, de la voix narrative fantastique de La Danse de Gengis Cohn à la temporalité extensive des Enchanteurs, des jeux de miroir vertigineux d'Europa à ces autofictions avant la lettre que sont La Promesse de l'aube et Chien Blanc, l'œuvre de Gary est riche de romans et de récits qui sont bien loin de se soumettre aux modèles hérités.» Gary l'ancien préfigurait Ajar le moderne.

Notons enfin le paradoxe résultant de ces multiples identités. Certes, Romain Gary fustigea la critique littéraire française, paresseuse et corrompue («renvois d'ascenseurs»), mais par sa vie formidablement romanesque, il lui a fourni la trame d'une paresse supplémentaire: inutile de lire les livres lorsque le processus créateur leur apparaît supérieur.

«La critique en France, je vais vous dire, ne juge jamais un livre, mais une personnalité. Et il se trouve que la mienne les agace depuis longtemps. On m'a toujours fait la gueule à Paris. Qu'ils insinuent donc ce qu'ils veulent. Je suis un vieux chien de soixante-et-un ans et je les emmerde.»

Peu importe: en écrivant sa propre légende, il a rejoint la cohorte des grands écrivains dont on peut révérer la stature sans les avoir vraiment lus. Comme Hugo, il se décline en spin-off. Désormais édité dans la bibliothèque de la Pléiade, il voisine avec le grand Victor et tient ainsi pour l'éternité sa Promesse de l'Aube.

«Elle ne m'écoutait pas. Son regard se perdit dans l'espace et un sourire heureux vint à ses lèvres, naïf et confiant à la fois, comme si ses yeux, perçant les brimes de l'avenir, avaient soudain vu son fils, à l'âge d'homme, monter lentement les marches du Panthéon*, en grande tenue, couvert de gloire, de succès et d'honneurs.»

«*Oui, je sais.»

1 — La citation exacte de Racine dans Phèdre est: «Par quel trouble me vois-je emporté loin de moi!» Retourner à l'article

Romans et récits, de Romain Gary
Tome 1 (63 €): Éducation européenne, Les Racines du ciel, La promesse de l'aube, Lady L., La Danse de Gengis Cohn.
Tome 2 (66 €): Adieu Gary Cooper, Chien Blanc, Les Enchanteurs, Gros-Câlin (Émile Ajar), La Vie devant soi (Émile Ajar), Pseudo (Émile Ajar), Clair de femme, Les Cerfs-volants, Vie et mort d'Émile Ajar.

Album Romain Gary offert pour l'achat de trois volumes, écrit par Maxime Decout.

Parution le 16 mai 2019.

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