Politique

L'opposition entre progressistes et nationalistes est simpliste, voire dangereuse

Temps de lecture : 12 min

Ce clivage annihile le débat nécessaire sur les contours de l’Union européenne et risque d’abonder le camp des abstentionnistes.

Emmanuel Macron et Marine Le Pen lors du vote du second tour de la présidentielle 2017 | Montage AFP / Alain Jocard, Eric Feferberg / AFP / Pool
Emmanuel Macron et Marine Le Pen lors du vote du second tour de la présidentielle 2017 | Montage AFP / Alain Jocard, Eric Feferberg / AFP / Pool

C'est peu dire que le clip dévoilé début mars par La République en marche pour la campagne des européennes est une caricature. Des images d'inondations, de manifestations violentes, d'arrivées de migrants… Sur une bande-son de cœur qui bat. Le commentaire emprunte un discours d'Emmanuel Macron: «Vous n'avez pas le choix.» Nationalistes contre progressistes. Ceux qui veulent détruire l'Union européenne et ceux qui souhaitent la sauver, coûte que coûte. Moi. Ou le chaos.

Jouer la carte de la peur

«C'est une posture de combat, strictement électoraliste, analyse Jean-Marc Ferry, philosophe de l'Union européenne. C'est un grave inconvénient dans un moment où les citoyens ne voient pas très clair dans les enjeux de cette élection, qui souffre d'un manque de réponses et d'offres politiques. L'inconvénient majeur de cette posture court-circuite le vrai débat sur l'UE en renforçant l'illusion maintenue dans les médias: “Êtes-vous pour ou contre l'UE?”. Et une Europe politique souhaitable n'est pas forcément cette Union européenne pour beaucoup d'entre nous.»

D'autant que cette posture «simplificatrice et réductrice» selon Fabien Escalona, politiste et journaliste à Médiapart, annihile toutes les autres sensibilités politiques qui échapperaient à ce dualisme de circonstance. «Cette critique est finalement un équivalent soft de “fasciste” et une forme de délégitimation d'une opinion. Cette étiquette infamante est utilisée comme arme rhétorique. A minima cela ne contribue pas à l'élévation de l'esprit ni du débat public.»

En parallèle, Marine Le Pen a largement alimenté le pendant de cette grille de lecture macroniste. Lors de la campagne présidentielle de 2017, elle exhorte une opposition entre «mondialistes» et «patriotes».

L'autre face d'une même pièce en somme, qui nourrit l'affrontement entre les deux partis en tête des sondages de ces européennes, jouant la partition d'un match retour de la présidentielle. Une confrontation directe assumée encore ce 9 mai, face à la presse, lors d'un sommet européen à Sibiu, en Roumanie par le chef de l'État: «Je mettrai toute mon énergie pour que le Rassemblement National ne soit pas en tête.»

Ainsi, à l'instar du Rassemblement national, Emmanuel Macron jouerait la carte de la peur en établissant cette dichotomie et ne pourrait convoquer d'autres arguments pour légitimer son modèle, selon la spécialiste de philosophie politique Chantal Mouffe: «Il tente de nous convaincre que c'est lui ou le chaos, donc “les fachos”. Nous sommes dans une crise de l'hégémonie néolibérale, de la globalisation et de la post politique: ni droite ni gauche, plus de frontières. C'est aujourd'hui ce qui est remis en question par les “gilets jaunes” par exemple. Tous ces mouvements ont en commun la critique de ce que j'appelle la post-démocratie. On nous présente un système sans alternative: C'est notre destin, le “there is no alternative” porté il y a quelques années par Margaret Thatcher. Il faut absolument reconstruire des frontières politiques.»

Ce positionnement forcerait ainsi Emmanuel Macron à défendre une forme de statu quo sur les contours de l'UE, portée sur le libre marché, même s'il s'en défend, en tentant de porter la mise en œuvre d'un véritable espace politique. L'électorat semble de plus en plus fatigué par ce non choix dans lequel on souhaite le contraindre.

«Ce clivage interdit d'exprimer que l'UE aujourd'hui ne fonctionne pas et que nous en voulons une autre», détaille Shahin Vallée, ancien conseiller économique d'Emmanuel Macron et d'Herman Van Rompuy, ex-président du Conseil européen. «À la fin, cela donne aux nationalistes et populistes, peu importe comment on les appelle, le monopole de la critique de l'Europe actuelle. Cela les nourrit et renforce leur position contestataire.»

