Égalités / Société

Donner des droits aux animaux ne réduit pas ceux des êtres humains

Temps de lecture : 5 min

Pourquoi nous autorisons-nous des actes sur les animaux que nous ne nous permettrions pas sur les humains?

Si une souris souffre ou ressent la douleur telle qu'un être humain la ressent, pourquoi devrait-on utiliser cette souris pour une expérience douloureuse alors que nous n'utiliserions pas l'être humain pour cette même expérience? | Eligo Design via Unsplash
Si une souris souffre ou ressent la douleur telle qu'un être humain la ressent, pourquoi devrait-on utiliser cette souris pour une expérience douloureuse alors que nous n'utiliserions pas l'être humain pour cette même expérience? | Eligo Design via Unsplash

Introduit par le psychologue Richard Ryder en 1970, le spécisme est une forme de discrimination basée sur l'espèce. Ce concept fait résonance au racisme et au sexisme. D'abord formulé pour montrer la supériorité que l'homme s'accorde par rapport aux autres animaux, le spécisme s'est ensuite élargi aux différences que les êtres humains font entre les espèces animales selon des critères multiples (taille, culture, proximité, usage).

Il est ainsi difficile, voire inimaginable, pour les Européen·nes de manger du chien alors que ça ne les heurte pas de consommer du porc. Pourtant, ces deux espèces peuvent être considérées comme égales à différents niveaux, comme la taille, la longévité ou l'intelligence. Le philosophe Peter Singer s'interroge donc sur les considérations que l'être humain devrait apporter aux animaux et sur les critères qui pourraient déterminer que l'un prévaut sur l'autre. Il stipule ainsi que «Tous les animaux sont égaux». Il n'y a pas une égalité de fait entre les animaux, humains inclus, mais une égalité de droit. En effet, les êtres humains ne sont pas égaux entre eux mais on leur accorde les mêmes droits. Singer se demande alors pourquoi il n'en serait pas ainsi avec les animaux.

Il définit cependant que l'égalité de considération des intérêts n'est ni l'égalité de traitement ni l'égalité des vies: tous les animaux n'ont pas les mêmes intérêts, mais ils ont tous, par contre, intérêt à ne pas souffrir. Si une souris souffre ou ressent la douleur telle qu'un être humain la ressent, pourquoi devrait-on utiliser cette souris pour une expérience douloureuse alors que nous n'utiliserions pas l'être humain pour cette même expérience? Ceci est défini comme l'égalité de considération des intérêts. L'égalité de considération (à ne pas souffrir par exemple) n'est pas, selon Peter Singer ou Cass R. Sunstein, la même chose que l'égalité des vies.

Notre «schizophrénie morale»

Peter Singer dit ainsi que la vie d'un être possédant une conscience de soi, capable de penser abstraitement, d'élaborer des projets d'avenir, de communiquer de façon complexe, et ainsi de suite, a plus de valeur que celle d'un être qui n'a pas ces capacités. Il donne l'exemple très critiqué des cas marginaux humains. Prenez une personne qui ne ressortira jamais de son coma, qui ne ressent rien et qui ne fera plus rien de sa vie: pourquoi ne pas faire des expériences biomédicales sur elle plutôt que sur un macaque conscient?

Singer n'encourage pas ici les expériences biomédicales pour les personnes comateuses ou handicapées, mais illustre bien la «schizophrénie morale» qu'il y a chez l'espèce humaine et qui définit le spécisme. Par contre, il se base sur l'intérêt de vivre lié à la faculté de se représenter sa vie. Le simple fait de vivre n'est pas en soi un bien qu'il faut conserver, contrairement à ce que pensent les déontologistes comme Tom Regan ou Gary Francione, défendant le caractère sacré de la vie. Le premier stipula que pour avoir des droits, il faut avoir des intérêts, mais le fait de vivre montre un intérêt en soi. Donc être en vie implique des considérations et des droits, à ne pas être tué·e ou utilisé·e.

Un être humain grandit dans une société où il a un travail, travail pour lequel il est rétribué, respecté et au bout de quelques dizaines d'années, peut s'en acquitter pour une retraite. Lui interdire ses droits, c'est le rendre esclave. Personne ne pourra se révolter contre ceci. Pourtant dans nos sociétés, il y a des êtres qui travaillent sans avoir ni respect, ni retraite selon les théories animalistes. Ce sont parfois des chevaux de course finissant à l'abattoir, des chiens utilisés dans la recherche biomédicale puis euthanasiés. Pourquoi ces animaux, au même titre que les humains, ne pourraient-ils pas avoir une retraite?

