Santé / Sciences

Mon phallus et mon néant

Temps de lecture : 8 min

Sorti l'an dernier, le film anti-psychanalyse de Sophie Robert «Le Phallus et le Néant» entreprend un démontage en règle de la discipline. Mais avec un brin de mauvaise foi.

Le phallus et le néant a relancé les polémiques et les accusations de sexismes envers la psychanalyse.  | Isai Ramos via Unsplash
Le phallus et le néant a relancé les polémiques et les accusations de sexismes envers la psychanalyse.  | Isai Ramos via Unsplash

Film de la réalisatrice Sophie Robert –Le mur, la psychanalyse à l'épreuve de l'autisme (2011) et Hold up sur la psychologie (2019)–, Le phallus et le néant a relancé les polémiques et les accusations de sexisme envers la psychanalyse. Nous avons proposé à la psychologue Emmanuelle Laurent, YouTubeuse sous le pseudo Mardi Noir et autrice de Comme psy, comme ça (Payot, 2018) de le regarder pour nous.

Trop. Trop riche. Trop de matière. Trop sucré, trop salé, trop gras. Le sentiment d'être gavée à un propos, une adhésion forcée, des arguments à la pelle pour démontrer que la psychanalyse est un monstre sans scrupule, prête à vous dévorer lentement, à vous faire perdre toute estime de vous, tout en vous ruinant méthodiquement jusqu'au dernier centime.

Le phallus et le néant, de Sophie Robert, est construit sur trois angles différents:

  • des paroles d'analystes non développées telles que «la Femme n'existe pas», «il n'y a pas de rapport sexuel» ou encore, entre autres «les pédophiles sont amoureux des enfants»;

  • des séquences animées mettant en scène une psychanalyste méchante-sorcière-laide-vénale qui va détruire progressivement une jolie jeune femme pleine de doutes;

  • des témoignages de patientes qui ont fait de très mauvaises rencontres avec différent·es soignant·es psychanalystes ou d'orientation analytique.

Ces témoignages sont les moments les plus intéressants du film. Trois femmes ont trouvé un lieu où raconter leur histoire et peut-être que la rencontre avec Sophie Robert a permis d'inscrire quelque chose de cette maltraitance clinique. Elles ont toutes trois eu affaire à des psychiatres et psychanalystes qui ont douté de leur parole, qui les ont culpabilisées, voire les ont effrayées.

Ceci étant dit, des soignant·es violent·es, on en trouve malheureusement dans tous les corps de métier. Sous-entendre que cette violence est inhérente à la discipline psychanalytique est malhonnête: je ne remets pas en cause la gynécologie parce qu'à 25 ans ma gynécologue s'est foutue de moi, alors que j'avais les jambes écartées sur l'étrier, car j’étais incapable de laisser passer le spéculum et qu'elle m'a rétorqué: «Vous êtes trop crispée, je vais sortir le spéculum pour vierges.»

Je continue aussi de me faire le dépistage des IST malgré la métaphore douteuse du médecin prescripteur pour l'auto-frotti: «Ma belle, c'est simple, vous vous l'enfoncez bien profond, vous faites trois fois le tour du pâté de maison et hop, emballé c'est pesé.»

J'appellerai encore SOS Médecins après avoir signalé celui qui, en examinant ma gorge, m'a dit tout bas: «J'aime bien examiner absolument tous les trous.»

Bref des erreurs de casting, il y en a partout. Trouver le ou la bonne soignante est difficile dans tous les domaines. Cependant, il est vrai que tomber sur quelqu'un de malintentionné quand on est en détresse psychique reste ce qu'il y a de pire. C'est sur cette peur que se fonde le film de Sophie Robert: bien qu'en souffrance il se pourrait que le ou la psy que vous allez voir soit bien plus taré·e que vous et vous glisse dans l'oreille des pensées perturbantes, embarrassantes et aliénantes. La pire de ces pensées serait, selon la réalisatrice, une pensée machiste et sexiste véhiculée par la doxa analytique.