La mise en scène de cet affrontement oblitérerait donc le nécessaire débat sur «quelle Europe voulons-nous?» et gommerait les disparités réelles entre les programmes des différentes familles politiques en lice pour ces européennes.

«C'est aussi le rôle des partis politiques que d'imposer des enjeux plus larges. À défaut, les électeurs vont se désintéresser»

Manuel Lafont Rapnouil, directeur d'un think tank pan-européen

Pourtant, force est de constater qu'à quelques jours du scrutin, la campagne reste atone et que ces questions fondamentales sont, comme souvent, reléguées aux calendes grecques.

«Quand parlons-nous d'environnement, des questions de justice sociale, d'économie, du chômage, des politiques d'emploi?», s'agace Manuel Lafont Rapnouil, directeur parisien du bureau de l'ECFR, le conseil européen des relations internationales, un think tank pan-européen. «Cette polarisation induit un effet de court terme et pendant ce temps, nous ne parlons pas de ces thèmes là! Il y a une responsabilité des autres partis. C'est aussi leur rôle que d'imposer des enjeux plus larges. À défaut, les électeurs vont se désintéresser et grossir les rangs des abstentionnistes.»

Depuis 1979 et la première élection des europarlementaires au suffrage universel direct, l'abstention n'a fait qu'augmenter. En 2014, seuls 42% des Européen·nes se sont rendu·es aux urnes. Un taux qui devrait rester sensiblement identique selon les dernières vagues de sondages réalisées. Une réalité qui démontre que les enjeux de ces élections sont peu évidents pour les citoyen·nes. À titre de comparaison, le référendum sur la constitution de 2005 avait mobilisé près de 70% du corps électoral.

OPA sur la défense de l'Europe

«Cette fracture s'est imposée à nous, se justifie Stéphane Séjourné, directeur de campagne de LREM. Ce n'est pas une construction, on ne l'a pas fait pour écraser les sensibilités politiques pro-européennes.» Pour lui, l'objectif reste de désigner l'adversaire: «Comme en France, il y a un risque de voir les nationalistes et les populistes creuser l'écart au sein des institutions européennes. Et si aucune majorité n'est possible au Parlement européen sans les nationalistes, nous pourrons laisser tomber tous nos débats d'idées.»

Pascal Durand, transfuge d'Europe Écologie-Les Verts et candidat sur la liste LREM, rappelle que cette lecture d'une opposition entre nationalistes anti-européens et pro-européens préexistait dans le camp des fédéralistes jusqu'en 2015. La crise grecque, qui a conduit à un maintien coûte que coûte, et à vil prix, du pays dans la zone euro, puis le Brexit, ont largement rebattu les cartes dans le camp des anti-européens: «Extrême droite et droite radicale, xénophobe et nationaliste, se disent maintenant pro-européennes et ont changé leur discours. Il y a ceux qui veulent une Europe des nations, c'est-à-dire un détricotage pur et simple de l'Union, et ceux qui veulent la sauver. Ils sont déjà au pouvoir en Autriche, en Pologne, en République tchèque, en Estonie, en Hongrie, en Italie, en Grande-Bretagne. Alors maintenant, il faut qu'on s'adapte! Le combat qu'il faut mener, c'est celui de la défense de l'UE, car tous les débats qui en découlent, de l'Europe sociale, de l'environnement, sont d'abord liés à cette condition nécessaire qui est de préserver l'Union de ceux qui veulent la détruire.»

«Ce clivage est plutôt préoccupant parce que cela bipolarise le débat, analyse Stéphane Séjourné. J'aurai préféré des débats de sensibilité sur l'UE… Mais cela a le mérite de pousser les gens qui défendent les fondamentaux à se regrouper sur l'essentiel.»

Force est de constater qu'à gauche, l'union est une chimère. Face à cette réalité, Pieyre-Alexandre Anglade, député des Français de l'étranger et porte-parole de la campagne de LREM est sévère: «Est-ce que la gauche française est responsable, eu égard aux enjeux historiques qui se posent à l'Europe et aux Européens? Yannick Jadot, Benoît Hamon, Raphaël Glucksmann, se sont des Européens tièdes, qui préfèrent le confort de leur petite chapelle que la défense des intérêts européen. Si leur intérêt était l'Europe et non leur parti, ils travailleraient ensemble!»