Ces questions, des associations de protection animale telles que le Graal ou White Rabbit se les sont posées, créant la réhabilitation des animaux de laboratoire ou des animaux de course. Dans la même veine, l'avocat Steven Wise a considéré que les chimpanzés, ayant une conscience de soi similaire aux êtres humains, ne devraient plus être en cage mais bien réhabilités dans des environnements adéquats. Avec le Nonhuman Rights Project, Steven Wise se base sur les concepts présents dans l'habeas corpus –notion juridique énonçant une liberté fondamentale, celle de ne pas être emprisonné·e sans jugement– pour libérer des grands singes et même des éléphants maintenus dans de piètres conditions.

Les animalistes ne défendent pas tous et toutes une théorie des droits des animaux, pensant comme Carl Cohen or Emmanuel Kant que ces derniers ne sont pas forcément nécessaires à leur protection. Malgré cela, la théorie des droits des animaux fait son chemin, devenant de plus en plus précise quant aux particularités de chaque espèce. Ainsi, la Déclaration universelle des droits de l'animal, corédigée par la LFDA (Fondation droit animal, éthique et sciences), a été proclamée solennellement le 15 octobre 1978. Cette déclaration ne remet pas en question l'utilisation des animaux par l'être humain mais incite au respect de l'animal en fonction de la sentience [capacité d'éprouver des choses subjectivement, ndlr] reconnue par la science de l'espèce à laquelle il appartient.

Une citoyenneté animale?

De même, en 2011, Will Kymlicka et Sue Donaldson publient le livre Zoopolis, décrit comme «une théorie politique des droits des animaux». Ces philosophes stipulent que leurs droits doivent être reconnus et proposent trois catégories d'animaux: domestique, sauvage et liminaire (ici appartenant à deux états, sauvage mais urbain). Et pour chacune, trois modèles de vivre-ensemble: la citoyenneté, la souveraineté, le statut de résident –à savoir comment reconnaître chez un coléoptère ou un mammifère les mêmes droits en tant qu'animal sauvage ou liminaire. La question de savoir si l'être humain devrait considérer tous les animaux, seulement les vertébrés ou seulement les mammifères dans ces droits divers n'a pas encore été abordée. En 2015, pour la première fois en France, un master en éthique animale a été créé à l'Université de Strasbourg afin d'étudier ces questions.

Pourtant, face à ces théories et initiatives, il faut bien se dire que l'être humain n'est pas un animal comme les autres. Ceci se voit bien autour de nous. Quoique les animaux sachent compter et échanger, ils n'ont pas de billets de banque. Quoique les animaux communiquent et aient des langages, ils n'ont pas l'écriture qui a permis à l'humanité cette accumulation culturelle avantageuse. Pour autant, donner des droits aux animaux signifierait-il rabaisser les êtres humains? Il n'en est rien.

«Un homme cruel envers les animaux le sera aussi envers les hommes»

Emmanuel Kant

Bien sûr, certain·es (très peu) animalistes extrémistes se lâchent sur les blogs et préfèrent «expérimenter sur les prisonniers». Des végétarien·nes voudraient forcer les humain·es à ne plus manger de viande. Mais ces arguments ne sont avancés que par une minorité inondant les réseaux sociaux. Il ne s'agit pas en donnant des droits aux animaux, de diminuer ceux des êtres humains. Dire d'un côté «il ne faut plus que l'homme utilise aucune espèce animale», comme de l'autre «donner des droits aux animaux, c'est rabaisser l'homme», sont des arguments utilisés que par une minorité de personnes qui ont peu de connaissances soit en philosophie, soit en éthologie. L'éthique, c'est du bon sens, comme Kant le soulevait:

«Les devoirs que nous avons en fait envers les animaux sont des devoirs envers l'humanité car les animaux sont un analogon de l'humanité. Un homme cruel envers les animaux le sera aussi envers les hommes.»

Comme le dit si bien le moine bouddhiste et docteur en génétique cellulaire Matthieu Ricard, prendre en compte la condition animale, c'est élever l'être humain vers une humanité bien supérieure à ce qu'elle est aujourd'hui. Vers ce que les philosophes ou sémioticien·nes, comme Astrid Guillaume et Anne-Laure Thessard, appellent une humanimalité.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

The Conversation

Cédric Sueur

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