Monde

Il faut dissoudre l'OTAN

G. Le Hardy, mis à jour le 27.02.2010 à 14 h 30

Pour jeter les bases d'une nouvelle donne avec la Russie et sortir, chez les Russes comme chez nous, des réflexes hérités du passé, il faut, soit dissoudre l'OTAN, soit y faire entrer la Russie.

Au moment où Américains et Russes reprennent leurs négociations sur le désarmement nucléaire et à quelques semaines de la venue de Dmitri Medvedev en France, il n'est pas interdit de réfléchir un peu à l'avenir de nos relations avec la Russie.

Le Pacte de Varsovie est mort avec la chute du Mur et l'explosion de l'Empire soviétique. L'OTAN, elle, a survécu à la disparition des causes qui avaient justifié sa création, à savoir la menace globale que l'URSS  a fait durablement peser sur l'Europe, incapable d'y faire face seule. On a dit à l'époque que cette survie était due à la différence de nature entre les deux organisations. Le Pacte de Varsovie n'était que l'expression du Diktat de Moscou sur les pays  du Bloc; une fois l'emprise soviétique  disparue, des pays jusque là contraints et forcés ont mis fin à leur soumission. Rien de commun avec l'Alliance Atlantique, disait-on, alliance de peuples libres et démocratiques qui ont clairement exprimé leur volonté  de maintenir le lien qui les unit depuis 1949: les Etats-Unis parce que l'OTAN restait leur seul forum institutionnel d'influence sur l'Europe; les Européens parce qu'ils n'ont toujours pas, depuis 1991, les moyens -ni d'ailleurs la volonté- de s'émanciper de la protection américaine.

Soit. Mais plus de 20 ans après la chute du Mur, la situation a beaucoup évolué.

D'abord parce que, pendant la décennie 1990, les Occidentaux n'ont pas géré intelligemment l'affaiblissement de la Russie. Ils ont commencé par prôner l'application immédiate des vertus supposées du capitalisme libéral à un pays  sortant de 70 ans de communisme, avec les conséquences que l'on sait, entre autres la création d'oligarchies financières puissantes empêchant la constitution progressive d'un Etat de droit, démocratique et moderne, ce qui a conduit à la reprise en mains que l'on sait par Poutine.

Puis il y a eu l'élargissement de l'OTAN. Celui-ci  était certes incontournable: impossible de refuser à des peuples emprisonnés  pendant si longtemps dans le système soviétique et qui se sentaient encore menacés, de se mettre sous la protection de l'OTAN, c'est-à-dire pour eux des Etats-Unis. Mais il n'a été ni innocent, ni bien conduit vis-à-vis de la Russie.

Pas innocent parce que les Américains ont vu là (comme avec l'intervention de l'OTAN dans les Balkans à partir de 1995) un moyen de donner une nouvelle justification au maintien de l'OTAN dont le fonds de commerce risquait de disparaitre avec la fin de la guerre froide.

Pas bien conduit avec la Russie parce qu'au même moment où on affirmait que l'élargissement de l'OTAN n'était en rien dirigé contre la Russie, l'adhésion des nouveaux pays n'avait pas d'autre raison d'être, en tout cas pour eux, que de se protéger contre une possible résurgence de la menace en provenance de Moscou. Jacques Chirac a été l'un des premiers à mettre en garde contre les conséquences négatives de cette contradiction et c'est à lui qu'on doit «l'Acte Fondateur OTAN-Russie» signé à Paris en 1997. Mais cela n'a pas mis un terme à la condescendance avec laquelle la plupart des pays occidentaux (France et Allemagne exceptées) ont  continué à se comporter avec la Russie, un pays militairement, moralement, politiquement et économiquement vulnérable, qu'on pouvait donc traiter avec désinvolture.

Puis est venu le 11 septembre 2001. Beaucoup se sont dit: cette fois, c'est la bonne. Face au terrorisme islamique, la Russie et l'Occident ont des intérêts communs à défendre et vont se mettre ensemble pour gérer les grandes affaires du monde: Afghanistan, Proche-Orient, non prolifération nucléaire, lutte contre le terrorisme etc... On a failli y croire. C'était lorsque George W. Bush déclarait qu'il avait lu dans les yeux de Poutine et qu'il y avait trouvé quelqu'un de correct. C'était malheureusement trop tard. Les néo conservateurs, l'intervention en Irak et les plans de défense antimissiles ont tué toute possibilité de nouveau départ. Poutine a décidé de mettre un terme à l'humiliation de la Russie. Il a haussé le ton et a adopté une attitude arrogante et impérialiste, en utilisant la seule arme des faibles: la capacité de nuisance,  dans les Balkans, en Ukraine ou dans le Caucase, en mettant à profit, s'agissant de la Géorgie à l'été 2008, l'inconséquence du Président Saakashvili (elle-même encouragée par les néo conservateurs américains).