«La Femme n'existe pas»

Cette phrase, Lacan l'a prononcée en 1971, dans le séminaire livre XVIII, D'un discours qui ne serait pas du semblant. Dite comme ça, elle est très provocatrice. Et on n'y comprend rien. Parce que je suis une femme et que je suis en train d'écrire cet article, a priori j'existe, non? À ce sujet de la négation de la femme par la psychanalyse, le documentaire enchaîne les propos de psychanalystes usant de tous les termes évoquant cette négation: «vide», «trou», «rien». Si bien que j'ai failli me mettre un doigt pendant la projo pour combler l'absence.

Blague à part, il incombe à chacun·e, dans sa singularité, d'appréhender sa relation à son sexe et à son genre. Toutes les petites filles ne ressentent pas un vide, certaines découvrent leur clitoris très tôt, d'autres vont se vivre sans pénis. C'était mon cas. Et j'avais la rage. Ceci étant dit, on peut poser une hypothèse générale: «La Femme n'existe pas», info ou intox?

Lacan dira aussi que «les femmes existent», mais qu’il n'y a pas d'universel pour désigner «la Femme».

En 1973, dans le séminaire livre XX, Encore, Lacan dira aussi que «les femmes existent», mais qu’il n'y a pas d'universel pour désigner «la Femme». D'une phrase présumée sexiste, on fait un saut dans le féminisme. Et l’Homme alors, existerait-il? On a presque envie de répondre: malheureusement, oui. Il existe bien une norme masculine. Notre langue française elle-même est dominée par le masculin. #MeToo a montré combien les femmes doivent se soutenir pour se faire entendre.

Dire que «la Femme n'existe pas» c'est en fait refuser d'attribuer un discours normalisant aux femmes. Dans ce monde dominé par le masculin, c'est faire de ce «continent noir»(1), de ce mystère, de cette obscurité qu'est le désir d'une femme une invention propre à chacune et non une oppression discursive. Parce que ce trou, ce vide, ce rien, ce néant fait peur et est la cause de bien des violences.

La mère, mère des tous les maux

Que les hommes se rassurent, ils peuvent tout à fait occuper la place de mère. On parle de figure maternelle qui peut être incarnée par un·e des deux partenaires, voire les deux, ça ne change rien au business.

L'un des reproches sous-entendu par le film, c'est la culpabilisation à outrance des mères. Et, finalement, que chaque patient·e trouvera à redire au comportement de ses parents et s'isolera au point de ne plus les voir. Encore une fois, ça peut arriver, pour le pire ou pour le meilleur –mais chaque cas est particulier.

Il peut bien sûr y avoir des abus de certain·es psychanalystes quant à cette culpabilisation maternelle mais ce serait, de leur part, céder systématiquement à la simplicité... car les mères culpabilisent déjà très bien toutes seules, la plupart du temps. L'idée, en psychanalyse, c'est plutôt que chacun·e se responsabilise, à sa façon, quelle que soit la place qu'il ou elle occupe. Ça oblige à se questionner, à questionner ses proches, ça peut générer des conflits, ça peut aussi apprendre à parler, à échanger, à écouter les autres. Parfois ça demande un peu de courage.

Les psychanalystes pointent seulement le fait que dans le giron maternel, il peut faire TROP bon vivre.

Mes parents habitent dans le sud de la France. Ma mère, il y a quelques années, venait souvent à Paris pour rendre visite à ma grand-mère. Elle dormait alors chez moi, où il n'y a qu'un lit. Nous couchions côte à côte. Puis un jour, j'en ai eu assez et j'ai demandé: «Pourquoi tu ne vas pas chez tes amis qui ont une chambre en plus?» Ma mère de me répondre: «Ils sont un peu plus loin que toi pour aller chez ta grand-mère.» C'était vrai. N'empêche, à cette époque-là, dormir avec ma mère devenait insupportable et source d'angoisse. Je le lui ai expliqué avec tous les mots possibles. «Oh tu exagères Manu, fais un effort!», qu'elle a dit. Alors j'ai sorti l'artillerie lourde: «Maman quand tu dors avec moi, ça m'excite fort.» Pure provocation. Ça a fonctionné. Elle n'a plus jamais mis les pieds dans mon lit.