Pourtant, cette position critique vis-à-vis de l'irresponsabilité de la gauche est loin de faire l'unanimité au sein même de la liste de La République en marche. «Il ne faut pas jeter le discrédit via cette terminologie! Ce n'est pas bien!», s'emporte Pascal Durand. «Il ne faut surtout pas disqualifier les pro-européens entre eux. Je ne suis pas moins pro-européen que Nathalie Loiseau ou Pascal Canfin. Yannick Jadot ne l'est pas moins que l'eurodéputé Alain Lamassoure. Il ne faut pas qu'on se déclasse les uns les autres sur cette question, car après les élections européennes, nous devrons avoir collectivement des discussions sérieuses.»

Cette tentative d'OPA sur la défense de l'Union fait ostensiblement grincer des dents dans les rangs de l'opposition à Emmanuel Macron, et à raison selon Yves Bertoncini, président du Mouvement européen français et spécialiste des questions européennes: «Il est intellectuellement contestable de se réapproprier l'UE via cette fracture nationalistes/progressistes. Historiquement, c'est bien la droite et la gauche qui ont construit l'Europe.»

Progressistes contre nationalistes? Un mythe absolu

Pourtant, d'après une étude menée sur tout le continent par le think tank ECFR, pour beaucoup d'électeurs et électrices, il n'y a pas d'opposition entre identité européenne et identité nationale. Elles ne seraient donc pas exclusives et nous pouvons nous sentir appartenir à une entité nationale et être, en même temps, européen·ne. «Opposer ces identités est une erreur, selon Manuel Lafont Rapnouil. Opposer progressiste et nationaliste est par conséquent aussi une erreur, parce qu'elle se base sur cette faute là.»

Être européen·ne, est-ce aussi important à vos yeux que votre propre nationalité? | Graphique tiré de l'étude du think tank ECFR

Les partisan·es de l'Union européenne n'ont pas seulement augmenté, leur sentiment d'appartenance n'a jamais été aussi haut depuis vingt ans. Selon l'étude de ECFR menée, entre autres, par le politiste bulgare Ivan Krastev, ce clivage d'une lutte entre nationalistes et progressistes relève d'un mythe absolu: «La majorité des Européens veulent du changement, mais ils le concrétisent de manière très différente de part et d'autre du continent. Ainsi, ils ont pu voter pour un parti d'extrême droite anti-immigration aux Pays-Bas, mais pour une femme progressiste à l'élection présidentielle en Slovaquie!», rappelle-t-il dans une tribune publiée par le New York Times.

Selon lui, «tout le monde hait le statu quo, mais celui-ci relève toujours d'un contexte local. Les électeurs européens sont en colère, confus et nostalgiques d'un passé glorieux mais dont ils ne se souviennent guère. Ils sont mus par des idées contradictoires et leurs choix sont gouvernés par leurs émotions, de telle sorte qu'ils peuvent changer de camp politique rapidement, à la suite d'événements. En somme, la politique européenne n'est pas polarisée, mais s'apparente plutôt à un tourbillon chaotique».

Les nationalistes ne sont pas un bloc homogène

Face à cette réalité, il faut également nuancer ce que peut ébaucher ce bloc nationaliste. Ainsi, il n'existe pas de ligne de fracture uniforme au sein de ces familles politiques.

«Une analyse des alliés potentiels de Matteo Salvini et Marine Le Pen démontrent qu'ils ont mis de l'eau dans leur vin», souligne un habitué des couloirs du Parlement européen. «Salvini dit: Nous avons un problème de géographie, car nous sommes au sud de l'Europe. Il nous faut plus de solidarité européenne dans la prise en charge des réfugiés… Donc il nous faut plus d'Europe! Viktor Orbán, en Hongrie, ou le PIS, en Pologne, ne sont pas du tout sur cette ligne.»

Ainsi, certains sont très réticents à la levée des sanctions vis-à-vis de la Russie et d'autres considèrent qu'elles sont mauvaises pour leur économie. Les clivages sont également différents autours des enjeux de la gouvernance de la zone euro. Aussi, les Polonais·es ne veulent pas de migrant·es, mais appellent de leur vœux une coopération militaire et des fonds structurels. De leur côté, les Hongrois·es bénéficient des fonds structurels, mais ne souhaitent pas accueillir de migrant·es. De facto, les camps sont très différents les uns les autres, ce qui oblige à des compromis… et cette réalité risque bien d'oblitérer les tentatives de constitution d'un groupe commun au sein du Parlement européen.