Résultat: malgré la volonté d'Obama de remettre les compteurs à zero (le fameux bouton «reset») avec la Russie, on n'y arrive toujours pas. Les Russes continuent de se présenter en victimes du mépris, de l'hypocrisie ou des arrière pensées des Occidentaux  mais font tout pour justifier les craintes (ou les prétextes) des nostalgiques du passé à son égard. Symétriquement, les Occidentaux  demandent l'appui des Russes sur des dossiers importants (l'Iran) et disent souhaiter une nouvelle relation avec la Russie tout en exprimant une profonde méfiance à l'égard de ses dirigeants.

Peut-on en sortir et si oui comment?

D'abord en regardant froidement les rapports de forces et la nature, divergente ou convergente des intérêts. La Russie est un pays affaibli (y compris démographiquement) qui ne constitue pas une menace véritable pour le reste du monde. Notre intérêt n'est pas de l'affaiblir davantage mais au contraire de contribuer au développement  d'une Russie moderne, démocratique, prospère, intéressée par la gestion commune des grands défis du monde (lutte contre la pauvreté, le terrorisme, le réchauffement climatique, la prolifération nucléaire etc..) et contribuant à la solution des  problèmes  et des crises (Proche-Orient, Iran, Afghanistan).

Pour cela, il est nécessaire de mettre un peu d'ordre chez nous: quand la Russie propose une nouvelle organisation de la sécurité en Europe, essayons (pas les Français qui sont les rares à être pour) de ne pas avoir le réflexe conditionné qu'a eu Hillary Clinton à Paris en déclarant qu'il ne faut pas affaiblir les institutions existantes, c'est-à-dire l'OTAN. Traduction: c'est non.

A l'inverse, quand Obama propose un système de défense antimissiles qui a pour objectif clair de se prémunir contre une attaque iranienne, Les dirigeants russes pourraient faire un petit effort. Idem à propos de l'Iran ou les Russes ont trop donné l'impression de jouer sur tous les tableaux. D'une façon plus générale, Medvedev et Poutine doivent une fois pour toutes arrêter de croire que c'est en essayant, en vain, de reconstituer l'empire russe qu'ils s'affirmeront vis-à-vis du reste du monde. Il n'est pas sûr, d'ailleurs que les deux hommes soient sur la même longueur d'ondes sur ces questions et nous serions bien inspirés de regarder à deux fois si, comme on l'a trop souvent pensé et dit, Medvedev n'est que la marionnette de Poutine.

Mais il est clair que si on veut  un symbole pour refonder la relation entre la Russie et les Occidentaux,  il y a l'OTAN. Si on regarde les choses froidement, l'OTAN aujourd'hui n'est ni une menace pour la Russie, ni une solution pour résoudre les problèmes auxquels nous sommes confrontés. A preuve l'Afghanistan où la valeur ajoutée de l'OTAN est, si on veut être aimable, faible. A preuve aussi la lutte contre le terrorisme qui ne peut être menée, ni exclusivement, ni principalement par des moyens militaires. Quant au forum de consultation politique entre Alliés que l'Alliance Atlantique est censée représenter, cela fait longtemps que cette fable n'a plus cour. Ce n'est pas un  hasard si, depuis la guerre du Kosovo (1999) les militaires du Pentagone voient d'abord  dans l'OTAN un carcan à leur liberté d'action (voir à ce sujet les mémoires du Général Wesley Clarke qui maudissait J Chirac parce que le Président français s'était opposé, à juste titre, au bombardement  des ponts à Belgrade). Chacun sait que ce n'est pas à l'Alliance Atlantique qu'on discute des vrais sujets.

L'OTAN est  donc avant tout un symbole: symbole de la volonté américaine de défendre l'Europe pour les Occidentaux; symbole de la guerre froide pour les Russes. Mais, au-delà, son utilité est mince, si ce n'est pour offrir des débouchés aux officiers des pays membres et pour donner bonne conscience à la plupart des pays européens qui ont renoncé à toute politique de défense. C'est d'ailleurs parce que l'OTAN n'a plus grande importance qu'il y a eu finalement peu d'opposition  intérieure à la rentrée de la France dans l'organisation militaire où elle était déjà présente.

Conclusion: soyons audacieux. A défaut de dissoudre l'OTAN, geste qui provoquerait une crise en Europe et risquerait d'être empoché par les Russes sans aucun bénéfice pour nous, pourquoi ne pas  en proposer une vraie réforme en invitant la Russie à y participer? Ce serait la meilleure façon de démontrer à la Russie que l'OTAN n'est pas dirigée contre elle et de la prendre au mot sur sa volonté  de tourner définitivement la page de la guerre froide. Cela aurait même l'avantage supplémentaire de faire un peu réfléchir les Chinois et de les rendre un peu moins arrogants à notre égard.

G. Le Hardi

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Image de Une: Les troupes de l'Otan (KFOR) au Kosovo  Srdjan Zivulovic / Reuters

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