Les psychanalystes pointent seulement le fait que dans le giron maternel, il peut faire TROP bon vivre. Ce «trop» peut générer des angoisses, des peurs, des culpabilités, des excitations. Parfois, il peut être bienvenu d'aider un peu ses parents à nous lâcher la grappe (bisous maman, je sais que tu me lis). La psychanalyse aide sur ce point. Elle n'est pas là pour accentuer la haine que nous pouvons ressentir à l'endroit de nos parents (ou cet éternel amour entier et incompressible); au contraire, elle permet de prendre position dans le monde qui nous entoure, sans dénier nos fragilités.

Je n'en veux pas à ma mère en tant qu'être humain, mais j'ai pu en vouloir au fantasme que je me suis fait d'elle. Pareil pour mon père, pareil pour tous les autres, idem pour les sentiments d'amour. Un jour le fantasme se traverse et on est un peu plus serein. Le portefeuille dépouillé, certes, mais plus serein.

Sexualité infantile

Le rapport des enfants au sexe est le point bouillant du film, à tel point qu'on brûlerait bien tous les livres de Freud sur le sujet tellement il est insupportable d'en entendre parler. Pourtant, pour rappel, si on attachait les enfants à leur lit la nuit il y a quelques siècles, ce n'était pas pour les empêcher de tomber mais bien pour juguler la masturbation.

Parler de sexualité infantile n'a pas pour vocation d'amoindrir les méfaits de la pédocriminalité, comme sous-entendu par le film. Il est hors de questions d'utiliser cet argument pour expliquer à un tribunal que c'est aussi le désir de l'enfant. S'il y a eu des dérives dans les jugements et qu'il y en a encore, il faut mettre ça sur le compte d'une société qui n'arrive pas à appliquer les propres lois qu'elle met en place. Pourtant la loi est claire: un adulte n'a pas à entretenir de quelconque manière un commerce sexuel avec un enfant et dire que l'enfant l'aurait réclamé n'est pas une circonstance atténuante. Voilà le problème.

«Le phallus et le néant», c'est bien quand on ne veut pas en savoir plus sur la psychanalyse.

Parce que, oui, les enfants ont une sexualité. Mais ça ne doit jamais justifier le fait d'être une proie. Cette sexualité se construit petit à petit, par le plaisir que l'enfant prend sur son propre corps. Si elle n'a pas le contenu génital que l'adulte confère à la sexualité, l'enfant va vite s'apercevoir qu'il y a des choses qui ne se font pas en public, comme se toucher devant les autres, car ça relève de l'intime. Cette interdiction qui porte sur la masturbation est émise par l'adulte. Cet adulte porte en lui le caractère sexuel de l'interdit.

On aura beau tourner la question dans tous les sens, on tombera toujours d'accord: se tripoter au grand jour n'aide pas le vivre ensemble. Et ça, petit·e, on le comprend assez tôt. Pour continuer de grandir sereinement, on le range dans un coin de notre tête, ça s'appelle le refoulement. Mais refouler n'est pas oublier. On a le droit d'en parler parce que ça revient en rêve, ça existe, ça se rappelle à nous parfois de façon choquante, sidérante. Avoir un lieu pour mentionner ces réminiscences est précieux.

En somme, ce film m'aura appris une chose: Le phallus et le néant, c'est bien quand on ne veut pas en savoir plus sur la psychanalyse. Il permet de se forger une idée caricaturale de la discipline et, il faut l'admettre, Lacan est imbitable, du moins si on ne l'étudie pas. Mais je ne vois pas bien en quoi cela critique la discipline. Le film la ridiculise, ça oui! Hélas, je pense pouvoir faire le même film dans tous les domaines, et ça ne permettra pas de faire avancer le schmilblick. Alors en attendant, je garde mon phallus et mon néant, bien au chaud, avec moi.

1 — Formule freudienne pour désigner le «mystère féminin». Retourner à l'article

Emmanuelle Laurent Psychologue

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