Progressisme: un emprunt problématique

L'usage même du terme de progressisme par LREM et Emmanuel Macron pose également question. À l'origine plutôt utilisée dans le camp socialiste, l'expression aurait été préemptée par le président de la République, selon Emmanuel Maurel, eurodéputé sortant et candidat La France insoumise. Il aurait fait main basse sur tout un corpus idéologique et sémantique de la gauche: «C'est un vol manifeste! Révolution, d'abord. Macron a écrit un livre dont le titre est Révolution, puis la reforme, et enfin, le progressisme. Ils ont sali le mot de progressisme. On n'ose plus se revendiquer comme progressiste. Le peut-on quand des hommes politiques comme Guy Verhofstadt [député européen libéral belge, ancien Premier ministre, ndlr], Frans Timmermans [tête de liste européenne des socialistes et démocrates, ndlr], Jean-Claude Juncker [président de la commission européenne, ancien Premier ministre luxembourgeois et membre du parti conservateur européen, ndlr] se revendiquent comme progressistes? Qu'ont-ils fait pour le progrès social? Or, ce dernier ne vaut que s'il est partagé par tous, pas juste par quelques-uns.»

«Dans la moitié de l'Europe, le progressisme veut dire de gauche.»

Un observateur bruxellois

Cette tentative de coloration progressiste participe de la stratégie du «en même temps» chère à Emmanuel Macron, quitte parfois à être peu lisible à l'extérieure de nos frontières: «Dans la moitié de l'Europe, le progressisme veut dire de gauche. Pourtant, en France, LREM est une resucée de l'UDF, donc libéral sur l'économie et la société, analyse un observateur bruxellois. Progressiste en Pologne, cela signifie “communiste des années 1970”. La traduction internationale de cette grille de lecture est, quoi qu'on en pense, “libéral”. Mais en France, ce terme n'est pas utilisable, c'est quasiment un gros mot qui renvoie à Thatcher!»

De Thatcher à Tony Blair, les allusions et emprunts aux dirigeants du Royaume-Uni sont souvent convoqués quand il s'agit de définir le macronisme. «Cela me rappelle les partisans de la troisième voie de Tony Blair», se remémore Fabien Escalona. «Cette idée d'aller de l'avant, contre ceux qui vont en arrière. On n'utilise pas de notion de déplacement de droite à gauche sur un échiquier politique, mais bien d'avant en arrière. En somme, une manière de se figurer qu'ils sont le nouveau monde et qu'ils forgent l'avenir.»

Stéphane Séjourné en assume toutefois l'usage: «Ce clivage existe. L'utilisation du terme progressiste a permis à Emmanuel Macron de gagner l'élection présidentielle. C'est le rassemblement des pro-européens pour reformer, dans un espace central, de gauche comme de droite, pour remettre la France du bon pied. C'est le slogan “France is back” qui permet de rassembler tout ceux qui sont porteur d'une fibre sociale.»

Pourtant, dans un Parlement et des institutions européennes dont les alliances seront à recomposer dans quelques semaines, le directeur de campagne LREM admet que son exportation aux voisins reste encore à finaliser: «Les débats politiques des partis ne correspondent plus au débat que tiennent les citoyens, ni aux clivages contemporains. Cette recomposition doit redonner du sens à ce nouveau clivage. Si au sein de l'Union européenne, il n'a pas totalement émergé, nous constatons qu'il est déjà installé partout dans le monde! Il a eu lieu aux États-Unis, avec l'arrivée de Donald Trump au pouvoir, au Brésil avec Jair Bolsonaro, il est déjà à l'œuvre dans plusieurs pays du continent européen. Alors cette recomposition aura lieu en Europe. Elle fera naître une Europe des peuples, avec ceux qui défendent la démocratie des Lumières, les libertés publiques, l'indépendance de la justice, face aux démocraties illibérales.»

Une grille de lecture contestée par Shahin Vallée: «LREM croit fondamentalement qu'il existe une vague séculaire qui tue les vieilles familles politiques, et même si ce clivage n'est pas compris partout de la même manière, nous y viendrons, selon eux, partout en Europe. Emmanuel Macron a certes réussi à changer les termes du débat en France, mais ce que LREM croit être la marche de l'histoire est plutôt un accident de l'histoire.»

Un accident qui risque bien de compromettre les velléités de recomposition et de réforme du président français dans l'Union européenne qui se dessinera après les prochaines élections, avec des alliés potentiels qui ne goûteront guère cette dichotomie entre progressistes et nationalistes, dans un continent habitué aux compromis. Au risque d'esquisser la fin de l'histoire d'une UE qui pourrait alors devenir ingouvernable.

Nora Hamadi  Journaliste spécialiste des questions européennes

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